« Grande tempête de sable » : une étoile montante du sumô, venue d’Egypte
Ôsunaarashi Kintarô, le premier sumôtori originaire du Moyen Orient

[29.01.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | االعربية |

Jusqu’en 2011, le sumô comptait dans ses rangs de nombreux lutteurs de sumô originaires de Mongolie et d’Europe de l’Est, mais aucun du Moyen Orient. Cette année-là, un Egyptien a fait son entrée dans le monde du sumô sous le nom de Ôsunaarashi (Grande tempête de sable). Ôsunaarashi, étoile montante de la lutte traditionnelle japonaise, nous a accordé un entretien exclusif dans lequel il explique comment il en est arrivé à pratiquer le sumô.

Ôsunaarashi Kintarô (alias Abdelrahman Ahmed Shaalan)

Ôsunaarashi Kintarô (alias Abdelrahman Ahmed Shaalan)Lutteur de sumô. Né en 1992 à Mansoura, en Egypte. A commencé le sumô à l’âge de quatorze ans. En 2008, il a remporté le tournoi national égyptien de sumô ainsi que la médaille de bronze individuelle et la médaille d’argent par équipe des championnats du monde juniors de sumô, organisés en Estonie. En 2011, il est entré dans l’écurie de sumô Ôtake et en mars 2012, il a participé à son premier tournoi professionnel japonais. Au Japon, il a pris le nom de Ôsunaarashi qui signifie « Grande tempête de sable ». A l’occasion du tournoi de sumô du Nouvel An de 2013, il a été promu au rang de lutteur professionnel de troisième division (makushita).

Le sumô n’est pas qu’une affaire de force

——Qu’est-ce qui vous a amené au sumô ?

ÔSUNAARASHI  Je pratiquais le body-building dans un gymnase. Un jour quelqu’un m’a dit que j’étais vraiment taillé pour faire du sumô, un sport de combat très populaire au Japon. La première fois que je me suis entrainé, j’ai combattu avec l’homme le plus svelte du gymnase. Comme il pesait soixante-quinze kilos et moi cent vingt, j’étais persuadé que j’allais l’emporter d’une seule main. Et bien, c’est lui qui m’a battu en moins de deux secondes. J’ai fait cinq combats et je les ai tous perdus. Mon entraineur m’a dit alors que le sumô n’est pas qu’une affaire de force et qu’il faut aussi de la technique. J’étais très contrarié mais je me sentais aussi attiré par le sumô.

Je suis allé voir ce qu’on en disait sur Internet, et c’est ainsi que j’ai découvert le monde du sumô professionnel et que j’ai appris que les rikishi (lutteurs) consacrent entièrement leur vie à ce sport. Et j’ai voulu immédiatement faire partie de ce monde.

——Quelles difficultés avez-vous du affronter avant que votre rêve devienne réalité ?

ÔSUNAARASHI  Comme je désirais vraiment aller au Japon, d’une façon ou d’une autre, j’ai commencé à discuter sur des blogs consacrés au sumô. Un membre de l’Union européenne de sumô m’a proposé de m’aider à condition que je sois vraiment intéressé. Mais il m’a prévenu que les jeunes lutteurs devaient se soumettre à des règles très strictes qui leur imposent de s’occuper de leurs aînés. Il m’a dit aussi que je risquais de rencontrer des difficultés sur le plan religieux. Mais il n’a pas réussi à me décourager, en dépit de ses avertissements. Je lui ai répondu que j’étais résolu à continuer dans cette voie et que la religion était une affaire personnelle qui ne m’empêcherait pas de réaliser mon rêve. Quand j’ai ajouté que je voulais aller tout de suite au Japon, il a dit : « Bon ! Dans ces conditions, nous allons étudier la question en détail. »

——Quand êtes-vous exactement arrivé au Japon ?

A l’écurie Ôtake, l’entrainement commence tôt le matin, à 7 h 30.

ÔSUNAARASHI  En septembre 2011. Je pensais qu’on m’avait déjà affecté à une écurie (heya ou sumo-beya), mais la lettre de présentation que nous avions envoyée était pratiquement restée sans écho. J’ai donc dû contacter un grand nombre d’écuries pour me présenter et demander à m’entraîner sur place. La septième était l’écurie Ôtake. Quand le patron (oyakata) m’a dit que je pouvais rejoindre son écurie, j’ai éclaté en sanglots. C’était le premier pas vers la réalisation de mon rêve.

Un lutteur plein d’ambition

Une série d’assauts (sanbangeiko) entre deux lutteurs

——Est-ce que vous avez l’impression que vous êtes soumis à une certaine pression parce que vous êtes le premier rikishi originaire d’Afrique et du Moyen Orient ?

Le patron de l’écurie Ôtake, un homme à la fois intraitable et chaleureux, en train de donner des conseils à Ôsunaarashi.

ÔSUNAARASHI  Oui, bien entendu, du fait que je suis le seul. Une pression énorme. Mais en même temps, je crois que je dois faire de mon mieux à cause de cette pression et qu’elle me motive beaucoup. Je voudrais que le sumô soit mieux connu, partout dans le monde. Les gens qui vivent au Moyen Orient sont considérés, à tort, comme des fauteurs de troubles et je veux démontrer que nous sommes capables de jouer le jeu dans n’importe quelle profession.

