Dossier spécial Ce printemps à Paris, tous les regards étaient tournés vers les écrivains japonais
Le public français à l’écoute des auteures japonaises
Débat entre trois romancières au Salon du livre de Paris
[28.06.2012] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 |

La « littérature féminine » existe-t-elle ? Devant un public français fourni et attentif, trois auteures japonaises ont parlé à cœur ouvert de leur métier d’écrivain en tant que femmes. Une traductrice française au Salon du livre a recueilli leurs propos.

Ekuni Kaori
Née en 1964 à Tokyo. Débute en 1987 dans la littérature pour l’enfance. Se consacre à sa carrière d’écrivain dès 1989 et reçoit en 1992 le Prix littéraire Murasaki Shikibu pour Twinkle Twinkle (Kira kira hikaru), ensuite adapté au grand écran. Ecrivain prolifique, elle publie depuis lors romans, essais, livres d’enfants et poésie. En 2004, le prix Naoki lui est décerné pour Gôkyû suru jumbi wa dekiteita (J’étais prête à sangloter), puis, en avril 2012, le prix Kawabata Yasunari pour Inu to hamonika (Le chien et l’harmonica). Elle a également traduit une soixantaine de livres pour la jeunesse.

Kakuta Mitsuyo
Née en 1967 à Yokohama. Débute en 1988 dans la littérature pour adolescents et se consacre à l’écriture dès 1990, année où lui est décerné le prix Kaien des jeunes auteurs pour Kôfukuna yûgi (Jeux heureux). Elle publie ensuite régulièrement et obtient en 1996 le prix Noma pour Madoromu yoru no UFO (Un OVNI un soir où je somnolais), ainsi que le prix Naoki pour Celle de l’autre rive (Actes Sud) en 2005. En janvier 2012, elle tire un roman de la pièce Sonezaki shinjû (Double suicide d’amour à Sonezaki) de Chikamatsu Monzaemon.

Wataya Risa
Née en 1984 à Kyoto. Son premier roman, Install (Editions Philippe Picquier) paraît en 2001, alors qu’elle est encore lycéenne. Appel du pied (Editions Philippe Picquier), publié en 2003, obtient le prix Akutagawa l’année suivante. A 19 ans, elle devient le plus jeune auteur jamais couronné par ce prix et enregistre un immense succès, avec 1,2 million d’exemplaires vendus. En 2008, le forum économique de Davos la classe parmi les « jeunes leaders mondiaux ». En avril 2012, Kawaisôdane ? (Je suis malheureuse, hein ?) reçoit le prix Ôe Kenzaburô.

Littérature, littérature féminine voire féministe, comment qualifier l’œuvre des écrivaines ? A l’occasion du Salon du livre de Paris, du 16 au 19 mars 2012, dont l’invité d’honneur était le Japon, trois auteures japonaises offrent des pistes de lecture de leur œuvre autour de la question : « Et qu’en pensent les Japonaises ? » Ekuni Kaori, Kakuta Mitsuyo et Wataya Risa participaient à ce débat animé par Cécile Sakai.

20 auteurs japonais invités au Salon du livre de Paris

La littérature a-t-elle un sexe ?

Dans les librairies japonaises, les éditions brochées de littérature générale sont généralement classées par genre. Par genre littéraire ? Non, en fonction du sexe de l’auteur. Et jusqu’au début des années 2000, souligne Mitsuyo Kakuta, on trouvait des rayonnages dédiés aux « auteurs » et d’autres réservés aux « auteurs féminins ». Ce clivage perdure — les œuvres sont aujourd’hui présentées sous les labels « auteur masculin » et « auteur féminin ». Et la critique littéraire insiste toujours sur « une atmosphère, un style qui seraient spécifiquement féminins », rappelle Kaori Ekuni. On peut s’interroger sur la légitimité de cette distinction établie entre les romans nés de l’imagination d’un cerveau d’homme ou de femme.

Des personnages souvent féminins…

Les auteures participant à ce débat reconnaissent que les personnages qu’elles mettent en scène dans leurs œuvres sont plus souvent des femmes que des hommes. Risa Wataya ne compte qu’un seul personnage masculin à son actif, un choix qui relève d’après elle d’un problème technique : elle ne se sent « pas assez fine connaisseuse de la psychologie masculine pour donner vie — de façon convaincante — à de nombreux hommes dans [ses] livres ». Mais, précise-t-elle, elle rencontre le même problème avec des personnages d’un âge plus avancé que le sien. Pour Kaori Ekuni, le déclic s’est produit vers la trentaine, avec Hotel Cactus (non traduit en français). Elle a réalisé que le genre dans le roman était une question différente du genre dans la vie, et depuis, de plus en plus de personnages masculins habitent ses romans.

