Dossier spécial La question de l’abdication de l’empereur
L’historique du choix des noms d’ère au Japon

Kawashima Shin [Profil]

[06.06.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Le décompte des années dans le système japonais procède par noms d’ère. L’ère actuelle s’appelle Heisei ; elle a débuté en 1989, quand l’empereur Akihito a succédé à son père. Une nouvelle ère commencera quand son héritier montera sur le trône. Le présent article expose l’arrière-plan historique de ce système et les modalités de son application aujourd’hui.

Gengô : le système des noms d’ère

L’éventualité de l’abdication de l’empereur Akihito a mis en évidence la question du choix du prochain nom d’ère (gengô, ou nengô) à établir lorsque son successeur montera sur le trône. Il semblerait qu’un certain nombre de propositions aient déjà été avancées.

Aujourd’hui encore, l’utilisation de calendriers fondés sur d’autres ères que celle de l’Occident est loin de constituer une exception. Le calendrier musulman est largement répandu dans tout l’Islam, tandis qu’en Thaïlande le décompte officiel des années part du début de l’ère bouddhique. Taïwan utilise l’ère Minguo (« République »), qui commence en 1912, année de la fondation de la République de Chine, et en Corée du Nord, l’usage de l’ère Juche, qui débute elle aussi en 1912, année de la naissance de son premier dirigeant, Kim Il-sung, cohabite avec celui de l’ère occidentale. En Asie de l’Est, les pays anciennement vassaux de la Chine utilisaient traditionnellement les noms d’ères chinois pour le décompte des années. Quand un pays avait son propre système de datation, cela voulait dire qu’il n’avait pas le statut de vassal. Il y avait aussi des pays qui se servaient du système chinois dans leurs relations extérieures mais suivaient chez eux leur propre calendrier.

Dans le Japon prémoderne, il arrivait qu’un nouveau nom d’ère soit adopté pour marquer l’accession d’un nouvel empereur au trône. Cependant le changement du gengô pouvait tout aussi bien se faire en d’autres occasions, par exemple à la suite d’une catastrophe naturelle. Une ère pouvait chevaucher partiellement deux règnes, comme dans le cas de l’ère Keiô, qui a commencé en 1865, sous l’empereur Kômei, et s’est achevée en 1868, pendant le règne de l’empereur Meiji. Dans le système actuel, adopté en 1889, le changement du gengô se produit seulement lors de l’intronisation d’un nouvel empereur. Le tableau suivant, qui donne les noms des ères et des empereurs régnants depuis 1848, montre les divergences entre ces deux chronologies.

Noms des ères et des empereurs régnants depuis 1848

Noms d’ère Années Empereurs
Kaei 1848-1855 Kômei
Ansei 1855-1860 Kômei
Man’en 1860-1861 Kômei
Bunkyū 1861-1864 Kômei
Genji 1864-1865 Kômei
Keiô 1865-1868 Kômei, Meiji
Meiji 1868-1912 Meiji
Taishô 1912-1926 Taishô
Shôwa 1926-1989 Shôwa (Hirohito)
Heisei 1989- Akihito

Note : Dans le système actuel, les empereurs reçoivent à titre posthume le nom de leur ère. C’est ainsi que le père et prédécesseur de l’empereur actuel, connu à l’étranger sous le nom d’empereur Hirohito pendant son règne, est désormais appelé empereur Shôwa. Au Japon, l’empereur n’est pas désigné par son nom personnel, même pendant son règne ; on l’appelle Tennô heika (Sa Majesté l’empereur) ou Kinjô Tennô (l’empereur actuel).

Aux yeux de certains, l’adoption du modèle « un nom d’ère par empereur » exprime l’idée que l’empereur exerce son contrôle jusque sur le temps. Dans le cadre de ce système, l’empereur décidait du nom de l’ère et celle-ci prenait fin à sa mort. Le nom de l’ère en est venu à être perçu comme un symbole de l’époque, c’est le sentiment qui émane, par exemple, du roman Kokoro (en français, Le pauvre cœur des hommes) de Natsume Sôseki.

Après la défaite du Japon à l’issue de la Seconde Guerre mondiale et l’adoption de la nouvelle Constitution, la Loi de la maison impériale a été révisée et le système du gengô s’est trouvé privé de fondement juridique solide. Le nom d’ère Shôwa est resté dans l’usage courant, mais les appels à l’abolition du système se sont multipliés. C’est seulement en 1979 que le nom Shôwa a retrouvé son statut légal, avec le passage de la Loi sur les noms d’ère, suivi de la publication de directives officielles détaillant la marche à suivre pour choisir un nouveau nom d’ère.

Le décès de l’empereur Shôwa, survenu en 1989, a mis fin à l’ère du même nom. Le nom actuel, ère Heisei, a été choisi en conformité avec ces dispositions démocratiques de l’après-guerre, selon lesquelles la décision est prise non pas par l’empereur mais par le cabinet.

Si l’empereur Akihito abdique, un souhait qu’il avait laissé entendre, un nouveau nom d’ère sera adopté. Dans la suite de ce texte, je vais expliquer les changements survenus dans le système du gengô, le déroulement du débat qui a mené à ces changements et les procédures qui présideront au choix du nom de la prochaine ère.

  • [06.06.2017]

Président du comité consultatif de rédaction de Nippon.com. Né en 1968 à Tokyo, il obtient en 1992 un diplôme de chinois à l'Université des langues étrangères de Tokyo. Il étudie ensuite à l'Université de Tokyo où il passe son doctorat en histoire. D'abord maître de conférence à l'Université de Hokkaido, puis le même poste à l'Université de Tokyo, il devient professeur à la même université en avril 2015. Auteur notamment de Chūgoku kindai gaikō no keisei (La formation de la politique étrangère chinoise moderne), 2004, et de Kindai kokka e no mosaku 1894-1925 (Vers un état moderne, 1894-1925), 2010.

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