Dossier spécial L’avenir des universités japonaises en question
Les universités japonaises et le problème de la formation des ressources humaines

Suzuki Kan (Hiroshi) [Profil]

[24.02.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Les universités japonaises doivent en faire toujours plus avec des moyens de plus en plus limités. Et les tentatives effectuées à ce jour par le gouvernement pour remédier à cet état de fait ne sont guère encourageantes. Dans les lignes qui suivent, Suzuki Kan – conseiller du ministre de l’Éducation et professeur d’université – analyse les échecs des réformes précédentes et il présente les nouvelles orientations de la politique gouvernementale face aux formidables défis que va devoir relever l’enseignement supérieur japonais au XXIe siècle.

Des réformes aux résultats mitigés

La politique du ministère japonais de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie (MEXT) s’est avérée une réussite à plusieurs égards, en particulier en ce qui concerne les mesures internes limitées aux milieux de l’éducation et aux écoles. Mais les résultats ont été nettement moins brillants quand il s’est agi de planifier et d’appliquer des réformes « ouvertes » impliquant d’autres secteurs, comme certaines initiatives récentes très médiatisées prises par les universités. Des programmes ambitieux ont été bien souvent mis en œuvre de façon désordonnée sans qu’il y ait eu au préalable d’étude concrète suffisante sur le nombre d’étudiants concernés, les objectifs poursuivis et les moyens de mesurer de façon précise leurs effets positifs ou négatifs.

Un exemple de réussite du MEXT, c’est son plan d’amélioration des performances scolaires des jeunes japonais âgés de 15 ans. Le gouvernement japonais a décidé de passer à l’action après la publication des résultats de l’enquête menée en 2003 par l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) dans le cadre de son Programme international pour le suivi des élèves (PISA). Cette étude a en effet révélé que les résultats et le classement du Japon avaient considérablement baissé par rapport aux autres pays. L’intervention du gouvernement s’est avérée efficace puisqu’en 2012, l’Archipel est arrivé en tête des 34 nations membres de l’OCDE. Les élèves japonais âgés de 15 ans ont surclassé leurs camarades des autres pays – y compris la Finlande toujours très bien placée – non seulement en mathématiques mais aussi en lecture. Cette progression remarquable est due à une campagne nationale de lecture matinale obligatoire menée dans l’ensemble des établissements primaires. La proportion des écoliers lisant moins d’un livre par mois est ainsi tombée à 3,8 % tandis que le nombre moyen de livres lus par mois par les enfants passait à onze. Voilà des résultats pour le moins remarquables !

Mais les réformes du MEXT se sont aussi bien souvent soldées par un échec, à commencer par les mesures « ouvertes » récentes destinées à favoriser la formation de ressources humaines de niveau international par le biais d’une restructuration des études de droit de deuxième et troisième cycles.

Des mesures d’ouverture aux effets décevants

Au début du XXIe siècle, le gouvernement japonais a entrepris d’augmenter le nombre des avocats, celui-ci étant relativement réduit en regard des normes internationales. Mais la décision du Cabinet demandant à ce que l’on accorde le certificat d’aptitude à la profession d’avocat (CAPA) à davantage de candidats a suscité une telle levée de boucliers chez la Fédération des barreaux japonais (JFBA) qu’elle n’a pas pu être appliquée. Les autorités japonaises ont alors cherché à multiplier le nombre des étudiants en limitant les exigences pour l’accréditation des nouvelles écoles de droit et en laissant la concurrence faire le tri. L’expérience s’est soldée par l’apparition d’une pléthore de programmes d’études de droit peu consistants et de diplômés incapables de passer le CAPA ou de trouver un emploi quand ils avaient réussi à l’obtenir.

La multiplication des programmes d’études doctorales proposés par les universités a eu des effets similaires. L’idée en soi était bonne dans la mesure où, à l’heure actuelle, un diplôme de troisième cycle est devenu pratiquement indispensable pour trouver un emploi dans un grand nombre de professions, un peu partout dans le monde. Mais au Japon où le budget de l’État est très serré, le gouvernement n’a pas fourni aux universités et aux centres de recherches les fonds dont ils avaient besoin pour créer des postes pour les nouveaux titulaires d’un doctorat. Les entreprises de japonaises n’ont quant à elles pas manifesté beaucoup d’intérêt pour ce type de diplômés et ceux-ci se sont par ailleurs avérés de piètres entrepreneurs. C’est ainsi qu’est né ce que les medias japonais ont appelé le « problème des postdoc », c’est-à-dire des jeunes titulaires d’un doctorat sans aucune perspective d’avenir.

Ces deux tentatives de réforme se sont soldées l’une comme l’autre par un échec. Au moment de leur mise en œuvre, elles ont attiré quantité de jeunes prometteurs, mais quand il s’est avéré que les diplômés de ces filières ne trouvaient pas d’emploi approprié, ceux-ci ont perdu confiance et le nombre des étudiants qualifiés a considérablement diminué. Les universités et les entreprises n’ont plus trouvé de diplômés suffisamment compétents pour occuper les postes qu’elles avaient créés si bien qu’elles ont cessé elles aussi de se fier au système.

Ce problème s’explique en partie par la structure annuelle à court terme du budget de l’éducation nationale et par l’attention excessive que les milieux politiques et les médias portent aux « mesures phares » les plus récentes. Si les agences du gouvernement réussissent en général à financer la première année des nouvelles initiatives, au bout d’un an ou deux, les allocations dont celles-ci ont bénéficié sont supprimées au profit d’une nouvelle série de mesures phares. Ce qui encourage la tendance à lancer des programmes sans préparation suffisante. Il vaudrait beaucoup mieux que le financement des allocations du budget de l’éducation se fasse sur une base de cinq ans, mais le ministère des Finances y est fermement opposé.

  • [24.02.2016]

Né en 1964 à Akashi, dans la préfecture de Hyôgo. Professeur à l’Université Keiô depuis 1999 et à l’Université de Tokyo depuis 2014. Conseiller du ministre de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie depuis 2015. Diplômé de la faculté de droit de l’Université de Tokyo (1986). A travaillé au ministère du Commerce extérieur et de l’Industrie (MITI) de 1986 à 1999, date à laquelle il est devenu professeur à l’Université Keiô. A été élu à la Chambre des conseillers en 2001 en tant que membre du Parti démocrate du Japon (PDJ). A exercé la fonction de vice-ministre de l’Éducation à deux reprises.

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