Pionnières par-delà les chaînes
Tawakkol Karman, prix Nobel de la paix
[06.11.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | العربية | Русский |

Chef de file du mouvement pro-démocratique de 2011 baptisé « printemps du Yémen », Tawakkol Karman a poussé le président Saleh à la démission. La « mère de la révolution », plus jeune récipiendaire du prix Nobel de la paix en 2011, était au Japon en septembre 2014.

Tawakkol Karmann

Tawakkol KarmannJournaliste et militante des droits de l’homme née en 1979 à Ta’izz en République du Yémen. Diplômée de la faculté de commerce de l’Université des sciences et technologies de Sanaa en 1999 et master en politique. En 2005, elle fonde le groupe Women Journalists Without Chains (Femmes journalistes sans chaînes), qu’elle préside. A partir de 2007, elle organise des manifestations pacifiques et des sit-in en faveur de la liberté de la presse et des droits de l’homme. En janvier 2011, dans le sillage du « printemps arabe » lancé en Tunisie, elle prend la tête du mouvement anti-gouvernemental. En octobre de la même année, elle est la première femme arabe à recevoir le prix Nobel de la paix pour « sa lutte non violente pour la sécurité des femmes et leur droit à participer pleinement à la construction de la paix ». Tawakkol Karman est mariée et mère de quatre enfants.

——Vous êtes journaliste, militante des droits de l’homme, épouse et mère de quatre enfants. Comment conciliez-vous vie privée et vie professionnelle ?

TAWAKKOL KARMAN  Le foyer est l’un des lieux du vrai partenariat homme-femme, de la même façon que la société est basée sur la coopération entre hommes et femmes. Ma famille aussi est convaincue de l’importance de la coopération entre les deux sexes au sein du foyer comme au sein de la société.

Fort heureusement, ma famille ne s’oppose ni à mon travail ni à mes activités de militante. En particulier, mon mari et mes parents me soutiennent, et ils assument mon rôle de mère lorsque je m’absente. Ils croient à ma responsabilité envers la patrie et ne me forcent à rien, ils comprennent l’importance de mon travail et m’épaulent.

——A l’université, vous avez étudié le management et la politique ; pourquoi avoir choisi de devenir journaliste ?

KARMAN  Je fais du journalisme depuis mes années au lycée. J’ai écrit des articles pour le journal de l’université et des sites d’information. Le journalisme est une passion à laquelle je m’adonne depuis ma jeunesse, qui nourrit ma soif de connaissances. Au Yémen, je suis la première journaliste à avoir travaillé sur Internet.

Le journalisme n’est incompatible avec aucun domaine, que ce soit la politique, la gestion ou la médecine, il leur est au contraire complémentaire. Comme nombre de journalistes, j’ai appris le métier non à l’école mais sur le terrain.

Dans mon travail de journaliste, je me suis surtout consacrée à la rédaction d’articles d’opinion. Par le biais de mon métier, j’ai pu jouer un rôle dans de nombreux domaines comme l’économie ou la politique, rôle qui trouve son prolongement dans mon action en faveur des libertés, contre la corruption et pour le processus démocratique.

Mon métier aujourd’hui, c’est journaliste mais aussi militante des droits de l’homme, femme politique et révolutionnaire pacifiste.

Pour des droits « sans chaînes »

——Vous avez fondé le groupe Femmes journalistes sans chaînes. Concrètement, qu’entendez-vous par ce terme, « sans chaînes » ?

KARMAN  Cela signifie littéralement que notre objectif est de nous débarrasser de nos entraves. Ce groupe a été créé dans un environnement hostile aux journalistes, marqué par une forte ingérence dans le domaine des droits de l’homme, en particulier en ce qui concerne la liberté d’expression. A l’époque, les journalistes au Yémen subissaient attaques en justice, détention et violences orchestrées par les autorités, il y avait un tribunal spécial pour eux et la fermeture des organes de presse comme la saisie des journaux était monnaie courante.

De plus, les médias audiovisuels étaient limités aux chaînes publiques, et seules les institutions publiques étaient autorisées à détenir une télévision ou une radio. Bref, les journalistes se trouvaient non seulement dans un environnement terrible du point de vue des droits de l’homme, mais ils subissaient également des entraves constantes, leur droit à la liberté était bafoué.

Alors, comment briser ces chaînes ? Tout d’abord, dans ce contexte de pressions sur la liberté de presse et d’expression, j’ai fondé un groupe de défense des droits de l’homme. Par liberté d’expression, j’entends l’expression par le biais de l’écriture et de l’audiovisuel, des sit-in de protestation, des manifestations ou encore des rassemblements pacifiques.

——La pression a dû être intense.

KARMAN  Au départ, mon organisation s’appelait « Femmes journalistes sans frontières », mais en 2005, c’est le premier groupe dont l’agrément a été révoqué par le gouvernement d’Ali Abdallah Saleh, alors président. Suite à cette expérience, j’ai rebaptisé mon organisation « Femmes journalistes sans chaînes » et fondé un nouveau groupe ; grâce aux sit-in organisés au Yémen et aux pressions extérieures et intérieures, j’ai réussi à obtenir l’agrément du président pour ce nouveau groupe. Sur la base de la Constitution yéménite, notre liberté de former des organisations sociales et civiles sans autorisation ni condition est pourtant assurée, j’en suis convaincue.

J’ai choisi le terme « sans chaînes » dans le but de briser les chaînes et les fers qui pèsent sur la liberté d’expression, les droits de l’homme et les femmes. En tant que femmes journalistes, nous avons joué un rôle important dans les manifestations. Notre intention n’est pas d’en exclure les hommes, ils y participent aussi, mais de placer les femmes en tête des manifestations. Dans les faits, « Femmes journalistes sans chaînes » a joué un rôle central dans la protection des libertés publiques et de la liberté d’expression.

  • [06.11.2014]
Articles liés
Autres entretiens

Nippon en vidéo

バナーエリア2
  • Chroniques
  • Actu nippone