Pourquoi pas un café Starbucks dans une bibliothèque publique ?
Hiwatashi Keisuke, maire de Takeo, se bat pour la transformation des équipements publics

Takenaka Harukata (Intervieweur)[Profil]

[29.10.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | Русский |

Une bibliothèque de la ville de Takeo a été réorganisée avec l’aide de la chaîne de librairies Tsutaya. Pour en savoir plus sur cette initiative, nous avons rencontré Hiwatashi Keisuke, le maire de Takeo, préfecture de Saga.

Hiwatashi Keisuke

Hiwatashi KeisukeNé en 1969. Diplômé de l’Université de Tokyo en 1993, il est entré à l’Agence japonaise de coordination et de gestion (devenue entre-temps le ministère des Affaires intérieures et de la Communication). A ensuite occupé différents postes à l’Agence de développement d’Okinawa et au Secrétariat du cabinet ; a également été à la tête du Bureau du maire à Takatsuki, préfecture d’Okinawa. Élu maire de Takeo en 2009, il a été réélu en 2010. A été professeur invité à l’Université du Kansai en 2007.

Le Culture Convenience Club (Club pour la commodité de l’accès à la culture), maison mère de Tsutaya, la première chaîne de boutiques de location de vidéos et de librairies au Japon, est désormais partie prenante dans la gestion d’une bibliothèque de la préfecture de Saga. La bibliothèque se trouve à Takeo, une ville dont la population ne dépasse pas 50 000 habitants. Depuis que la gestion de la bibliothèque est passée aux mains de l’entreprise privée, le nombre des usagers s’est multiplié par quatre et cette initiative suscite une grande curiosité dans tout le pays. Certains y voient une révolution dans la gestion des bibliothèques et le symbole des efforts de décentralisation du mode de fonctionnement japonais.

Le moteur de cette initiative n’est autre que Hiwatashi Keisuke, le maire de Takeo. Cet homme de 43 ans a mis en chantier un vaste éventail de réformes stratégiques visant à tout réorganiser de fond en comble, depuis la bibliothèque et l’administration hospitalière jusqu’à l’enseignement au niveau local. Takenaka Harukata, un politologue qui a travaillé au ministère des Finances, s’est assis en sa compagnie pour l’interroger sur les motivations de son zèle pour la réforme.

Un succès plus qu’attendu

——La bibliothèque nouvelle formule de la ville de Takeo a ouvert ses portes en avril 2013. Elle a accueilli quelque 260 000 visiteurs au cours des trois premiers mois. Ce succès vous a-t-il surpris ?

HIWATASHI KEISUKE  Nous n’aurions jamais imaginé qu’un aussi grand nombre de gens viendraient nous rendre visite. Je pense que la clef de notre réussite réside dans l’agrément et le confort qu’offre désormais la bibliothèque. Et les visiteurs ne rechignent pas à payer 500 yens pour un café au Starbucks qui se trouve à l’intérieur. Ils savent qu’ils économisent environ 3 000 yens en empruntant cinq livres à la bibliothèque plutôt que les acheter en librairie. Voilà pourquoi le café marche bien. Il y a aussi une librairie. On pourrait trouver cela bizarre — pourquoi les gens achèteraient-ils un livre alors qu’il y en a tant à lire gratuitement ? Et pourtant certains de nos usagers ont envie de dépenser un peu d’argent pour acquérir des livres chez nous, peut-être pour la simple raison que la bibliothèque a tant de choses à proposer gratuitement.

——Vos usagers sont-ils en majorité des résidents locaux ?

HIWATASHI  Je dirais qu’environ 60 % d’entre eux habitent Takeo, peut-être plutôt 50 % en week-end ou en période de vacances.

