Kita Toshiyuki : Pour une renaissance du design japonais
Un art de vie riche pour favoriser le design et relancer l'économie
[29.02.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Pour Kita Toshiyuki, un designer industriel connu dans le monde entier, notamment grâce à son fauteuil Wink édité par Cassina, le design est un atout pour le Japon, et il peut jouer un rôle essentiel dans la renaissance du pays.

Kita Toshiyuki

Kita ToshiyukiDesigner industriel et environnemental, il est né en 1942 à Osaka. Il entame sa carrière en 1969 au Japon et à Milan. Il a depuis créé de nombreux produits, dans des domaines très divers allant des meubles jusqu'aux objets du quotidien en passant par l'électronique grand public et les robots. Plusieurs de ses œuvres font partie des collections permanentes du Museum of Contemporary Arts de New York, du Musée national d'art moderne à Paris, et d'autres musées dans le monde. Depuis quelques années, il effectue des missions de conseil en design auprès des gouvernements de Singapour, de Thaïlande et de Chine. Il entame en 1968 une collaboration avec l'artisanat traditionnel japonais, un aspect de son travail pour lui essentiel. Il a reçu en 2011 le prix Carrera internazionale Compasso d'oro, le prix italien le plus prestigieux dans le domaine du design.

Le design n’est pas affaire de dessin mais de plan

—Vous menez une carrière internationale. Pouvez-vous nous parler des différences qui existent entre les pays en matière des approches du design ?

KITA TOSHIYUKI  Le design connait actuellement un essor remarquable en Asie. Certains pays en ont fait une priorité nationale, par exemple la Chine qui le qualifie de nouvelle ressource, et où plus de mille universités ont créé des formations spécialisées en design suivies actuellement par plus de six cent mille étudiants.

Aquos C1 / 2001
Sharp (Japon)
Photo: Luigi Sciuccati

Dans ce pays, le design attire une attention remarquable, et des entreprises qui s’étaient spécialisées dans la fabrication de produits d’autres marques sous licence s’évertuent à présent à lancer leurs propres marques. La Chine dispose d’un marché gigantesque. Le même engouement pour le design se manifeste aussi en Corée du Sud. Séoul veut devenir la capitale du design en Extrême-Orient comme le manifeste l’ouverture du Seoul Design Center, un lieu conçu pour favoriser la création dans ce domaine sous tous ses aspects. Le design, le marché, et l’économie travaillent ensemble, et dans les pays d’Asie dont l’économie est très dynamique, j’ai le sentiment que les activités liées au design le sont aussi.

En chinois, le mot design s’écrit avec les caractères que nous utilisons en japonais pour écrire « plan ». En Italie, un pays qui est une grande puissance dans le domaine du design, design se dit « disegno », ce qui veut aussi dire plan. Au Japon, par contre, on attribue souvent au mot design la signification de « dessin », et les entreprises japonaises, quand on leur parle de design, le perçoivent comme une chose qui ne concerne que l’aspect extérieur ou les couleurs. Cela fait que le design n’est pas une priorité, particulièrement dans les très grandes entreprises. C’est dommage. La Chine et le Japon sont tous les deux en Asie, mais là où les Chinois voient un plan, les Japonais entendent un dessin. Cette différence de perception me préoccupe.

—Pensez-vous que le design japonais affronte un environnement difficile ?

KITA  Oui. Un des objectifs du design est de rendre attractif et pratique le cadre de vie, c’est-à-dire la manière dont les gens vivent, travaillent, évoluent, et celui des Japonais n’évolue plus depuis longtemps. C’est probablement lié à la petitesse de leurs domiciles. Les petites pièces de leurs logements qui débordent de meubles et de produits électroménagers sont quasiment des cagibis. Donc on ne peut pas inviter des gens chez soi, et cela affaiblit le désir de posséder de belles choses, au point que le secteur japonais de la décoration intérieure, particulièrement du meuble, a quasiment disparu. Les Japonais ont certainement des économies à la banque, mais leur quotidien s’est dramatiquement appauvri. Il y a là un danger pour le Japon.

