Yamazaki Mari, une mangaka complètement hors du commun

Kiyono Yumi (Intervieweur)[Profil]

[19.10.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 繁體字 |

À l’âge de 14 ans, elle voyageait seule en Europe. À 17 ans elle se pose en Italie pour ses études. Depuis, Yamazaki Mari a vécu en Syrie, au Portugal, aux États-Unis. Ses mangas abattent les murs et les cloisons des genres à travers son expérience de différentes cultures. Mais… à quoi ressemble le Japon d’aujourd’hui pour cette mangaka pas comme les autres ?

Yamazaki Mari

Yamazaki MariAuteur de manga. Née à Tokyo en 1967. Déménage en Italie à l'âge de 17 ans, pour étudier la peinture à l'huile et l'histoire de l'art à l’Académie des Beaux-Arts de Florence. Publie son premier manga en 1997. En 2010, Thermae Romae remporte le Grand Prix du Manga, le Prix Tezuka Osamu, et rentre en compétition pour le Prix du Meilleur Album du festival d’Angoulême en 2013. Prix espoir du Prix des arts du ministre de l’Éducation en 2016 pour son manga sur Steve Jobs (non publié en français). De nombreuses autres séries suivent, dont plusieurs sont traduites en français : PIL, Giacomo Foscari, Pline, etc. Sa dernière œuvre, Un simple monde, est parue chez Pika graphic le 11 octobre 2017. Elle s'est vue décerner la médaille de Commandeur de l'Ordre de l'Étoile d'Italie en octobre 2017.

Un architecte en établissements thermaux de la Rome antique se retrouve transporté dans un bain public du Japon contemporain. Il est d’emblée fasciné par la culture thermale hautement avancée de ce « peuple à visage plat », en découvrant, entre autres, les visières de bain ou les cuvettes plastiques colorées… Thermae Romae, cette série insensée qui génère de grands éclats de rire, s’est vendue au total au Japon à plus de 9 millions d’exemplaires. Deux films en ont été tirés, distribués en salle en 2012 et 2014, et ont chacun figuré dans les meilleures places du classement des succès de cinéma de ces années. Le boum qui a succédé reste encore dans toutes les mémoires.

YAMAZAKI MARI L’idée de départ de Thermae Romae est née d’un désir qui m’est venu quand j’habitais à Lisbonne. Avec mon mari et mon fils, nous vivions tous les trois dans une maison en bois, vieille de quatre-vingt ans. Les courants d’air s’infiltraient entre les interstices, et il n’y avait pas de baignoires. Mais pour une mangaka, qui souffre des habituelles maladies de sa profession : mal aux reins, torticolis… un bon bain bien chaud me manquait terriblement.

J’avais tellement envie d’une baignoire que j’ai acheté une bassine dans un hypermarché, je l’ai remplie d’eau chaude, je me suis installée dedans et… et non, il n’y a pas à dire, ça ne l’a pas fait du tout ! Un bon bain, pour une Japonaise, ce n’est pas ça (rires).

Je n’arrêtais pas de me répéter « une vraie baignoire…je veux une vraie baignoire… », tout en fantasmant sur les sentô (bains publics) et les onsen (sources thermales d’eaux chaudes)… J’ai fait le lien dans ma tête entre les thermes romains et la culture des bains japonais de l’époque Shôwa, et c’est comme ça que tout a commencé.

Thermae Romae : une série en 6 tomes sur le thème croisé des thermes de la Rome antique et des bains publics et sources chaudes du Japon. Traduite en huit langues, elle a connu le succès dans le monde entier (chez Enterbrain au Japon. En français chez Casterman).

Un gène de la liberté hérité de sa mère

C’est pour accompagner son mari, Beppi Chiuppani, chercheur en littérature comparée, que Yamazaki Mari résidait à Lisbonne. Avant et après cette période, la famille a vécu un peu partout dans le monde, près de Venise, au Caire, à Damas, à Chicago. Même avant de se marier, la dessinatrice n’avait pas encore vingt ans qu’elle avait tenté l’aventure à Florence, où elle étudiait à l’Académie des Beaux-Arts. Littéralement parlant, Yamazaki Mari aime dépasser les frontières.

