Dossier spécial Le Japon est-il en train d’opérer un virage à droite ?
La « montée du nationalisme » : une illusion
L’internationalisme et la xénophobie dans le Japon d’aujourd’hui

Karube Tadashi [Profil]

[23.10.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Au Japon comme à l’étranger, des journalistes s’inquiètent que le nationalisme soit en train de gagner du terrain sous le gouvernement d’Abe Shinzô. Un politologue s’interroge ici sur la pertinence de ces préoccupations.

L’intérêt des médias pour le « virage à droite » du Japon

Depuis quelque temps, les médias tant japonais qu’étrangers se font fréquemment l’écho de commentaires suggérant que le Japon est en train d’opérer un virage à droite et que le nationalisme gagne du terrain. C’est ainsi qu’un long article signé, publié dans l’édition en ligne du Wall Street Journal datée du 26 février 2014, était intitulé « Tensions in Asia Stroke Rising Nationalism in Japan » (Les tensions en Asie encouragent la montée du nationalisme au Japon). L’article faisait référence à divers phénomènes – tels que l’essor des ventes de la revue nationaliste WiLL, la publication de livres ouvertement désobligeants à l’égard de la Chine et de la Corée du Sud et le grand nombre de suffrages allant à des candidats exprimant des « points de vue résolument conservateurs » – qui, selon lui, constituaient autant de preuves d’un changement dans l’« ambiance collective ».

Cet article, qui contient également une photo d’Abe Shinzô lors de sa visite de décembre 2013 au sanctuaire Yasukuni, souligne qu’un conseiller auprès du premier ministre a réfuté les critiques formulées par le gouvernement des États-Unis à l’encontre de cette visite. L’auteur de l’article rappelle que le Japon est une démocratie mûre, qui apporte sa contribution à la paix dans le monde depuis des décennies, et il va jusqu’à dire que « la société japonaise a suffisamment de flexibilité pour inverser le mouvement du pendule s’il persiste à osciller vers le nationalisme ». Mais le texte se termine par une citation d’un jeune parlementaire nationaliste appelant le Japon à mettre au point son propre armement nucléaire. Tout bien considéré, le message délivré aux lecteurs est bien conforme au titre de l’article, puisqu’il consiste en fait en une dénonciation de la « montée du nationalisme » au Japon.

En ce qui concerne les médias japonais, il suffit de consulter la base de données du Asahi Shimbun, l’un des plus influents quotidiens du pays, pour constater que le nombre des articles où figure le mot ukeika – qui veut dire « virage à droite » et recouvre plus ou moins le même phénomène que l’expression anglaise « montée du nationalisme » –, a brusquement augmenté à partir du début de l’année 2014. Comme le remarque l’article du Wall Street Journal, les sondages d’opinion montrent que les Japonais s’intéressent davantage à la sécurité sociale et à la réforme de l’économie qu’à la sécurité de la nation, et la société japonaise n’est en aucun cas balayée par une vague de nationalisme. Mais l’observation des médias imprimés fait ressortir un schéma dans lequel certains patrons de presse augmentent leurs ventes en publiant des matériaux hostiles à la Chine et à la Corée, tandis que les journaux et revues du courant dominant soulignent les dangers de ce genre de contenu. On voit donc que, si le virage à droite occupe bien une place importante dans le discours public, ce dernier opère à un niveau qui n’est pas celui des réalités sociales.

Abe Shinzô pris pour cible

Si l’on compare le traitement accordé à la « montée du nationalisme » au Japon dans le Wall Street Journal et dans la presse nationale, il semble que les angles d’approche ne soient pas tout à fait les mêmes. L’article du Wall Street Journal que j’ai cité plus haut s’intéresse principalement à ce qu’on pourrait appeler les tendances xénophobes à l’œuvre dans la société japonaise, illustrées par la vigueur des ventes de livres et de revues hostiles à la Chine et à la Corée, ainsi que par la popularité d’un film récent qui, à en croire certains, glorifie les pilotes kamikaze japonais de la Seconde Guerre mondiale. Sachant que bien des pays européens connaissent un essor des mouvements xénophobes, alimenté par les problèmes liés à l’immigration, il est tout naturel que les médias occidentaux soient réceptifs à tous les signes suggérant la présence de mouvements similaires au Japon. De la même manière, il n’est pas étonnant que le problème du « discours de haine » au Japon – les manifestations de groupes nationalistes dont les membres se répandent en injures contre les habitants d’origine coréenne des quartiers de Tokyo et d’Osaka où leur présence est importante – ne passe pas inaperçu des journalistes occidentaux.

