Dossier spécial Ce printemps à Paris, tous les regards étaient tournés vers les écrivains japonais
L’heureuse rencontre de la littérature japonaise
Au Salon International du Livre de Paris
[27.06.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 |

L’accueil chaleureux et attentif qu’a réservé le public du Salon du Livre de Paris aux écrivains japonais a dépassé l’imagination. Sekiguchi Ryoko, auteur invitée sur le Salon et qui fut à cette occasion décorée Chevalier des Arts et Lettres fait retour sur l’impact du « Phénomène Japon » dont elle fut témoin.

Sekiguchi Ryoko
Poète, essayiste, traductrice. Née en 1970 à Shinjuku (Tokyo). À 17 ans, reçoit le Prix Nouveau Talent de la revue Gendaishi techô (« Cahiers de poésie contemporaine) ». Vit à Paris depuis 1997. En 2001, son premier recueil publié en français, Calque, sort chez P.O.L., un éditeur de littérature contemporaine réputé. Depuis lors, elle écrit en français et en japonais. À ce jour, elle a publié 7 livres en japonais, 10 en français. Ce n’est pas un hasard (éd. P.O.L.), publié en français à l’automne 2011, dans lequel elle déroule sous forme de chronique les questions que pose la catastrophe de mars 2011, a beaucoup fait parler d’elle. Depuis l’automne 2011 également, elle publie une collection de textes de littérature japonaise sur le thème de la cuisine. A traduit en japonais Jean Échenoz, Atiq Rahimi… et en français Tawada Yôko, Yan Sogiru, Yoshimasu Gôzô… Traduit également de nombreux manga, comme Thermae Romae et Oreillers de laque. Chevalier des Arts et Lettres en 2012.

Une énorme queue de lecteurs se formait à chaque dédicace de Ôé Kenzaburô. L’âge et la diversité des lecteurs étaient particulièrement remarquables. Je me demande si ce n’était pas la scène la plus symbolique de ce Salon du Livre de Paris 2012.

Le Salon du livre s’est assuré un grand succès en mettant le Japon en « tête d’affiche »

Chaque année, le Salon International du Livre de Paris met un pays à l’honneur : la littérature du pays invité reçoit de ce fait l’attention des médias, ce qui favorise les projets de traduction de cette littérature en France et dans les pays francophones. L’événement a une résonnance sociale qui dépasse les limites d’une simple fête du livre. Le Salon avait choisi cette année le Japon.

Après 1997, c’était la deuxième fois que le Japon était invité au Salon du Livre. En l’invitant de nouveau 15 ans plus tard, ce qui peut sembler court, il y avait à n’en pas douter de la part des organisateurs français la volonté de donner un éclairage particulier sur la littérature japonaise après le séisme de l’année dernière. Mais en dehors de cela, de façon plus pragmatique, il y avait aussi la volonté d’assurer le succès du Salon lui même.

Le « Pavillon japonais » sur le Salon International du Livre de Paris 2012

Ce double objectif a été parfaitement atteint. Les ventes de livres du Pavillon japonais installé à l’intérieur du Salon ont connu un résultat record, et le nombre de visiteur sur l’ensemble du Salon était en augmentation de 5% sur l’année précédente. Avec la commémoration de la première année après le séisme, qui tombait exactement à la même période, non seulement les revues de littérature, mais également les magazines généraliste, les quotidiens et même des magazines religieux ont pour la plupart consacré des numéros spéciaux ou des articles sur le Japon à cette occasion.

Jusque là, ce phénomène n’a encore rien de très étonnant. Cela fait une dizaine d’année que le Japon est à la mode en France. Les chiffres de l’édition de manga, même s’ils ont sans doute dépassé leur pic de croissance maximale, sont toujours impressionnants. De nombreux jeunes sont venus au Salon tout particulièrement pour faire du cosplay.

Non, ce qui m’a étonnée cette fois, c’est la proximité avec la culture japonaise que j’ai ressentie de la part du public français, et la diversité des moyens par laquelle la culture japonaise s’intègre en France.

Le « phénomène » Ôé Kenzaburô

Appel contre le nucléaire, de Ôé Kenzaburô, prix Nobel, attirait une grande attention de la part du public.

Le romancier Furukawa Hideo échange avec ses lecteurs lors d’une séance de dédicace.

Et là, je voudrais parler du véritable phénomène qu’ont constitué les files de lecteurs qui se sont formées, chaque jour, aux séances de dédicaces de Ôé Kenzaburô. Quand M. Ôé dédicace au Japon, ou quand des écrivains Prix Nobel de littérature de quelque pays que ce soit viennent dédicacer leurs livres, quelle longueur font les queues de lecteurs qui attendent une signature sur leur exemplaire ? Le nombre et la diversité des lecteurs qu’ont réunis les séances de dédicaces de Ôé Kenzaburô cette année à Paris étaient sans aucune comparaison possible avec le niveau que ce genre d’événement peut atteindre au Japon.

Les médias japonais ont essentiellement rapporté les déclarations anti-nucléaires de Ôé Kenzaburô en France. Bien sûr, c’est important, et les médias français ont eux aussi rendu compte de ces prises de position. Mais au-delà de cela, il y a le fait que les livres de Ôé sont réellement lus, que ses lecteurs sont venus pour se faire dédicacer ses livres par leur auteur, il y a l’extraordinaire densité du lectorat de Ôé Kenzaburô en France. Et je crois que cela mérite d’être souligné.