Réduire les coûts administratifs

Le bibliothèque de la ville de Takeo a réouvert en 2013 sous la direction du Culture Convenience Club (CCC). Les coûts liés à cette réorganisation ont été pris en charge par la ville de Takeo et le CCC, à hauteur de quelque 450 millions de yens pour la première et 300 millions pour le second. Outre son catalogue d’environ 200 000 titres, la bibliothèque propose aux visiteurs un espace où ils peuvent acheter des revues et des livres, ainsi qu’un café-restaurant géré par Starbucks. Pour se procurer des livres, les usagers peuvent utiliser la carte T-Point, la carte du programme de fidélité du groupe Tsutaya et quelques 60 000 d’autres sociétés adhérentes. Les horaires d’ouverture ont été augmentés de trois heures, la bibliothèque restant ouverte de neuf heures à vingt-et-une heures, tandis que les trente jours de congés annuels ont été supprimés, si bien que la bibliothèque est accessible tous les jours de l’année. Dans la nouvelle formule, les coûts annuels de fonctionnement — soit quelque 120 millions de yens — devraient baisser de 10 millions de yens. Depuis la réouverture, le nombre de visiteurs est passé à environ 2 900 par jour, soit à peu près quatre fois plus que l’année précédente. Quant au nombre de livres empruntés chaque jour, il a en gros doublé, pour atteindre le chiffre de 1 644.

Un espace sans rupture

——Sur quel arrière-plan s’est appuyée la décision de laisser le Culture Convenience Club prendre la direction de la bibliothèque de la ville de Takeo ?

HIWATASHI  À la fin du mois de décembre 2011, j’ai vu une émission de télévision consacrée à une librairie de Daikanyama, à Tokyo, gérée par le CCC. Par l’intermédiaire d’un ami, j’ai essayé de rencontrer Masuda Muneaki, le président de CCC, mais c’est avec le vice-président que j’ai obtenu un rendez-vous. En m’y rendant, je suis tombé sur M. Masuda, qui marchait sur le même trottoir que moi. Conscient que je n’aurais peut-être pas d’autre opportunité, je l’ai abordé directement et lui ai dit : « Je veux que votre entreprise prenne en charge notre bibliothèque de Takeo. » À ma grande surprise, il m’a répondu : « c’est exactement ce que je voulais faire. » Pourquoi ? Parce que, m’a-t-il dit, les bibliothèques et les hôpitaux sont ce qu’on peut faire de mieux en matière de service public et que, comme la gestion des hôpitaux devait m’occuper à plein temps, il serait ravi de s’occuper pour nous de la bibliothèque. C’est ainsi que tout a démarré — dehors, par un beau jour d’hiver ensoleillé, sans aucune consultation ou décision préalable.

——La bibliothèque s’est-elle avérée conforme à ce que vous en attendiez ?

HIWATASHI  Elle s’est avérée exactement conforme à l’image initiale que M. Masuda avait ébauchée sur un morceau de papier. Par dessus tout, nous tenions à la continuité de l’espace. Du point de vue d’un fournisseur, peut-être aurait-il été plus commode de tracer une ligne de démarcation entre l’emplacement réservé à la consultation des livres et celui consacré à la vente, mais ce que souhaitent les usagers, c’est un endroit confortable et d’un seul tenant. En fusionnant les différentes zones en un lieu unique, nous avons pu créer un espace plus libre.

——Est-ce M. Masuda qui a eu l’idée d’intégrer un café Starbucks dans la bibliothèque ?

HIWATASHI  C’est un point sur lequel nous sommes tombés d’accord. Starbucks sait faire le meilleur usage possible de l’espace. Et voilà le résultat, on peut constater que le café s’est parfaitement intégré dans la bibliothèque. Je ne pense pas qu’il existe une seule entreprise capable de rivaliser avec Starbucks en ce qui concerne l’utilisation de l’espace — en tout cas aucune entreprise japonaise.

Nous sommes une petite ville de quelque 50 000 habitants. Pour que la nouvelle bibliothèque soit attractive, il nous fallait une histoire susceptible de mobiliser les imaginations. Nous avons eu l’idée de créer le premier café-bibliothèque du Japon, voire du monde. Tel était le principal élément de notre projet. Nous avons demandé au CCC de se charger des négociations avec Starbucks. Dans des cas comme celui-ci, il est à l’évidence important de mettre à contribution l’expertise d’autres gens.

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  • [29.10.2013]

Membre de la rédaction de nippon.com. Né en 1971 à Tokyo. Diplômé de la faculté de droit de l’université de Tokyo en 1993, intègre ensuite le ministère des Finances. Obtient en 1998 un doctorat en politique à l’université de Stanford. Successivement maître de conférences (1999), professeur adjoint (2007) puis professeur au Collège doctoral de recherche politique (GRIPS). Auteur notamment de La Chambre haute de 1947 à 2010 (éditions Chuô Kôron, prix Osaragi Jirô).

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