Dossier spécial Les États-Unis de Trump et le Japon
Le rôle accru du Japon dans les relations nippo-américaines
Un entretien avec l’amiral Dennis C. Blair
[30.01.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | Русский |

Depuis quelques mois, le Japon est confronté à une série de changements survenus sur la scène internationale notamment l’accroissement de la présence militaire chinoise, le Brexit et l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Le 19 décembre 2016, l’amiral américain à la retraite Dennis C. Blair s’est exprimé à ce sujet dans un entretien qu’il a bien voulu nous accorder. D’après lui, les relations entre Tokyo et Washington vont continuer à servir de rempart protecteur en Asie et le Japon est appelé à jouer un rôle de plus en plus important dans les secteurs de la défense, de la diplomatie et de l’économie mondiales.

Dennis Cutler Blair

Dennis Cutler BlairNé en 1947, aux États-Unis. Diplômé de l’Académie navale américaine (USNA) d’Annapolis. Titulaire d’un mastère d’histoire et de langues de l’Université d’Oxford qu’il a fréquentée en tant que bénéficiaire d’une bourse Rhodes. A fait carrière dans l’US Navy où il est resté 34 ans. D’abord affecté sur des destroyers lance-missiles de la flotte américaine de l’Atlantique et de celle du Pacifique, il a ensuite commandé le groupement tactique Kitty Hawk. Pour finir, Dennis Blair a exercé les fonctions de directeur des chefs d’état-major interarmées et de commandant en chef des forces armées américaines du Pacifique (USPACOM). Il a quitté la marine américaine en 2002. De janvier 2009 à mai 2010, il a supervisé les 16 agences du renseignement américain en tant que directeur de l’Agence centrale de renseignement des États-Unis (CIA). Il a aussi apporté son soutien en matière de renseignement intégré au président Barack Obama, au Congrès américain et aux opérations sur le terrain. Président du conseil d’administration et directeur général de Sasakawa Peace Foundation USA depuis mai 2014.

Les progrès de l’alliance nippo-américaine

——Pendant la campagne pour les élections présidentielles américaines, Donald Trump a déclaré que pour son pays, l’alliance entre les États-Unis et le Japon constituait un poids du point de vue financier et militaire. Ce point de vue vous semble-t-il justifié ?

DENNIS BLAIR  Les débuts de l’alliance nippo-américaine remontent à la période de la Guerre froide. Au départ, c’était une relation inégale conformément aux volontés des États-Unis. Mais depuis la fin de la Guerre froide, les choses ont changé et je crois qu’elles sont encore en train d’évoluer. Je ne vois donc aucune objection à ce que le nouveau président examine attentivement la question pour s’assurer que cette alliance est encore valable.

L’alliance entre les États-Unis et le Japon est plus équitable qu’elle ne l’était il y a 40 ou 50 ans. À l’heure actuelle, l’Archipel est davantage impliqué dans sa propre défense. Grâce à un changement d’interprétation de sa constitution, le Japon a pu se doter de Forces d’autodéfense (FAD), ce qui a constitué un premier pas très important vers la suppression d’un des éléments les plus inégaux de l’alliance, à savoir le devoir pour les USA de porter militairement assistance au Japon, sans qu’il y ait d’obligation réciproque pour ce dernier. Les occasions d’intervenir sont certes quelque peu limitées, mais c’est tout de même un premier pas dans la bonne direction.

Si les États-Unis entretiennent une alliance avec le Japon, c’est parce que cela va dans le sens de leurs intérêts. Et il en va de même pour le Japon. Au fil des années, les deux pays ont tissé entre eux des liens humains d’une grande qualité qui n’existaient pas au départ. Pour les Américains, être l’allié d’un État puissant situé à un emplacement stratégique du monde où sont basés 50 000 de ses soldats est un atout de premier ordre. Et pour les Japonais, avoir un partenaire aussi fort avec lequel il partage des objectifs communs, c’est un avantage incontestable. Je pense qu’une fois que le président Trump et son équipe auront pris la mesure de la situation, ils trouveront sans doute quelques améliorations ou ajouts à y faire. Mais à mon avis, les bases de l’alliance nippo-américaine sont extrêmement solides.

——Si Donald Trump réduit la présence militaire américaine en Asie, comment les Forces d’autodéfense japonaises vont-elles pouvoir veiller aux intérêts de l’Archipel dans la région ?

D.B.  Je ne crois pas que les États-Unis vont diminuer de façon substantielle leurs effectifs dans cette partie de la planète. Au début des années 1990, le contexte sécuritaire mondial a énormément changé. Quand la Guerre froide a pris fin, les USA ont entièrement reconsidéré leur présence militaire dans le monde. Nous avons réduit nos forces armées stationnées en Europe de 300 000 à environ 100 000 hommes, soit environ des deux tiers. Mais le nombre de nos effectifs déployés en Asie est resté le même jusqu’à aujourd’hui, autour de 100 000 hommes.

La cohérence et la persistance des intérêts américains dans cette région n’ont pas été affectées par les événements et je pense que l’administration du président Trump va continuer sur la même lancée. Il est un peu trop tôt pour envisager que le Japon augmente ses forces armées afin de compenser un éventuel retrait américain, mais je suis convaincu qu’il doit développer ses capacités en matière de défense, dans son propre intérêt.

La situation dans cette partie du globe est de plus en plus préoccupante. Regardez ce qui se passe en Corée du Nord et comment la Chine renforce sa présence militaire. Par ailleurs, les intérêts du Japon sont mis à l’épreuve dans le reste du monde, notamment au Moyen Orient et en Afrique. C’est pourquoi Tokyo est en train de définir sa propre conception de l’autodéfense et de se doter d’un potentiel militaire adéquat. Et c’est une bonne chose, qui se fait indépendamment des États-Unis.

——Abe Shinzô, le Premier ministre japonais, s’est rendu aux États-Unis le 17 novembre 2016, presque aussitôt après l’élection de Donald Trump. Il voulait rencontrer le plus vite possible le président élu afin de réaffirmer l’importance de l’alliance entre nos deux pays. Comment envisagez-vous l’avenir, malgré le côté imprévisible qui a toujours caractérisé Donald Trump ?

D.B.  En tant qu’homme d’État, Abe Shinzô est beaucoup plus expérimenté au niveau international que Donald Trump. Je pense que leurs relations vont être un peu différentes de celles de leurs prédécesseurs à cet égard. Pour le Japon, le moment est venu de prendre de nombreuses décisions par lui-même et de se manifester par des idées et des initiatives qui lui soient propres. Je trouve que c’est une bonne chose que le Premier ministre japonais ait rendu visite au président élu afin d’établir un premier contact personnel et d’expliquer à quoi ressemble le monde vu de l’Archipel.

En fait, le Japon est l’allié le plus important des États-Unis. Autrefois, c’est l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) que nous avions coutume de qualifier ainsi. Mais l’OTAN, constituée au départ de 12 nations qui collaboraient très bien ensemble, regroupe à présent 28 pays dont chacun agit à sa guise en fonction des situations. Le Japon est un État isolé où sont basés 50 000 soldats américains et qui est en train d’augmenter son budget en matière de défense. C’est un allié très précieux des États-Unis dans une partie du monde dangereuse où les USA ont des intérêts importants. Que le Premier ministre japonais et le nouveau président des États-Unis aient pu s’entretenir très rapidement, c’est à mon avis une excellente initiative.

  • [30.01.2017]
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