Dossier spécial Vivre à Fukushima — un an après le séisme
Table ronde des médias de Fukushima (2ème partie)
La bataille médiatique d’une région sinistrée
[23.05.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Un an a passé depuis le seisme. Le département de Fukushima porte un fardeau énorme. Aux conditions de la vie en refuge pour les personnes déplacées à cause de l’accident nucléaire, s’ajoutent les dégâts causés par les rumeurs. Tout en combattant une radioactivité invisible, six journalistes qui continuent à faire leur métier de transmettre l’information sur place nous disent ce qu’ils ont sur le cœur.

Hayakawa Masaya : Directeur de la rédaction du journal Fukushima Minpo (ci-après : Minpo)

Seto Eiji : Directeur de la rédaction du journal Fukushima Minyu (Minyu).

Gôtô Yoshinori : Directeur de l’information de la chaîne Fukushima Television Broadcasting (FTV)

Murakami Masanobu : Chargé de la politique locale pour la chaîne Fukushima Central Television (FCT)

Hayakawa Genichi : Directeur de la production informations pour la chaîne de télévision Fukushima Broadcasting (KFB)

Takano Kôji : journaliste à TV-U Fukushima (TUF)

Modérateur : Harano Jôji, directeur représentatif, Fondation Nippon Communications

Les médias extérieurs à Fukushima enquêtent en suivant un scénario préparé à l’avance

HARANO Quelle est la mission des médias des régions sinistrées, lorsque se produit un séisme tel qu’il ne s’en produit qu’une fois tous les mille ans ?

HAYAKAWA M. (Minpo) Continuer à enregistrer et diffuser les situations réelles et les problèmes, je pense. Du temps a passé depuis le séisme et l’accident nucléaire, le gouvernement a annoncé le « retour à la normale » de l’accident nucléaire, et le sujet apparaît de moins en moins dans les médias de la capitale. On sent confusément qu’on ne veut plus parler de ça. Mais comme nous l’avons déjà dit, la décontamination n’avance pas, rien n’a bougé de la situation post-catastrophe. Il est totalement insensé de prétendre que tout est « fini ». Nous, les médias locaux, un dur boulot nous attend encore.

SETO (Minyu) Le séisme a coupé la « lifeline », l’approvisionnement en produits et énergies essentielles, il n’y avait plus d’essence, plus de distribution de denrées de base. Avec une explosion d’hydrogène et des dégâts très graves, je me suis posé la question de ce que nous devions faire en tant que média. En principe, notre rôle est de transmettre l’information le plus froidement possible, mais les médias ont tendance à donner la priorité au sensationnalisme. Au bout du compte, certaines choses doivent nous faire réfléchir. Par exemple il faut avouer que nous ne connaissions pas vraiment l’existence du système SPEEDI (System for Prediction of Environment Emergency Dose Information, système de collecte et collation des mesures de dose radioactive en temps réel élaboré par le ministère de l’éducation et qui était disponible pour aider à la décision en temps de crise). Combien de personnes avaient entendu parler de ce système ? Quasiment personne, j’ai bien peur. Aujourd’hui encore des lecteurs nous demandent quelle est la différence entre Sievert et Becquerel. Si on pouvait informer toute la population sur les connaissances réelles de la science sur la question de la radioactivité, le regard du pays sur Fukushima changerait, je pense.

D’un côté les équipes des grands médias de Tokyo qui viennent pour faire des reportages, limités par le temps, travaillent sur un programme : aujourd’hui, c’est tel thème, basé sur tel scénario. De l’autre côté, nous, les médias locaux, nous observons la vie quotidienne des gens et les événements locaux en envoyant sur place des journalistes qui collent à la réalité. Notre attitude n’est pas dépendante d’aucune influence politique, nous transmettons l’information avec nos yeux. La mission essentielle des médias locaux est d’informer correctement sur la catastrophe en sachant quelles sont réellement les attentes des habitants.

 « Il existe une différence entre le regard des médias locaux et celui des médias centraux »

HAYAKAWA M. (Minpo) Pour vous montrer un exemple de nos situations respectives, quand du césium a été détecté dans une station d’épuration d’eau de Tokyo, je crois, au journal nous nous étions dit : « Tu verras, à partir de demain, les médias de Tokyo vont changer d’attitude ». Eh bien, c’est exactement ce qui s’est passé. Jusque là, les médias nationaux disaient : « il n’y a aucun effet immédiat sur la santé ». Et tout à coup, leurs articles sont devenus beaucoup plus pointilleux sur la sécurité de l’eau et des denrées alimentaires. Là, je me suis réellement rendu compte que les yeux ne portaient pas sur le même point quand on était de la métropole ou local. Notre rôle à nous, les médias locaux, c’est de voir les choses par les yeux des 1 980 000 habitants qui restent à Fukushima, de penser par leur tête et de dire les choses par leur bouche.

MURAKAMI (FCT) On a vu la différence de notre point de vue par rapport à celui des médias centraux quand la centrale Fukushima Daiichi a été pour la première fois ouverte à la presse en novembre 2011. Je faisais partie des journalistes qui ont été admis sur le site. Le reportage était organisé sous l’égide de l’association des journalistes accrédités au gouvernement, mais j’ai couvert l’événement pour la presse locale. Ce qui m’a frappé, c’est que moi, qui avais déjà visité la centrale, je voyais exactement la différence entre avant et après l’explosion. Autrement dit, je voyais les choses avec les yeux de quelqu’un d’ici. Les journalistes accrédités au gouvernement, eux, étaient là en fonction d’un consensus préétabli. Alors que les résultats du monitoring étaient déjà publiés, ils ont rendu compte de leur visite comme s’ils découvraient pour la première fois que la radioactivité était élevée. Cela a encore contribué à dégrader l’image de Fukushima. En ce qui concerne cette différence de température entre ce que ressentent les gens d’ici et ce que ressent l’extérieur, récemment, je commence à penser que nous devons perler plus fort, diffuser plus d’informations en direction du monde. De ce point de vue, je crois qu’une opportunité comme celle-ci est une bonne chance de nous adresser au monde de notre point de vue local.

  • [23.05.2012]
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