Dossier spécial La culture pop nippone se mondialise
Saruwatari Tetsuya : l’esprit « bushidô » au festival Japan Expo

Laurent Lefebvre [Profil]

[24.08.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Invité en juillet dernier à Japan Expo (la « mecque » des otaku français), le mangaka Saruwatari Tetsuya y représentait une culture japonaise que l'on peut qualifier « d'esprit du combat ». Si les Français ont succombé aux charmes des esthétiques pop et kawaii les plus modernes, ils n'ont pas mis au placard leur passion historique pour les arts martiaux.

A l’âge de 54 ans et après trois décennies à créer des mangas, Saruwatari Tetsuya garde une vitalité artistique qui force le respect : il n’y a pas si longtemps, il menait deux séries de front et produisait donc 120 planches par mois ! « Je n’ai jamais rendu de planches en retard, c’est bien la seule chose dont je peux me vanter » précise t-il avec modestie. Avant d’ajouter : « Un jour, plus jeune, j’ai voulu forcer et mener plusieurs travaux en même temps. J’ai réussi à faire plus de 300 planches en un mois, mais j’ai ensuite perdu tous les poils de mon corps (rires) ! ».

Le mangaka préféré des aficionados de « Mixed Martial Arts »

Saruwatari Tetsuya a appris le métier au tout début des années 80 « par la pratique, sans jamais avoir suivi de cours de dessin », en la qualité d’assistant de Hiramatsu Shinji, un auteur méconnu en France. Il se fait ensuite un nom avec des récits d’action musclés tels que Dog Soldier, Riki-oh et The Hard (où l’on reconnaît à chaque fois l’influence du cinéma d’action américain et hong-kongais), avant d’acquérir une reconnaissance internationale grâce à la série Kôkô Tekken-Den Tough dans la seconde moitié des années 90. M.Saruwatari y relate le parcours d’un adolescent s’entraînant sans répit pour se montrer digne d’hériter de l’art martial de sa famille, le nadashinkage-ryu. Les combats spectaculaires et cathartiques entre pratiquants d’un grand nombre de disciplines ne sont pas le seul intérêt de ce manga, qui par ailleurs valorise continuellement les valeurs de respect des aînés, de rigueur et de compassion.

« Free Fight » de l’Édition Tonkam. ©Tetsuya Saruwatari / Shueisha Inc.

Le mangaka y a consacré neuf années de sa vie. Il faut dire qu’il vit une passion dévorante pour les arts martiaux et plus spécifiquement pour le Mixed Martial Arts (ou MMA). C’est justement le sujet de Free Fight, la suite directe de Tough. Une série à laquelle M.Saruwatari a mis un point final le 19 juillet dernier et qui restera dans les annales grâce à son réalisme technique quasi documentaire. Afin de garantir ce réalisme, le mangaka ne laisse rien au hasard et s’est immergé dans le milieu du MMA japonais. Il suit de près les compétitions et fréquente depuis plus de vingt ans des combattants de haut-niveau, des entraîneurs et des journalistes spécialisés. Il demande même à des athlètes de venir dans son atelier exécuter des techniques d’immobilisation complexes, avant de les reproduire dans Free Fight !

Une œuvre tournée vers la masculinité

Saruwatari Tetsuya travaille « de 15h à 7h du matin – à part dormir je ne fais que dessiner », pour créer des fictions peuplées de surhommes, qui agissent en justiciers selon des valeurs empruntées au bushidô. Des fictions qui semblent poser la même question : « qu’est-ce que vivre en homme ? ». Peut-on peut voir en M.Saruwatari l’héritier de ses maîtres dans l’art du manga — Hiramatsu Shinji et Motomiya Hiroshi — dont les œuvres sont traversées par une masculinité toute aussi forte ? « C’est possible, j’apprécie énormément leurs œuvres et ce thème de la virilité, alors oui, ils m’ont sans doute influencés ».

