Dossier spécial Réfléchir au système social japonais
Contrer les progrès de la pauvreté et de la disparité des revenus

Komamura Kôhei [Profil]

[02.06.2015] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Le nombre de personnes bénéficiant de l’aide sociale atteint aujourd’hui un niveau sans précédent au Japon. Quelles mesures peut-on envisager pour contrer les progrès de la pauvreté et de la disparité des revenus que montrent les données disponibles ?

Favoriser la croissance ou la redistribution ?

2,17 millions de personnes bénéficiaient en décembre 2014 (derniers chiffres disponibles) de l’aide sociale. Ce chiffre est le plus élevé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Environ 40 % des ménages bénéficiaires sont constitués de personnes âgées, mais une analyse attentive du taux de croissance montre que la proportion de bénéficiaires jeunes augmente rapidement. La pauvreté constitue au Japon un problème de plus en plus sérieux.

En matière de politique économique, la question de savoir s’il faut privilégier une politique de redistribution des revenus ou accorder la priorité à la croissance économique est toujours au cœur des débats. L’opinion publique oscille en permanence entre les deux options, en fonction de la situation sociale et de la santé de l’économie.

L’attention accordée par les médias entre 2007 et 2008 aux cas de personnes âgées mortes de faim car elles ne bénéficiaient plus de l’aide sociale, ou à l’apparition au centre de Tokyo, dans le parc de Hibiya, d’un village de tentes où s’étaient installées des personnes ayant simultanément perdu emploi et logement suite à la crise de 2008, a conduit les Japonais à prendre conscience des progrès de la pauvreté et des inégalités de revenus et à exprimer un soutien plus fort à une politique de redistribution des revenus.

Aujourd’hui, les médias soulignent l’augmentation du nombre de bénéficiaires de l’aide sociale et de fraudes à celle-ci, et le soutien pour une politique de redistribution diminue. Contrairement au Parti démocrate au pouvoir de 2009 à 2012, qui y était favorable, le gouvernement actuel, formé par le Parti libéral-démocrate et son allié le parti Nouveau Komeitô, fait de la croissance économique sa priorité.

Le Japon numéro un pour la baisse des bas revenus

Dans la première décennie du nouveau siècle, les gouvernements de Koizumi Junichirô et d’Abe Shinzô, lors de son premier passage au pouvoir, ont adopté une politique fondée sur la théorie du trickle-down, le ruissellement, selon laquelle la richesse ruisselle jusqu’aux plus pauvres lorsque les riches deviennent plus riches, grâce à des mesures comme la dérégulation du marché de l’emploi.

L’effet de cette politique sur les ménages les plus pauvres n’a cependant pas été suffisamment démontré. L’évolution des inégalités de revenus dans les pays avancés est devenu un thème important sur le plan international depuis les deux ou trois dernières décennies. Le rapport de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) intitulé Toujours plus d’inégalités : pourquoi les écarts de revenus se creusent porte sur cette question et présente les tendances par pays de l’évolution des revenus réels des 10 % les plus riches et des 10 % les moins riches, en termes de ménages et de niveau de prix pour la période allant du milieu des années 1980 à la fin de la première décennie du XXIe siècle.

Les pays où, comme en France, le taux de croissance des revenus les plus bas a été supérieur à celui des plus hauts, constituent une exception ; l’inverse est vrai dans la plupart des cas avec une forte progression de l’inégalité et un taux de croissance des revenus les plus hauts de loin supérieur à celui des revenus les plus bas. Celui des revenus réels des personnes aux revenus les plus faibles a cependant légèrement progressé, sauf au Japon, où elles ont vu leur revenus réels diminuer en moyenne de 0,5 % par an. Cela établit qu’au Japon les revenus des plus pauvres ont décru significativement.

  • [02.06.2015]

Professeur d’économie à l’Université Keiô, né en 1964. Ce spécialiste des théories de politique économique et sociétale été chercheur au National Institute of Population and Social Security Research, professeur associé à la faculté d’économie de l’Université Surugadai, et à l’Université Tôyô, avant d’arriver à Keiô où il enseigne depuis 2007. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont Nihon no nenkin (La retraite au Japon, éd. Iwanami Shoten, 2014), et Dai-hinkon shakai (La société de la grande pauvreté, éd. Kadokawa SS Communications, 2009)

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