Ici au Japon, en revanche, quand les journaux et les revues s’inquiètent du « virage à droite », c’est en général la politique du gouvernement actuel de M. Abe qu’ils semblent viser – sans parler des cas les plus extrêmes, où leurs critiques s’adressent à la personnalité du premier ministre. Parmi les médias internationaux, ceux de Chine et de Corée du Sud se distinguent par le zèle qu’ils mettent à attaquer le gouvernement Abe sous prétexte de nationalisme. Mais leur discours relève de la rhétorique qu’ils emploient systématiquement contre le gouvernement japonais, tous premiers ministres confondus. Les invectives des médias japonais à l’encontre de M. Abe et de son gouvernement diffèrent à cet égard. Le déluge de reproches de « nationalisme » adressé au gouvernement est un phénomène qui ne ressemble à rien de ce qu’on a pu voir au Japon depuis le gouvernement de Nakasone Yasuhiro, dans les années 1980.

L’ampleur de ces critiques internes à l’encontre de M. Abe s’explique en partie par son habitude de recourir à des expressions telles que « beau pays » (en référence au Japon) ou « s’extraire du régime de l’après-guerre », qui ont une connotation de droite, même si leur signification concrète n’est pas toujours claire. Il avait déjà recours à ce genre de langage en 2006 et 2007, lors de son premier mandat à la tête du gouvernement. Outre cela, en décembre 2013, soit moins d’un an après le début de son second mandat, M. Abe a effectué une visite au sanctuaire Yasukuni, où des criminels de guerre de classe A de la Seconde Guerre mondiale sont intégrés au culte des esprits. Cette initiative prêtait indubitablement le flanc à la critique, dans la mesure où elle témoignait d’un manque de repentir pour l’agression commise jadis par le Japon et d’une certaine suffisance nationaliste. En ce sens, les attaques dirigées contre le gouvernement actuel de M. Abe, dans un contexte où l’éventualité d’un virage à droite du Japon suscite des préoccupations, ne sont pas totalement dénuées de pertinence.

Le problème, avec l’assimilation systématique de tout ce qu’entreprend le gouvernement Abe à la manifestation d’un virage à droite, c’est que des initiatives qui ne se réduisent pas à l’expression des sentiments nationalistes ou des préférences personnelles du premier ministre tombent sous le coup de la même accusation. On peut citer, à titre d’exemple, l’adoption de la loi sur le secret d’État, que d’aucuns ont comparée à la Loi de préservation de la sécurité publique promulguée pendant la période qui a précédé la Seconde Guerre mondiale. L’entrée en vigueur de ce nouveau texte de loi se situait en fait dans la continuité d’une initiative prise par le Parti démocrate du Japon avant que les électeurs ne lui retirent le pouvoir et que M. Abe ne forme son second gouvernement en décembre 2012. Et j’aimerais parler ici d’un autre exemple, à savoir les démarches en cours en vue de réinterpréter l’Article 9 de la Constitution de façon à permettre au pays d’exercer son droit de légitime défense collective. Le problème, là aussi, précède l’accession au pouvoir du gouvernement actuel. Il y a des années que les dirigeants du Japon envisagent l’idée de revenir sur l’interprétation en vigueur (au titre de laquelle le pays est voué par sa constitution à jouir du droit de légitime défense collective tout en étant privé de celui de l’exercer), et il est donc faux de présenter la réinterprétation comme un projet qu’un Abe « nationaliste » essaye de faire passer en force dans le cadre de son programme personnel.

  • [23.10.2014]

Professeur à l’Université de Tokyo, spécialiste de l’Histoire de la pensée politique japonaise. Diplômé de l’Université de Tokyo en 1988, il a reçu son doctorat de la même université en 1994. Occupe son poste actuel depuis 2006. Auteur de divers ouvrages, dont Maruyama Masao and the Fate of Liberalism in Twentieth-Century Japan (Maruyama Masao et le destin du libéralisme dans le Japon du XXe siècle).

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