Autant dire que Saruwatari Tetsuya représentait à Japan Expo une culture manga aux antipodes des esthétiques kawaii et des univers fantaisistes qui fédèrent en France filles et garçons et qui, de façon logique, dominent l’espace du festival ! Ressent-il ce décalage ? « Non, car cet aspect “pop” m’est complètement étranger, c’est quasiment un autre monde ». Il observe par le fenêtre de la salle d’interview la foule bariolée des otakus, puis ajoute : « Mais j’aimerai bien réaliser un manga qui sache leur parler. Et augmenter le nombre de mes lectrices (rires) ! ». Sa venue à Japan Expo a en tous cas permit divers événements, comme une démonstration / initiation au MMA sur un véritable ring, qui servit aussi de lieu de dédicace : tout un symbole…

Le succès discret des arts martiaux à Japan Expo

Moins visibles que le Naruto géant érigé près du stand de l’éditeur Kana, les arts martiaux assurent pourtant un rôle essentiel à Japan Expo. Cette année, un espace de 2000 m² était occupé par des clubs français représentant sept disciplines (karaté shotokan, shorinji kempo, ninjutsu, aïkido, naginata, kendo et kyudô), venus avec armes, tatamis et sacs de frappe pour initier les visiteurs. Un succès (environ 2000 personnes ont été initiées pendant les quatre jours du festival, sous l’œil des curieux), qui indique comment la culture manga mainstream peut donner envie à ses fans de se tourner vers l’esprit du combat japonais.

Sébastien Kitoko (photo à droite), 3ème dan en shorinji kempo et élève de maître Aosaka Hiroshi (qui a fondé le premier dôjo en France, en 1972), explique : « Ici, nous entrons en contact avec un public que nous ne voyons pas ailleurs, des gens qui ne sont pas adeptes des arts martiaux. Régulièrement, des jeunes nous abordent à Japan Expo parce qu’ils ont vu telle ou telle forme martiale dans un manga et souhaitent découvrir la réalité ». Même discours du côté du stand dédié au ninjutsu : « Des gens d’âges très différents viennent s’initier à nos disciplines mais on a effectivement beaucoup de fans de Naruto. Il faut dire que le ninja est déjà en soi un personnage de manga » confirme Philippe Barthélémy (photo à gauche), le pionnier du ninjutsu en Europe.

Ce succès n’est pas surprenant au regard de la pénétration des arts martiaux dans la société française, qui compte par exemple plus de 600 000 pratiquants de judo et 200 000 de karaté. Des effectifs en hausse constante.

Permettre aux Français de mieux comprendre la culture japonaise

Durant notre entretien, M.Barthélémy analysait que « les occidentaux ont tendance à ne s’attacher qu’au résultat technique de leur apprentissage. Ils voient plus difficilement la valeur de la culture des arts martiaux ». Les mangas représentent dès lors une première approche digne d’intérêt tant certains sont d’une richesse renversante, d’un point de vue technique mais aussi philosophique.

Tough et Free Fight en sont deux très bons exemple, la philosophie des arts martiaux permettant aux personnages de répondre aux conflits moraux qu’ils rencontrent régulièrement au fil du récit. M.Saruwatari va même plus loin et établi une réflexion sur le lien entre la vie et la mort, le pouvoir d’ôter la vie et celui de guérir. On s’approche, par ce biais fictif et distrayant, des pratiques de santé traditionnelles (telles que le shiatsu). L’auteur explique : « Il y a des années, j’ai rencontré un thérapeute qui pratiquait également le pancrase et possédait des connaissances pointues sur les points vitaux et la circulation des énergies dans le corps. J’ai beaucoup appris à son contact au sujet des pratiques de santé dans le domaine des arts martiaux ».

En construisant ainsi ses œuvres à partir de données réelles, Saruwatari Tetsuya offre à ses lecteurs du monde entier des pistes de réflexion pour approfondir leur connaissance de la culture des arts martiaux, composante fondamentale de la civilisation japonaise. L’enjeu est intéressant mais sa portée reste diminuée par la faible quantité de mangas publiés en France traitant de ce sujet. (23 juillet 2012)

Photo : Laurent Koffel

  • [24.08.2012]

Journaliste indépendant, diplômé du Celsa (école des hautes études en sciences de l'information et de la communication). Né en 1978. Après un premier parcours au sein de la presse d'information locale, s'oriente en 2004 vers la presse spécialisée en pop-culture japonaise. Occupe depuis 2006 la fonction de chef de rubrique manga au sein de la revue trimestrielle Coyote Mag. Ses articles s'intéressent plus spécifiquement au lien entre les fictions et la réalité sociale qui les voit naître.

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