Dossier spécial Le Japon face à la menace climatique
Un réchauffement des mers annonce des catastrophes climatiques à l’avenir

Yamagata Toshio [Profil]

[15.01.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 |

Le réchauffement climatique ne s’est pas arrêté, la chaleur a simplement été absorbée par les océans. Mais les quelques années de répit que dont nous avons profité touchent à leur fin. Et l’élévation de la température des mers pourrait bien entraîner de nouvelles anomalies climatiques encore plus violentes.

Le réchauffement de la planète a-t-il cessé ?

Quand la problématique du réchauffement climatique global de la planète a été mise en évidence pour la première fois, cela a causé beaucoup de bruit. Mais le débat est devenu plus complexe avec l’émergence d’opinions sceptiques concernant l’existence même d’un tel réchauffement. En effet, au cours des 16 dernières années, les données climatologiques n’ont quasiment fait apparaître aucune tendance à la hausse de la température annuelle moyenne globale. Néanmoins, croire que cela signifie l’arrêt du phénomène de réchauffement climatique global serait une erreur.

Plus précisément, la température atmosphérique s’est élevée, puis s’est stabilisée à une certaine hauteur. Cela a posé un important problème dans la communauté scientifique toutes ces dernières années. Mais les raisons en sont aujourd’hui à peu près élucidées. En définitive, la mer a joué un rôle de tampon en absorbant la chaleur accumulée. Cette absorption a été assez active pour empêcher le réchauffement de devenir sensible au niveau atmosphérique.

C’est les océans qui se sont réchauffés

Inversement, cela signifie que les océans se sont réchauffés. Quand on parle de réchauffement climatique, on parle essentiellement de l’influence de l’élévation des températures atmosphériques, fonte de la calotte glacière arctique et élévation du niveau de la mer. Mais en réalité, l’influence la plus sérieuse est l’augmentation de la température de la mer, bien qu’elle soit très peu sensible au premier abord. Cette élévation de la température des mers est la cause pour laquelle certains phénomènes climatiques exceptionnels deviennent plus fréquents au niveau global, et d’une amplitude plus grande. La véritable cause des anormalités climatiques dévastatrices dans de nombreuses régions du globe se trouve dans l’augmentation de la température des océans.

Actuellement, la température moyenne globale des couches basses de l’atmosphère, autrement dit des couches d’air proches de la surface de la terre, est stationnaire, mais le réchauffement des océans progresse toujours, et les influences s’en feront sentir de façon évidente un jour ou l’autre. En d’autres termes, les océans passeront de leur fonction actuelle « d’eau de refroidissement » à celle de « bouillotte ». À ce moment-là, contrairement à ce que nous avons pu observer depuis une dizaine d’années, la chaleur qui nous viendra de la mer s’ajoutera à celle du réchauffement global de l’atmosphère. L’influence du réchauffement sur le climat se fera alors beaucoup plus active, et les situations climatiques exceptionnelles se feront de plus en plus nombreuses. La question est bien sûr de savoir quand cela se produira. À mon avis, nous approchons du point limite.

Laissez-moi vous expliquer un peu plus en détail ce qui se passe. Lorsque l’on observe la Terre depuis l’espace, la température de la haute atmosphère reste inchangée. Parce que les énergies, reçue du soleil d’un côté, et émise par la haute atmosphère de l’autre, sont en état d’équilibre. Seule la température de la basse atmosphère monte, à cause de l’augmentation des gaz à effet de serre. La fonte des glaces de l’Arctique dont parlent souvent les médias nous indique l’endroit où cette chaleur s’est déplacée.

La capacité thermique des océans est tellement énorme qu’il n’est pas facile d’apercevoir un changement au niveau général. Toutefois, bien que les échantillons soient limités, la mesure de la température moyenne de l’eau de l’océan mondial, du niveau de la mer jusqu’à 3 000 mètres de profondeur montre une augmentation de température d’environ 0,04°C au cours des 50 dernières années. Le chiffre peut sembler minuscule, mais au niveau de la quantité de chaleur, cela correspondrait à une augmentation de 40°C de la troposphère [la couche la plus basse de l’atmosphère, celle que nous respirons, NdT].

