Deux patries : Taïwan et le Japon
Okabe Shigeru le « Wansei », un Japonais né à Taïwan
[18.02.2016] Autres langues : 日本語 | 简体字 | 繁體字 |

On appelle Wansei les Japonais nés à Taïwan lorsque l’île était sous domination japonaise et rapatriés au Japon après la guerre. Okabe Shigeru, qui a vécu à Taipei jusqu’à l’âge de 28 ans, évoque pour nous le Taïwan de l’époque, notamment le bombardement de Taipei il y a 70 ans, et sa vie sur place puis au Japon.

Okabe Shigeru

Okabe ShigeruNé en 1918 à Taipei, dans Taïwan sous domination japonaise. Après des études au collège no 1 de Taipei (aujourd’hui lycée municipal Jianguo de Taipei), il intègre l’imprimerie familiale. En 1945, juste avant la fin de la guerre, il est appelé sous les drapeaux avec les autres jeunes Taïwanais de son quartier. Après-guerre, son patrimoine confisqué par le gouvernement de la République de Chine, il est enrôlé pour transmettre son savoir-faire jusqu’en décembre 1946. Il quitte alors Taïwan et arrive au port de Sasebo dans les premiers jours de 1947, puis s’installe à Maebashi dans la préfecture de Gunma. La même année, une imprimerie de Maebashi l’embauche ; il y travaillera cinquante ans, jusqu’en mars 1997. Il a ensuite travaillé au sein de l’imprimerie fondée par son fils aîné, jusqu’en 2014.

Le 31 mai 1945, alors que la Seconde Guerre mondiale touche à sa fin, la ville de Taipei, sous domination japonaise, est la cible d’un bombardement des forces alliées. Avec le temps, les témoins de ce bombardement sont de plus en plus rares, même à Taïwan. Un vieil homme de Maebashi, dans la préfecture de Gunma, se souvient parfaitement de cet épisode. Il s’agit d’Okabe Shigeru (97 ans), un Wansei, c’est-à-dire un Japonais qui est né et a grandi à Taïwan avant-guerre. Sa vie, émaillée de péripéties inimaginables dans le Japon d’aujourd’hui, incite à se pencher sur les relations entre le Japon et Taïwan pendant et après la guerre.

Souvenirs de la première patrie, Taïwan

——Parlez-nous de votre vie à Taipei.

OKABE SHIGERU Je suis né à Taipei en 1918, dans le nouveau quartier résidentiel de Taishô. À l’époque, mon père travaillait dans la construction et nous vivions dans ce que nous appellerions aujourd’hui une maison témoin. C’était une maison superbe, avec l’eau courante et le tout-à-l’égout, un plancher en liège et non en tatamis, un peu surélevé en prévision des typhons et autres inondations, et aussi des toilettes avec une chasse d’eau, et des placards.

Lorsque j’ai terminé le collège, nous avons emménagé dans l’enceinte de l’imprimerie Okabe tenue par mon père ; à l’origine, c’était le dortoir de l’École impériale de médecine de Taipei, et il y avait un ring de sumo et un terrain de tennis. Le quartier était habité par des gens de la haute société, avec le consulat américain tout proche.

L’imprimerie Okabe à l’époque. (Photo fournie par Okabe Shigeru)

Plan du domicile des élèves ayant fréquenté l’école primaire Kensei (l’actuel college Jian Cheng) aux alentours de 1930-1945. (Plan réalisé par Tokumaru Satsurô, 15e promotion)

Pour aller au collège, qui était un peu éloigné de la maison, je prenais mon vélo. Les garçons et les filles n’étaient pas autorisés à marcher ensemble, ce qui serait impensable aujourd’hui. Les garçons ne passaient jamais devant l’école de filles qui se trouvait sur le chemin du collège pour garçons, nous faisions un détour exprès. À l’école primaire aussi, il y avait une entrée pour les filles et une autre pour les garçons, et les classes n’étaient pas mixtes, c’était comme ça à l’époque.

En 1931, l’École d’agriculture de Kagi (l’actuelle Université Chiayi) a participé au championnat national de baseball collégien (actuel championnat de baseball lycéen) et l’équipe, formée de Japonais, de Chinois et d’autochtones, est allée jusqu’en demi-finales. J’ai assisté à la finale des éliminatoires à Taipei. Je me souviens très bien du vent de folie qui soufflait à ce moment sur Taïwan. Pour les matches qui se déroulaient au Japon, au stade Koshien, le coiffeur du quartier affichait en vitrine les scores entendus à la radio, pour que tout le monde soit au courant.

Bloqué à Taïwan après la guerre

——Après-guerre, votre patrimoine a été confisqué par le gouvernement de la République de Chine, et vous avez été enrôlé pour transmettre votre savoir-faire en matière d’imprimerie. Pourquoi ? Et comment a débuté votre vie au Japon ?

OKABE Quasiment tous les Japonais ont été rapatriés après la guerre, mais nous étions imprimeurs ; comme le gouvernement souhaitait que nous partions après avoir transmis notre savoir-faire aux Taïwanais, nous sommes restés un certain temps. Nous avons été embauchés par l’entreprise qui nous avait été confisquée, dont nous sommes devenus salariés.

Photo-souvenir avec les employés lors du départ. (Photo fournie par Okabe Shigeru)

En décembre 1946, notre ordre de départ a enfin été émis, et nous avons embarqué au port de Keelung à bord d’un navire à destination du Japon. Lors des premiers rapatriements, chacun n’avait droit qu’à une valise par personne, mais lorsque nous sommes partis, nous avions droit à quatre valises chacun. Le navire était un cargo, il n’y avait pas de cabines et nous dormions entassés tous ensemble. Au départ de Keelung, la mer était agitée, il était impossible de manger quoi que ce soit. Trois jours plus tard, au Jour de l’An, nous sommes arrivés à Sasebo, au Sud-Est du pays dans l’ile de Kyûshû.

À Sasebo, nous avons pris le train pour Shinagawa, à Tokyo, mais à nous six nous avions 24 valises et il nous a fallu environ trois jours pour rallier Shinagawa. Ensuite, nous sommes allés à Maebashi, que je ne connaissais que de nom.

Le centre-ville de Maebashi aussi avait été bombardé, mais il restait une imprimerie. Lorsque j’ai dit que j’arrivais à peine de Taïwan et que je n’avais pas de travail, par chance, ils m’ont tout de suite embauché. Alors que les matériaux manquaient dans l’immédiat après-guerre, l’entreprise nous a même construit une maison. Je figure parmi les rapatriés qui ont vraiment eu de la chance.

L’imprimerie Jômai, la seule à subsister à Maebashi, s’est rapidement développée ; nous étions une vingtaine d’employés quand j’ai commencé, et plus du double à mon départ en retraite. Pendant cinquante ans, je suis arrivé au travail une heure en avance et je suis reparti le dernier. J’ai travaillé jusqu’à l’âge de 80 ans. Pendant tout ce temps, le patron a changé trois fois. Je suis profondément reconnaissant à cette entreprise qui non seulement m’a embauché à mon arrivée, mais m’a aussi permis de travailler longtemps.

  • [18.02.2016]
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