Y.M. Aller où mes pas me portent et faire mon trou là où je suis, voilà les règles qui ont toujours conduit ma vie (rires).

J’ai grandi dans une famille composée de ma mère, ma sœur et moi. Nous étions trois, ce qui est déjà assez atypique au Japon. Ma mère elle-même était une personnalité tout à fait unique. À une époque où il était encore de rigueur pour une femme au Japon de se marier et d’élever une famille, ma mère avait refusé le mariage arrangé traditionnel. Elle a décidé de devenir musicienne, plus précisément altiste, et a donc déménagé de Tokyo à Sapporo, où elle ne connaissait personne, pour rejoindre l’orchestre de Sapporo.

C’est là qu’elle a connu mon père, chef d’orchestre, qui est décédé de maladie alors que j’étais encore petite. Mais ma mère n’a pas perdu de temps à pleurnicher, et est partie partout où on faisait appel à elle pour des concerts, de Wakkanai à Hong Kong, laissant ses deux enfants seuls avec la clé à la maison… Ma sœur deux ans plus jeune et moi-même avons vite appris à devenir indépendantes.

« Famille monoparentale », ou on pourrait même dire « enfants porte-clés »…étaient des concepts très négatifs à l’époque, mais notre mère qui se tenait droit sur ses jambes et réussissait à vivre de la musique qu’elle aimait nous a enseigné ce qu’était la liberté. C’est en regardant ma mère que j’ai appris à ne pas me sentir bridée par les frontières et les barrières du genre. « Avant d’être une fille, tu es un être humain ! » Voilà le principe qui m’a appris à avancer dans la vie.

Son premier voyage, seule en Europe à 14 ans

À 17 ans, Yamazaki Mari a abandonné l’école privée chrétienne de Tokyo où elle était entrée, pour partir en Italie suivre des études d’art. N’avait-elle aucune appréhension ni peur ?

Y.M. Absolument pas. J’ai toujours adoré dessiner, comme poussée par l’instinct. Quand j’ai dit aux bonnes sœurs : « je veux quitter le lycée pour aller en Italie étudier le dessin », elles m’ont mise en garde : « tu ne pourras jamais gagner ta vie avec la peinture… ». Mais cela ne m’a absolument pas fait hésiter.

Je dois dire qu’en Italie aussi, j’ai laissé mes pas me porter (rires). Mon premier voyage seule à l’étranger, c’était à 14 ans. Ma mère devait partir en Europe, mais elle a eu un empêchement, alors elle m’a dit : « Et pourquoi tu ne partirais pas à ma place ? » Et c’est comme ça que je me suis retrouvée toute seule en Europe.

Pendant le voyage, dans un train entre la France et l’Allemagne, un vieux monsieur italien m’a demandé : « Où vas-tu ? Que vas-tu faire ? » À l’époque, je pensais plus ou moins à me préparer pour aller étudier l’art à Londres. Le vieux monsieur s’est mis en colère : « Qu’est-ce que c’est que ces parents qui envoient leur fille de cet âge toute seule en voyage ? », mais il a terminé en disant : « Si tu veux étudier l’art, c’est en Italie que tu dois aller ! ». Par la suite, ce vieux monsieur est devenu un grand ami de la famille, y compris de ma mère !

Le vieux monsieur s’appelait Marco Tasca, c’était un céramiste connu dans cette région d’Italie. Et vingt ans après sa mort, j’ai épousé son petit-fils Beppi. Évidemment, je n’aurais jamais pensé que cette anecdote du train puisse m’emmener aussi loin…

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  • [19.10.2017]

Née en 1960 à Tokyo, diplômée de la faculté de sciences humaines de la Tokyo Woman’s Christian University (TWCU). Journaliste indépendante depuis 1992, après un séjour en Grande-Bretagne et un poste dans une maison d’édition. Ses domaines de prédilection sont l’urbanisme et les communautés locales, l’évolution des modes de vie et les portraits de personnages pionniers, au Japon comme à l’étranger. Ecrit pour Aera, Asahi Shimbun et la version électronique du Nikkei Business, entre autres. Auteure de Choisir où l’on vit pour changer de vie (Kôdansha). Prépare actuellement un troisième cycle en conception et gestion de systèmes à l’Université Keiô.

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