Mécanisme de l’augmentation de température de l’océan Indien

L’augmentation de la température des océans est particulièrement significative au niveau de l’océan Indien. Il se réchauffe facilement car il est bordé par de larges masses continentales, comme au nord par le continent eurasien, et séparé des mers polaires et subpolaires. De fait, la température moyenne des eaux a augmenté en surface de 0,6 à 0,7°C au cours des 50 dernières années. Des cumulonimbus [nuages d’orage, NdT] ont tendance à se former quand l’eau dépasse 28°C. Un vent se crée au bas de ce courant ascendant ce qui produit une accumulation de chaleur, mais en même temps favorise l’évaporation, ce qui retire la chaleur accumulée, et mélange la surface avec les couches inférieures plus froides. En fin de compte le processus aboutit à un refroidissement des eaux de surface.

Nous avons donc des endroits où l’eau est chaude et d’autres où l’eau est plus froide. Cette polarité des températures à la surface de l’océan est intimement liée à la circulation atmosphérique.

En situation normale, la formation de cumulonimbus est très active dans la région proche de l’Indonésie, ce qui signifie que l’océan Indien est généralement plus chaud à l’est et plus froid à l’ouest. Mais il arrive que ce schéma s’inverse, parce que les eaux à l’ouest sont devenues plus chaudes. C’est un processus que j’ai découvert en analysant les causes de la canicule de 1994 au Japon. J’ai appelé cette situation le « Dipôle de l’océan Indien [IOD]». Des recherches complémentaires ont affiné le concept, et nous disons maintenant que la situation qui conduisit à la canicule de 1994 – à savoir quand le schéma est/ouest est inversé par rapport à la normale – un « IOD positif ». Cette situation, tout comme El Niño et La Niña dans le Pacifique, est une cause d’anomalies climatiques irrégulières en différents endroits du globe.

Pourquoi un schéma de températures océaniques conduit-il à des anomalies météorologiques ? Considérons le schéma atmosphérique et océanique à proximité de l’équateur dans l’océan Pacifique. Les rayons du soleil frappent la surface de l’eau quasiment à angle droit, et produisent un maximum de quantité de chaleur par unité de surface. Quand la température de l’air monte à l’équateur, l’air de secteurs plus éloignés de la basse atmosphère se précipite pour compléter la masse d’air, produisant un vent convergent vers l’équateur. Ce vent étant soumis à la loi de conservation du moment angulaire, celui-ci perd de sa vitesse, ce qui génère une composante globale est-ouest du régime des vents.

Ces vents d’est entraînent les eaux chaudes de surface vers l’ouest, mais celles-ci sont stoppées quand elles rencontrent des masses continentales, comme les îles de l’Indonésie et des Philippines. Ces eaux chaudes forment une masse relativement stable d’eaux chaudes, qui à son tour génère des courants d’air ascendants, qui eux aussi aspirent l’air des secteurs environnants. De l’autre côté du Pacifique, de l’eau plus froide remonte des profondeurs, d’où il résulte que les températures à la surface sont relativement plus froides. Tel est le schéma climatique normal du Pacifique équatorial.

  • [15.01.2015]

Né en 1948 dans la préfecture de Tochigi. Géophysicien, Directeur du programme de recherches sur les variations climatiques pour la JAMSTEC (Japan Agency for Marine-Earth Science and Technology). Diplômé de la faculté des sciences de l’Université de Tokyo, docteur ès sciences. Correspondant étranger de l’Académie de marine (France). Ancien directeur du département des sciences de la Terre et Doyen de l’École de science de l’Université de Tokyo. Proposa au début des années 1980 avec le Pr. S.G. Firanda de l’Université de Princeton une description du phénomène météorologique connu sous le nom de El Niño. Découvreur des phénomènes « Dipôle de l’océan Indien » et « El Niño-modoki ». Récipiendaire de nombreuses distinctions honorifiques scientifiques, comme la médaille Sverdrup de l’American Meteorological Society. Médaille impériale honorifique à ruban pourpre.

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