Dossier spécial Loi sur la sécurité : les enjeux de la controverse
La polarisation des médias japonais et la nécessité d’un terrain d’entente

Satô Takumi [Profil]

[16.02.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

On parle de polarisation à propos de la couverture par les journaux japonais de questions sujettes à controverse comme la loi récente sur la sécurité nationale. Quelle comparaison peut-on faire entre l’attitude actuelle de la presse et celle qu’elle a eue en 1960, quand le renouvellement du Traité de sécurité nippo-américain a divisé la nation ? Et quel rôle les journaux jouent-ils à l’âge de l’Internet, où les gens ne sont guère enclins à rechercher des contenus qui entrent en conflit avec leurs opinions personnelles ?

Les discours sur la « polarisation » peuvent accentuer le phénomène

La couverture de la bataille suscitée à l’été 2015 par la loi sur la sécurité nationale a été considérée comme emblématique de la polarisation des médias japonais. Pour citer un exemple, un article publié sur la version en ligne du quotidien Asahi Shimbun le soir du 19 septembre, date de l’adoption de la loi, comparait les éditoriaux de première page de cinq grands quotidiens tokyoïtes – Asahi, Mainichi, Yomiuri, Sankei et Tokyo – sous le titre « Loi sur la sécurité et les manifestations : les oui et les non des journaux ».

Trois des quotidiens mentionnés critiquaient vivement le gouvernement et la coalition au pouvoir, qu’ils accusaient d’avoir faire passer la loi en force à la Diète nationale. Voici les titres de leurs éditoriaux respectifs : « Continuons de nous opposer à la politique qui traite à la légère la volonté populaire » (Asahi), « L’humilité est de mise quand l’État se trompe » (Mainichi) et « Perpétuer la volonté de non-belligérance » (Tokyo). Les deux autres exprimaient leur soutien au gouvernement et à la coalition au pouvoir, le Yomiuri dans un éditorial intitulé « La nouvelle loi va prévenir les ravages de la guerre » et le Sankei dans un billet évoquant le « Renforcement de la dissuasion de la menace chinoise ».

Cette polarisation de l’attitude des journaux vis-à-vis du gouvernement s’est en fait manifestée à diverses reprises au cours de ces dernières années, en relation avec des initiatives politiques telles que les tentatives de réactivation des centrales nucléaires mises à l’arrêt ou la campagne pour faire passer la Loi sur la protection de secrets d’État spécifiquement désignés. Rien ne permet de dire que la controverse à propos de la Loi sur la sécurité ait accéléré ce processus. Ce qui me préoccupe, toutefois, c’est la possibilité que la focalisation sur cette bipolarité contribue à la renforcer et fasse obstacle à l’émergence d’une répartition plus fluide, multipolaire, des opinions, avec pour conséquence la perte du terrain d’entente qui constitue un élément essentiel du débat d’opinions et de l’obtention d’un accord entre blocs opposés.

Le contraste par rapport à 1960

Un retour en arrière permet de constater que les grands journaux japonais se voyaient jadis reprocher leur excès d’uniformité. Cette uniformité s’est manifestée, par exemple, à l’époque des « manifestations Anpo », la violente campagne de 1960 contre le renouvellement du Traité de sécurité nippo-américain (désigné en japonais par le raccourci « Anpo »). Voici ce que Irie Michimasa a écrit à ce propos dans une postface à sa traduction de l’ouvrage d’Edward P. Whittemore intitulé The Press in Japan Today : A Case Study (La Presse dans le Japon d’aujourd’hui : une étude de cas, University of South Carolina Press, 1961) :

« Les journaux japonais nourrissent de fortes préventions contre les opinions favorables au gouvernement. Les quotidiens nationaux se sont laissé enfermer dans une position particulière, où il était totalement impossible de trouver dans leurs pages quoi que ce soit qui abondât dans le sens du gouvernement ou exposât simplement sa position.(*1) »

Emblématique de cette uniformité fut la publication par sept journaux tokyoïtes – Asahi, Mainichi, Yomiuri, Sankei, Nikkei (Nihon Keizai), Tokyo et Tokyo Times – d’un communiqué commun intitulé « Rejeter la violence et protéger le système parlementaire ». Les sept journaux ont fondamentalement fait montre de la même uniformité dans leur appel à la démission du Premier ministre Kishi Nobusuke.

La situation est aujourd’hui très différente de ce qu’elle était en 1960. Contrairement à cette époque, les manifestations ne sont pas violentes et divers journaux soutiennent le gouvernement. Dans un certain sens, on peut dire que cela montre que le Japon d’après la seconde guerre mondiale a mûri sur le plan politique au cours des 55 dernières années.

(*1) ^ Sandai shinbun hihan (Jiji Press, 1962).

  • [16.02.2016]

Professeur, Institut des hautes études des sciences de l’éducation, Université de Kyoto. Spécialiste de l’histoire des médias et de la culture populaire. Né en 1960. Diplômé de la faculté des lettres de l’Université de Kyoto. A effectué deux années d’études à l’Université Ludwig Maximilian (Centre de recherche en histoire moderne), en Allemagne. Titulaire d’un doctorat de l’Université de Kyoto. A occupé différents postes à l’Institut de journalisme de l’Université de Tokyo et au Centre de recherche internationale pour les études japonaises. A pris ses fonctions actuelles en 2015. Auteur de divers ouvrages, dont Saigo no media kûkan : Rondan to jihyô 2012-2013 (L’Espace médiatique après la catastrophe : la presse et la couverture des événements 2012-2013).

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