La vie quotidienne est nécessairement la base du design. Le Japon qui est un pays exportateur doit produire de bons produits s’il veut les exporter à l’étranger, mais je crains qu’avec le style de vie des Japonais aujourd’hui, ils ne soient plus capables de comprendre ce qu’est un bon produit.

L’artisanat traditionnel japonais : hautement estimé à l’étranger, en danger d’extinction au Japon

—L’Italie affronte une crise financière dramatique mais elle préserve son rang de grande puissance dans le domaine du design, n’est-ce pas ?

KITA  L’Italie n’avait en réalité aucune grande école de design. Le design italien de ces dernières années est issu du quotidien des Italiens. En Italie, les gens s’invitent les uns les autres, ils ont chez eux une pièce pour cela, le salon. C’est un espace d’échange. On a envie d’y mettre de belles choses, de créer une belle scène pour la vie quotidienne, et c’est cela, la base du design. Nous avions cela au Japon autrefois. Les objets fabriqués autrefois au Japon étaient presque tous imprégnés de design. Par exemple, les vieilles maisons japonaises, ou les bols en laque : les objets du quotidien avaient un design. Et ils étaient aussi excellents du point de vue de l’environnement. Le Japon était un pays qui avait une civilisation écologique.

Ces industries traditionnelles, en particulier l’artisanat, bénéficient d’une grande estime dans le monde, mais au Japon, elles sont au bord de l’extinction. Je pense que c’est avant tout dû au recul de notre art de vivre, qui résulte de la petitesse des logements.

Wajima / 1986
Ōmukai Kōshūdō (Japon)
Photo: Nob Fukuda

Je voulais lutter contre cette tendance et j’ai commencé il y a une quarantaine d’années à travailler avec des artisans japonais de province en leur proposant de fabriquer des objets que j’aurais conçus, mais cela n’a pas bien marché. Nous avons fabriqué des produits, mais nous n’avons pas réussi à faire naitre un marché pour ces produits traditionnels du quotidien. J’ai beaucoup réfléchi à ce qui pouvait causer cet amoindrissement des industries traditionnelles, et je suis arrivé à une conclusion très simple : il n’y avait pas de marché pour elles. Ce qui revient à dire que pour faire renaître le design japonais et les industries traditionnelles qui en sont l’origine, nous devons retrouver un art de vivre agréable.

Sans design de qualité, pas d’art de vie riche

—Croyez-vous possible la renaissance de l’art de vivre japonais ?

KITA  Je suis optimiste pour le Japon. Puisque l’économie continue à stagner, et qu’on ne voit aucun signe d’amélioration, je me demande si changer la manière dont les Japonais vivent ne serait pas la seule façon de relancer l’économie. Le faire relancerait la demande intérieure. Cela ne pourrait que revitaliser l’économie. Étant donné que l’habitat au Japon s’est dégradé au point qu’il ne peut plus continuer à se détériorer et que rien n’a été fait jusqu’à présent, il ne peut que progresser.

On pourrait commencer par lancer une campagne de rénovation de grande ampleur des logements japonais qui sont exigus. Il suffit de dépenser un peu plus d’économies pour transformer notre habitat et cela pourrait créer les conditions d’une vie de rêve. C’est ce qui a été fait avec succès en Italie ou en Allemagne il y a environ quarante ans. En Corée du Sud aussi, on assiste à un mouvement qui tend à garantir à chacun un espace de vie plus ample, en établissant des normes minimales pour l’habitat.

Kita Toshiyuki, allongé sur une de ses créations phares, le sofa Saruyama (montagne de singes). Il explique que c'est en voyant des singes dans la région de Takasakiyama sur l'île de Kyushu qu'il a eu l'idée de ce sofa qui permettait à chacun de s'y installer comme il l'entend. Le prototype a été réalisé il y a quarante ans, et cette œuvre est éditée et se vend partout dans le monde depuis 1990.