——Vingt-quatre victoires, trois défaites et un forfait pour blessure. Jusqu’à présent [la fin du tournoi de novembre 2012], vous avez un palmarès fantastique. Vous avez l’impression d’avoir progressé ?

ÔSUNAARASHI  J’ai été complètement choqué. En Egypte, j’étais un champion et on me traitait comme un roi, alors qu’ici au Japon, je suis considéré comme un esclave. [Rires] Mais si je veux que mon rêve devienne réalité, je dois accepter qu’on me traite de cette façon et faire preuve de patience.

Etre jugé à la fois comme lutteur et comme être humain

——Que pensez-vous de la nourriture japonaise ?

ÔSUNAARASHI  Elle ne me pose aucun problème, à condition qu’elle ne contienne pas de porc. Le patron de mon écurie et les personnes qui font la cuisine sont au courant des exigences de ma religion et je n’ai aucun souci à me faire. Ils font très attention à ce qu’il n’y ait pas de porc dans mes repas.

Yûhô, un ancien lutteur de sumô, est responsable de la préparation des repas de l’écurie Ôtake. (à gauche). Le terme chanko désigne l’ensemble de la nourriture préparée par les lutteurs de sumô. Le plat préféré de Ôsunaarashi est la « marmite du lutteur » (chanko-nabe) au poulet.

La « marmite du lutteur » est une sorte de ragoût qui est servie traditionnellement comme plat principal aux lutteurs. Celle de l’écurie Ôtake est préparée avec un bouillon à base d’os de poulet, conformément à une vieille recette transmise au patron par Taihô, ancien « grand champion » (yokozuna) et fondateur de l’écurie Ôtake.

Ôsunaarashi en train de jouer avec un jeune fan de sumô

——Comment ça s’est passé pour le ramadan ?

ÔSUNAARASHI  Je n’ai eu aucun problème pour le ramadan. Par contre j’ai du mal à supporter la chaleur humide des étés japonais. Ça m’a même rendu malade.

——Est-ce que ça vous gêne de marcher dans les rues en yukata (kimono léger pour l’été) ?

ÔSUNAARASHI  Pas du tout. J’en suis même assez fier parce que les passants se disent : « Tiens ! Un lutteur de sumô. C’est génial ! » Il y a même des gens qui se sont mis à s’y intéresser au sumô à cause de moi, alors que jusque-là ils n’y connaissaient pratiquement rien. C’est pourquoi je me promène en yukata, tout fier d’être un rikishi.

——Qu’est-ce que vous admirez particulièrement au Japon et quelles critiques avez-vous à faire ?

D’après le patron de l’écurie Ôtake, qui supervise l’entrainement de Ôsunaarashi, « Pour réussir dans le monde du sumô, il faut autre chose que de la force. Les lutteurs, qu’ils soient japonais ou étrangers, doivent faire preuve d’une volonté d’étudier la culture japonaise et de se conformer à une certaine étiquette. L’entourage de Ôsunaarashi doit veiller à ce qu’il se donne à fond et qu’il fasse preuve d’humilité. Au Japon il existe une maxime qui dit " commencer en s’inclinant et finir en s’inclinant " et je veux que Ôsunaarashi comprenne l’esprit qui se cache derrière cette phrase ».

ÔSUNAARASHI  C’est un pays vraiment bien organisé où tout fonctionne parfaitement. Ce qui doit être fait est fait. Les Japonais ne donnent pas dans les demi-mesures. Au Moyen Orient, les gens ont assez souvent tendance à perdre le fil de l’action et à abandonner en cours de route. Je voudrais qu’ils découvrent cette qualité propre aux Japonais. Mais la vie au Japon est parfois difficile à cause de toutes les règles qui existent dans ce pays. Et puis quand je vais dans un quartier à la mode comme Shibuya et que je vois toutes ces coiffures et ces tenues étranges, j’ai l’impression de débarquer dans le monde des manga. J’ai même vu des hommes avec les cheveux teints. Il me faut un certain temps pour m’y habituer parce que dans la partie du monde où je suis né, ça n’est pas considéré comme quelque chose de très viril. [Rires]

——Quel est votre objectif en tant que rikishi ?

ÔSUNAARASHI  Je veux qu’on me juge sur mes capacités en tant que lutteur, en dehors de toute notion de nationalité, de religion ou de race. Et par dessus tout, je veux devenir un « grand champion » (yokozuna). Je serai également satisfait si j’ai des fans non pas parce que je suis originaire du Moyen Orient mais à cause de ma façon de lutter. Les relations qui se nouent entre des individus n’ont rien à voir avec la nationalité, la religion ou la couleur de la peau. J’espère que mes efforts permettront aux Japonais et aux peuples du Moyen Orient de se rapprocher.

Note : Chaque lutteur de sumô (rikishi) fait partie d’une écurie (heya). Les lutteurs d’une écurie vivent ensemble et ils s’entrainent tous les jours sous la direction du patron de ladite écurie (oyakata), qui est lui-même un ancien lutteur. Pour intégrer une écurie, il suffit de passer avec succès un test prouvant qu’on est apte à devenir rikishi. Certains lutteurs ont tout juste quinze ans. Dans chaque écurie, il y a une aire de combat circulaire appelée dohyô qui sert pour l’entrainement.

(D’après un entretien réalisé en arabe en novembre 2012)

 

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