Quand un ex-mafieux sauve les gens au bord du gouffre
Gen Hidemori, représentant du Nippon Kakekomidera
[01.11.2016] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | Русский |

Le bureau du Nippon Kakekomidera se trouve à Kabukichô (arrondissement de Shinjuku, Tokyo), au cœur du quartier « chaud » de la capitale. C’est ici que viennent trouver refuge et viennent demander une aide, acculés par de graves ennuis. Quand ils franchissent les portes de Nippon Kakekomidera, c’est souvent qu’ils pensent sérieusement au suicide, et sont prêts à s’accrocher au moindre espoir. Nous avons rencontré Gen Hidemori qui nous a parlé des ténèbres entretenues par les souffrances des gens dans l’ombre de la société contemporaine.

Gen Hidemori

Gen HidemoriNé en 1956 dans l’arrondissement de Nishinari à Osaka, dans une famille de descendants coréens au Japon. C’est lors de l’épidémie de leucémie virale qu’il découvre les activités de soutien bénévole. Fondateur de l’Association japonaise des Minorités sociales à Kabukichô en 2002. L’association devient Nippon Kakekomidera en 2011. Prend la nationalité japonaise en 2013. Crée l’« Organisation de soutien au nouveau challenge » en 2014. Sa vie a été adaptée en téléfilm en 2011 par et avec Watanabe Ken, sous le titre « L’amour, la vie – Kabukichô Kakekomidera ».

Au Japon, pendant l’époque d’Edo, existaient des temples bouddhistes où pouvaient trouver refuge les femmes souffrant de la violence de leurs maris. Les temples les soutenaient dans leur demande de divorce, et si un arrangement à l’amiable n’était pas possible, ils gardaient les femmes sous leur protection pendant deux ans, jusqu’à ce que le divorce soit effectif. Ce système s’appelait kakekomidera (littéralement « temple-refuge »), et avait été institué pour aide de dernier recours aux femmes dans la société féodale extrêmement fermée de l’époque.

Le « Nippon Kakekomidera » de Gen Hidemori est en quelque sorte la version moderne de ce système. Il accueille des gens, sans distinction de sexe ou de religion, acculés au désespoir par la pression sociale. Violence domestique, abus sexuels, maltraitance, mais aussi surendettement et harcèlement de la mafia, toutes sortes de personnes impliqués dans toutes sortes d’ennuis y trouvent refuge. Des yakuza qui souhaitent quitter le milieu aussi, parfois.

Quand un ex-mafieux crée un centre de soutien et de conseil

——Quelle est l’activité quotidienne du Nippon Kakekomidera ?

­­GEN HIDEMORI  Fondamentalement, j’écoute les demandes de conseil de ceux qui viennent nous voir, et nous cherchons ensemble une amorce de solution. Dans une majorité de cas, les gens sont en demande d’aide mais ne peuvent pas consulter les services de police ou de l’administration, pour diverses raisons. Depuis l’ouverture du centre en 2002, j’ai conseillé près de 30 000 personnes.

——Concrètement quel type de solutions trouvez-vous ?

GEN  Ce sont par exemple des femmes marquées physiquement par la violence de leur mari. La première chose à faire est d’assurer la sécurité de cette femme. Puis nous engageons le mari à venir nous voir. Et quand le mari violent vient, alors on passe aux explications jusqu’à ce qu’il comprenne.

Parfois, cela peut être assez rude. Mais je tiens ferme, sans franchir la limite du légal. Selon le cas, je demande à la police, à un avocat, à des services sociaux publics ou des associations privées de prendre le relais afin d’empêcher l’homme violent d’approcher sa femme.

Si la situation se prolonge, je peux lui présenter un travail afin qu’elle subvienne à ses besoins. Après avoir mis une certaine distance et du temps, il arrive que le couple reprenne la vie commune, dans d’autres il faut aller jusqu’au divorce. Chaque cas est spécifique. Quand cela implique les yakuza, on fait une petite visite à leur bureau et on discute.

——Depuis 14 ans que le Kakekomidera existe, quelles sont les choses qui ont changé ?

­GEN  Au début, nous avions surtout des visites de femmes exploitées par l’industrie du sexe dans le quartier de Kabukichô. Aujourd’hui, les demandes de conseil viennent de partout. C’est pourquoi nous avons commencé à nous développer dans tout le pays. Nous avons ouvert une succursale il y a quatre ans à Kokubunchô à Sendai, le plus important quartier chaud du nord-est. Dans le même temps, l’éventail des gens qui viennent demander conseil s’est grandement élargi. Aujourd’hui, nous voyons non seulement des personnes socialement vulnérables, mais également des employés d’entreprises de premier plan, et même des fonctionnaires, des médecins, des avocats, des artistes… Tous viennent parce qu’ils se trouvent dans une impasse.

——Quel conseil peut demander un avocat ?

GEN  Par exemple, un avocat d’organisations d’extrême droite. Il a travaillé des années sans jamais être payé. Mais il ne pouvait pas en parler au grand jour et se trouvait traité comme un larbin. C’est son épouse qui est venue nous trouver.

Je lui ai conseillé en premier lieu de faire une déclaration à la police. Mais elle a dit que c’était impossible, car c’était une question de dignité pour son mari. Mais il en souffrait tellement qu’elle ne pouvait pas rester sans rien faire. C’est pour cela qu’elle était venue.

Parallèlement, nous avons fait comprendre à l’organisation d’extrême droite que Nippon Kakekomidera était derrière l’avocat, et que si l’affaire s’aggravait cela ne pouvait que devenir plus compliqué pour eux. Au bout d’un certain temps, l’organisation en question a mis fin au contrat avec l’avocat. Nous avons reçu un mot de remerciement de son épouse, qui nous a dit que son mari avait retrouvé le sommeil.

——Quels sont les points auxquels vous attachez le plus d’importance pour résoudre un problème ?

­GEN  Résoudre 100 % des problèmes n’est pas notre objectif. Parce que la cause des problèmes est également en soi-même, c’est pourquoi les solutions de modération sont à rechercher en tout état de cause. Si en finir avec un souci et se sentir léger est l’objectif de tous, je comprends ce sentiment mais en fait une solution provisoire est souvent suffisante. Pour ce qui est de ne pas se sentir léger, ça, c’est à soi-même d’en trouver la solution, avec l’aide du temps. Notre position est d’apporter une aide, pas au-delà. Nous ne fixons pas où est le blanc où est le noir, nous restons dans le gris et c’est bien comme ça.

——Pourquoi les gens vous font-ils confiance ?

GEN  Il ne faut pas se leurrer, c’est entre autre parce que j’ai un passé de prédateur. J’ai été un sale type. C’est pour cela que je connais bien le point faible des mafieux, je sais comment trouver un point d’accord sans leur faire perdre la face. Vous connaissez le proverbe : « Le vieil éléphant sait où trouver de l’eau »…

  • [01.11.2016]
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