Au Japon aussi, on peut espérer que si l’espace de vie devient plus vaste grâce à la rénovation des logements, tout pourrait changer vite. Ce n’est pas qu’il soit impossible de bien habiter au Japon, c’est que l’on ne s’en est pas encore préoccupé.

Je crois que si notre façon de vivre change, tout évoluerait positivement parce que nous avons les bases pour le design, et que nous avons aussi des ressources humaines abondantes et de qualité. Ce n’est pas compliqué. Il faut prendre conscience du fait que la seule vie que nous ayons à vivre doit être plus plaisante. Il suffirait de faire une réalité de cette idée.

—Vivre de manière agréable est sans doute une idée plus répandue à Osaka dont vous êtes originaire qu’ailleurs au Japon, non ?

KITA  Oui, probablement. Osaka, historiquement, a un côté un peu latin. Un des caractéristiques historiques de la ville est de dire les choses comme elles sont. À cet égard, c’est peut-être un endroit où créer une vague qui changerait l’habitat est plus facile qu’ailleurs. La politique à Osaka est en train de changer, et on peut attendre du changement de cette région.

La quintessence, c’est de créer et fabriquer des choses qui ont une âme

—Parlons maintenant d’autre chose. À quel moment vous êtes-vous éveillé au design ?

KITA  Assez tôt, pendant mes années de collège. Le mot design lui-même était encore récent, et je me suis demandé ce qu’il recouvrait. J’avais l’impression qu’il s’agissait d’une nouvelle profession née après guerre. Je me suis d’abord dit, comme le jeune garçon que j’étais, que ce devait être un métier qui permettait d’être à l’avant-garde de l’époque, et que j’aimerais bien pouvoir le faire.

Pour moi, le métier de designer ressemble à celui de cuisinier : il s’agit dans les deux cas de faire plaisir aux gens en transformant des matières premières. Une autre similitude est peut-être qu’il faut dans ces deux activités penser aux autres, et faire preuve de prévenance. Dans le design aussi, la valeur ne naît que lorsqu’on a réussi à faire plaisir avec un nombre limité d’ingrédients aux gens qui utilisent ce qu’on fait.

—Quelles sont à votre avis les perspectives nécessaire pour faire comprendre à l’étranger le « Japon » ?

La première chose dont il faut absolument se souvenir, c’est que nous avons la chance dans notre pays de bénéficier d’une nature magnifique. La nature est belle partout au Japon au fil des saisons. Et nous avons un patrimoine historique et culturel qui est aussi une ressource extraordinaire. Parmi les ressources culturelles, il y en a une qui me semble unique au Japon, dont nous pouvons être fiers, c’est ce désir de fabriquer le mieux possible, avec une volonté forte de fabriquer des choses splendides qui ont une âme, oui, cet état d’esprit au moment où on fait les choses, et non pas seulement des choses fabriquées, mais la fabrication elle-même.

Je pense que cela se retrouve non seulement dans le processus de fabrication des produits artisanaux traditionnels, mais dans tous les produits faits au Japon, y compris les produits de haute technologie. Les ingénieurs et les designers y mettent toute leur âme. Il faut absolument faire en sorte que cela continue.

Si l’on me demandait la différence entre l’artisanat japonais et l’artisanat étranger, je répondrais que c’est cette intention de faire des choses excellentes en y mettant son âme. L’environnement économique japonais est dans une période de grands changements, mais il me semble que si nous ne perdons pas cette tradition, nous connaîtrons à nouveau le succès.

Aujourd’hui les jeunes designers actifs en Asie, particulièrement ceux qui se développent en Chine, à Taïwan et en Corée du Sud observent sur Internet le design qui se fait partout dans le monde. À cet égard, les frontières ont disparu en matière de design. Cela ne rend que plus important la nécessité de préserver l’originalité du Japon. Il est vital de garder notre attitude de fabriquer avec notre âme.

Entretien mené par Harano Jôji, directeur représentatif de la Fondation Japan Echo
Photos : Otaki Kaku
Avec la coopération du Japan Institute of Design Promotion

  • [29.02.2012]
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