Shinohara Ushio et Noriko : l’histoire d’un couple béni par le démon de l’art
Le film « Cutie and the Boxer », nominé pour les Oscars 2014
[04.03.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Un documentaire sur un couple d’artistes japonais installé à New York a été nominé pour les Academy Awards en 2014, et enthousiasme le public. Nous avons interviewé ce couple hors du commun qui a appris à faire vigoureusement son chemin dans la vie malgré les difficultés.

Shinohara Ushio

Shinohara UshioArtiste. Né à Tokyo en 1932. Surnom : Gyû-chan (« Le Taureau », jeu de mot sur son nom). Après avoir abandonné des études à l’Université des arts de Tokyo, il fut du groupe « Neo dadaism Organizers » avec Akasegawa Genpei, Arakawa Shûsaku et Yoshimura Masunobu, qui attire l’attention de son époque avec des performances d’avant-garde très pointues. Il se rend aux États-Unis en 1969 grâce à une bourse d’études John D. Rockefeller III, et réside à New York depuis lors. Atteint la notoriété avec le « Boxing Painting », en collaboration avec Fukuyama Masaharu pour le clip publicitaire d’une boisson sportive. En 2007, il reçoit le Prix artistique Mainichi. En 2012, première exposition rétrospective de son œuvre à l’étranger au Musée d’ Arts Samuel Dorsky, au New Paltz de l’Université de l’État de New York.

Shinohara Noriko

Shinohara NorikoArtiste. Née en 1953 à Toyama. En 1972, entreprend des études d’art à New York. C’est là qu’elle rencontre Shinohara Ushio. Ils se marient et ont un fils. En 1981, elle participe à l’exposition collective Whitney Counterweight, puis expose pour la première fois en solo en 1986. Elle est sélectionnée pour l’exposition New Print à l’International Print Center de New York en 2003. En 2004, ses œuvres sont achetées par le Musée Davis du Wellesley College. Participe à l’exposition collective du 100e anniversaire de la Japan Society de New York en 2007. Sa série Cutie, véritable alter-ego artistique de l’auteur, commencée depuis plusieurs années, atteint le grand public grâce au film Cutie and the Boxer.

En son temps, le grand Okamoto Tarô (1911-1996) avait vanté en Shinohara Ushio une figure d’artiste de légende, un « extravagant assidu ». Un film documentaire en fait le portrait de couple avec sa femme Noriko, de 21 ans plus jeune que lui. Ce film, Cutie and the Boxer(*1) (réalisation : Zachary Heinzerling), qui présente le quotidien de leur couple fait « d’amour et de bataille », connaît un franc succès dans tous les pays. Il a déjà remporté le Prix du Meilleur Réalisateur en 2013 au festival Sundance, et est nominé pour les Oscars 2014 dans la catégorie long métrage documentaire.

Cela fait un demi-siècle qu’ils ont voué leur vie à la création artistique. Ils étaient déjà connus des professionnels de ce milieu, mais cette fois, c’est le cœur des gens qu’ils touchent. D’où leur vient cet enthousiasme pour l’art ? Pourquoi ont-ils choisi de vivre à l’étranger ? Quel sens y a-t-il pour eux à vivre comme « porteurs d’expression » ? Nous les avons rencontrés lors de leur passage au Japon pour la sortie du film et une exposition duo(*2).

Un artistes d’avant-garde de légende à l’assaut du monde

« L’art est un démon », déclare l’homme. Shinohara Ushio, « Gyû-chan » pour les intimes, avait déjà eu son quart d’heure médiatique dès les années 50 quand il arborait une crête iroquoise, bien avant la naissance du punk.

Une œuvre de sa série Bikers, en carton (1983, Dallas, Texas. Crédit : Zazie Films)

En 1960, il était parmi les fondateurs du groupe d’avant garde « Neo dadaism Organizers », qui pouvait faire des choses aussi extrêmes que ramper à moitié nu dans les rues. On le voit également les deux poings enveloppés de tissus et trempés dans la peinture en train de réaliser une œuvre de sa série la plus célèbre, Boxing painting, dans le célèbre album photos de William Klein(*3) TOKYO (1964). Il était donc déjà depuis longtemps sous l’œil des médias.

Et pourtant, après sa décision de se déplacer à New York, il connut une traversée du désert. Sans argent pour acheter peintures et fournitures, il se mit alors à ramasser et collecter des cartons dans les rues avec lesquels ils réalisa sa série de sculptures Motocyclettes. Depuis lors, cela fait 40 ans qu’il continue avec une sincérité indéfectible à ouvrir sa trace dans « l’avant-garde ».

SHINOHARA USHIO  J’adorais simplement l’art américain. Dans les années 1960, en pleine période de gloire du pop art, je lisais tout ce que je trouvais sur le sujet dans les revues d’art. Ça m’excitait comme un fou, je me disais « moi aussi, c’est ce que je veux faire ! ». C’est ainsi que j’ai pris ma décision de partir à New York. Mais quand ma bourse d’un an a été épuisée, je n’avais ni argent, ni piston. Mais le démon de l’art m’a tiré par le cou, alors j’ai mis toutes mes forces dans la bataille et j’ai foncé.

SHINOHARA NORIKO  « Foncer », ouais… En fait, vu que tu n’avais même pas d’argent pour rentrer au Japon, c’est surtout que tu n’avais pas d’autre choix. On dit qu’on s’est « battu avec l’art », mais en fait, on s’est plutôt battus avec la vie. Et pour nous, vivre c’était d’abord survivre !

USHIO  Il y a une idée tenace chez certaines personnes, que j’aurais épousé Noriko pour mettre la main sur son livret de caisse d’épargne !

NORIKO  Bah, c’était ça, non ?

USHIO  Bah quoi, on peint sous le même toit, alors utiliser le même livret de caisse d’épargne c’est normal, non ?

NORIKO  Et voilà ! C’est comme ça que tout l’argent qui m’était envoyé du Japon est passé dans la location de notre atelier, qui nous servait aussi de maison.

USHIO  C’est normal ! En tant qu’artiste, on a besoin d’un grand espace pour travailler. Parce qu’aux États-Unis, une image de petite taille, c’est juste un truc à jeter. C’est le centre du monde de l’art, ici ! Ici, si tu n’es pas prêt à filer des coups de latte à tous ceux qui te gênent jusqu’au sommet pour te placer au coude à coude avec les stars, les Warhol ou les Jasper Johns, tu n’arrives à rien ! 

(*1) ^ Film documentaire sur la vie de Shinohara Ushio et Noriko, un couple qui se démène dans la vie d’artistes depuis 40 ans à New York. Ushio, toujours débordant d’énergie, et sa femme Noriko, qui sacrifie son activité artistique pour jouer le rôle de femme et de mère. Dans la seconde moitié du film, elle se révèle comme artiste à part entière en dessinant son alter ego « Cutie ». Loin d’être un simple film documentaire, il donne à réfléchir sur l’amour en couple.

(*2) ^ Exposition duo de Shinohara Ushio et Shinohara Noriko : « Love Is A Roar-r-r-r ! In Tokyo », présentée au Musée Parco à Shibuya du 13 décembre 2013 au 13 janvier 2014.

(*3) ^ William Klein (né en 1928), photographe et cinéaste originaire de New York. Il avait photographié le « Boxing painting » de Shinohara Ushio dès 1961 à Tokyo. Il a pointé de nouveau son objectif sur Shinohara Ushio en 2012 à New York, pour réaliser un album qui doit sortir prochainement et qui s’intitulera Brooklyn.

  • [04.03.2014]
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