Bien entendu, Ôé Kenzaburô ne fut pas le seul à voir défiler ses fans. Le dimanche, quand de nombreuses familles avec enfants sont venues visiter le Salon, les tables rondes avec Gomi Tarô ou Komagata Katsumi étaient pleines de monde. Pour beaucoup d’enfants en France, le nom « Gomi » évoque celui qui a dessiné un album qu’ils ont à la maison.

Les enfants qui aiment ces livres ignorent si leur auteur est Français ou Japonais. Ils choisissent les livres qu’ils aiment et c’est tout. C’est également là que l’on ressent que la création des auteurs japonais est ressentie comme proche par les lecteurs français.

Un célèbre chef français parle du Japon

L’emploi du temps des écrivains japonais invités était extrêmement serré pendant toute la durée du Salon du Livre. Sekiguchi Ryoko, parfaitement intégrée à la langue française, était l’une des auteurs les plus occupés. Elle était requise pour plus d’une dizaine de conférences, rencontres et tables rondes.

Dans le cadre d’une rencontre organisée lors du Salon du Livre, j’ai pu dialoguer avec le chef français Pierre Gagnaire, qui possède également un restaurant au Japon. Je me suis aperçu à ce moment que la cuisine française et la cuisine japonaise étaient en train de construire des liens qui dépassaient une simple influence superficielle.

« Introduire des ingrédients venus de la cuisine japonaise dans la cuisine française, ou copier des techniques n’est pas pour moi d’un grand intérêt. Personnellement ce qui m’intéresse, c’est le point commun qu’il y a entre ma propre attitude devant la cuisine et celle des cuisiniers japonais quand ils cuisinent. C’est une précision infinie, une importance donnée à leur comportement quotidien. »

« Pour moi, l’ingrédient le plus important de tous, c’est l’eau. Aujourd’hui, l’eau est plus précieuse que les aliments les plus chers, parce qu’elle est présente au cœur de toute nourriture, elle est le fluide qui irrigue notre corps. »

Parmi les chefs français, Pierre Gagnaire est certes l’un de ceux dont les relations avec le Japon sont les plus anciennes, au point qu’il ne compte plus le nombre de ses voyages au Japon, mais en l’écoutant parler, je me disais qu’il y a quelque chose dans sa philosophie de la cuisine qui exprime admirablement une communauté profonde avec la cuisine japonaise.

Les Français profondément touchés par la catastrophe du 11 mars 2011

Parmi les événements auxquels j’ai participé, il y avait une séance de dédicaces pour mon dernier livre, paru à l’automne 2011. Ce qui m’a étonnée, c’est que de nombreux lecteurs ont tous, à un titre ou à un autre, quelque chose qui les relie au Japon. Mon livre est une chronique de la catastrophe du 11 mars, et pendant que j’écrivais, toujours je me posais la question de savoir quel est le sens que peut avoir d’écrire sur la tragédie d’une catastrophe quand on se trouve loin du lieu où ça se passe.

Des photographies du séisme du 11 mars 2011 étaient exposés sur les murs du Pavillon Japon, parmi les livres japonais.

Mais pendant le Salon du Livre, en parlant directement avec les lecteurs, je me suis aperçue que de nombreuses personnes, soit ont déjà travaillé au Japon, soit ont des amis ou de la famille au Japon, et qu’ils étaient donc comme moi des gens qui « s’ils sont loin, ne peuvent pas se détacher d’un pays qu’ils aiment et à qui est arrivé un malheur ». Et tout en m’émerveillant de voir comment un livre peut trouver son lecteur dans les endroits les plus inimaginables, j’ai ressenti comment au niveau le plus individuel le Japon et la France sont devenus liés.

Encore aujourd’hui, les Français aussi se posent de façon très intense la question de savoir comment les Japonais surmontent le malheur de la catastrophe. Des livres, mais aussi des émissions de radio, des documentaires télévisés traitent du thème « Que pensent les Japonais, comment vivent-ils ? ». Un recueil d’articles et de textes d’écrivains, sociologues, historiens japonais, réunis et traduits sous le titre L’archipel des séismes (éd. Philippe Picquier), connaît un grand succès.

La littérature japonaise a longtemps été appréciée et lue en France comme un exotisme très lointain, une atmosphère mystérieuse, un monde incompréhensible. Dans ce sens, toute la réussite de ce Salon du Livre ne fut-il pas d’avoir clairement fait apparaître que la perception de la culture japonaise était maintenant entrée dans une phase de transition radicale, ce dont nous ne pouvons que nous réjouir.

M. François Hollande, qui n’était encore ce jour-là que candidat à l’élection présidentielle, a visité le Pavillon japonais, où il s’est entretenu avec l’ambassadeur M. Komatsu Ichirô et son épouse. À droite, Mme Valérie Trierweiler, journaliste et compagne de M. Hollande.

(Texte écrit en japonais par Sekiguchi Ryoko, photograhies par Hino Hato)

  • [27.06.2012]
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