Dossier spécial Les États-Unis de Trump et le Japon
Trump se heurte au mur de l’Asie de l’Est

Teshima Ryûichi [Profil]

[02.03.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | Русский |

À l’occasion du premier sommet nippo-américain, le président Trump s’est tourné vers la poursuite de la politique diplomatique et sécuritaire envers l’Asie de l’Est engagée par ses prédécesseurs. Il a renoncé ainsi pour l’heure à mettre en jeu la sécurité de cette zone au profit de sa politique commerciale, pour faire part de son engagement à protéger les îles Senkaku en cas d’action militaire chinoise. Mais il a d’autre part fait savoir à la Chine qu’il reconnaissait le concept de « Chine unique ». Que signifie ce double langage du nouveau président des États-Unis ? Le journaliste Teshima Ryûichi, spécialiste des affaires diplomatiques, s’est plongé au cœur de cette réunion et nous livre son point de vue.

Vers une application du traité de sécurité nippo-américaine aux îles Senkaku

Le calme des eaux de l’Asie de l’Est est tant bien que mal assuré. Et cela s’est fait par un subtil échange des paroles.

Le sommet entre Abe Shinzô et Donald Trump est passé de la Maison Blanche au green de Palm Beach, en Floride. Les thèmes abordés ont été vastes, de la Chine à Taïwan, en passant par les îles Senkaku. Les deux dirigeants nous ont ainsi rappelé que la sécurité de l’Asie de l’Est, et donc aussi de l’archipel du Japon, repose sur la diplomatie, un art aussi délicat que celui du verre. Dans une zone à très lourds risques de conflit avec la Chine, même le tonitruant Trump a dû baisser la voix.

C’est le 10 février que s’est achevé le tout premier sommet à la Maison Blanche entre le Premier ministre japonais Abe Shinzô et le président américain Donald Trump. Lors de leur conférence de presse commune, ils ont confirmé que l’article 5 du pacte d’alliance militaire nippo-américaine, censé garantir la sécurité du Japon par les États-Unis, s’applique également aux îles Senkaku. Rappelons que durant sa campagne présidentielle, Donald Trump avait suggéré le retrait des troupes américaines postées sur l’Archipel, à moins que celui-ci ne paie davantage pour leur maintien. Et sur la protection des îles Senkaku, il avait eu des propos très préoccupants en affirmant « ne pas vouloir donner son avis pour l’instant »…

Dans cette situation, le Japon a poussé un soupir de soulagement lorsque le communiqué officiel, émis suite à la réunion, a fait mention noir sur blanc de l’application de l’article 5 à ces îles tant disputées. Désormais, si la Chine, qui ne cesse de revendiquer ce territoire et d’accentuer sa présence dans les eaux voisines, tente de recourir à la force, les troupes américaines présentes au Japon n’hésiteront pas à entraver ses actions.

Les îles Senkaku sont la clef de toute la politique étrangère de l’Asie de l’Est. À partir de l’année 2010, les divergences entre le Japon et la Chine autour de ce territoire n’ont cessé de s’accentuer. Ce climat de tension, où une étincelle aurait pu mettre le feu aux poudres, a pu être malgré tout contenu par les deux pays et les États-Unis jusqu’à aujourd’hui. À peine était-il élu que le président Obama s’entretenait avec son homologue chinois Xi Jinping, et affirmait pour le plus grand bonheur du gouvernement chinois que les États-Unis ne prendraient aucune position vis-à-vis de ces revendications territoriales. Nous étions alors en 2013. Au bout du compte, lorsque le président Obama est venu en visite officielle au Japon, il a admis avec réticence l’application de l’article 5 aux îles Senkaku. En effet, devoir verser le sang et se confronter à la Chine pour la protection d’une île inhabitée était la dernière de ses motivations.

Dans ce contexte, les représentants du gouvernement japonais se sont exprimés ainsi lors des préparatifs en vue du sommet du 10 février :

« Le Premier ministre Abe ne souhaite pas risquer un rapprochement trop excessif avec le président Trump, qui est à l’heure actuelle vivement critiqué par la communauté internationale suite à son décret d’interdiction d’entrée sur le territoire de ressortissants de pays du Moyen-Orient. Cependant, nous devons obtenir de son administration l’application du pacte de sécurité en Asie de l’Est. La garantie de la protection des îles Senkaku est notre plus grande priorité. »

« Qui ne tente rien n’a rien » comme dit l’adage. Sans de solides liens entre les deux leaders, inutile de préciser que cette garantie n’aurait pas pu être obtenue.

  • [02.03.2017]

Journaliste spécialisé dans la diplomatie, écrivain et directeur de nippon.com. Diplômé en économie de l’Université Keiô, il intègre la NHK en 1974, où il dirigera les bureaux de Bonn et de Washington avant de débuter une carrière free-lance en 2005. Auteur du Crépuscule de l’alliance nippo-américaine (Shinchô bunko, 2006), du roman Ultra dollar (Shincho bunko, 2007) et de Ton nom est-il celui d’un espion, d’un traître ou d’un escroc ? (Magazine House, 2016), entre autres.

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