Mitsuyo Kakuta évoque pour sa part un choix délibéré : les femmes l’intéressent davantage, et c’est pourquoi elle choisit de les mettre au cœur de son œuvre. En effet, dans la société japonaise, les femmes sont confrontées à de nombreux choix tout au long de leur existence — mettre un terme ou non à leur carrière professionnelle à l’occasion d’un mariage ou d’une naissance, etc. — et « elles sont contraintes de se poser davantage de questions que les hommes, ce qui rend leur psychologie plus intéressante ».

… pour une audience plutôt féminine ?

Pour autant, ces écrivaines ne revendiquent ni message féministe, ni lectorat féminin. Au contraire, elles entendent s’adresser à un large public, tant en termes de sexe que de tranche d’âge. Mitsuyo Kakuta explique qu’elle a l’image d’un auteur s’adressant particulièrement aux femmes, dont elle dépeint le statut difficile. Mais en réalité, son public n’est pas restreint aux lectrices, elle le constate lors des séances de dédicace, auxquelles viennent « autant d’hommes que de femmes, de tous âges, et même d’un certain âge ».

Kaori Ekuni estime que son public est plutôt féminin, mais se défend d’écrire pour les femmes. D’ailleurs, elle a commencé sa carrière dans la littérature pour la jeunesse. L’enfant est, à ses yeux, le lecteur idéal : « un enfant porte un regard sérieux et sévère sur la littérature, il ne lit que si l’ouvrage est vraiment intéressant. Il ne se préoccupe pas du nom de l’auteur, ni de savoir s’il a déjà lu un livre de lui ou s’il est connu. » Aujourd’hui encore, c’est avec ce type de lecteur en tête, exigeant mais juste, qu’elle écrit.

Risa Wataya, elle, privilégie avant tout son propre plaisir dans le processus de création. A ses débuts, elle adoptait plutôt un point de vue neutre, mais elle avoue aujourd’hui se tourner vers des thématiques plus féminines. D’où sa surprise quand elle apprend que des hommes aussi la lisent ; elle est néanmoins heureuse d’avoir une audience variée.

photo: Hato Hino

 

Catastrophe et littérature

Quel impact la catastrophe du 11 mars 2011 a-t-elle eu sur l’expression littéraire ? Par-delà le choc et la tristesse, les événements ont provoqué un changement radical dans la conception de la vie humaine chez de nombreuses personnes, estime Mitsuyo Kakuta. Un bouleversement sur lequel il est cependant difficile de mettre des mots.

photo: Hato Hino

En tant qu’auteure, elle a également été confrontée à la question du rôle de l’écrivain dans une situation d’urgence. Fortement sollicitée pour écrire sur la catastrophe immédiatement après, elle s’est demandé ce qu’il convenait de faire : écrire ou se taire ? Une question épineuse, que Mitsuyo Kakuta ne souhaite pas trancher. En tant qu’écrivaine, elle n’aspire pas à écrire maintenant sur ce sujet, mais il est plus délicat de refuser les demandes annexes, comme la rédaction d’une liste de lectures recommandées en ces temps difficiles.

La question du choix constitue également un problème pour Kaori Ekuni, qui oppose le travail du romancier à celui du journaliste. Le journaliste se situe dans l’immédiat, à la différence du romancier. Dans le flot d’informations et de messages, l’écrivain doit réfléchir à ce sur quoi il s’appuiera pour écrire. Un point de vue partagé par Risa Wataya, qui estime que dans son cas, si la catastrophe doit intervenir dans son œuvre, ce sera « à travers un filtre, de façon indirecte. » Cependant, Risa Wataya a choisi de s’exprimer immédiatement après la catastrophe : « je devais écrire, j’étais trop bouleversée. Je voulais aussi partager quelque chose avec les lecteurs. »

Partager, voilà peut-être le maître mot de ce débat : partager la littérature au-delà des différences de sexe, au-delà des différences de langue et par-delà la triple catastrophe qui a meurtri le Japon.

(Texte écrit par Myriam Dartois-Ako)

20 auteurs japonais invités au Salon du livre de Paris (ordre alphabétique) ^

EKUNI Kaori (romancière, poète, essayiste, traductrice)
FURUKAWA Hideo (romancier)
GOMI Tarô (écrivain, illustrateur)
HAGIO Moto (mangaka)
HIRANO Keiichirô (romancier)
HORIE Toshiyuki (romancier, traducteur)
KAKUTA Mitsuyo (romancière, essayiste, traductrice)
KAMATA Sô (écrivain, journaliste)
KATO Kunio (animateur)
KOMAGATA Katsumi (écrivain, illustrateur, graphiste)
MAYUZUMI Madoka (poète de haïku)
J.P. NISHI (mangaka)
OE Kenzaburô (romancier)
SEKIGUCHI Ryôko (poète, essayiste, traductrice)
SHIMADA Masahiko (romancier, essayiste)
TAWADA Yôko (romancière)
TSUJI Hitonari (romancier, musicien, réalisateur)
WATAYA Risa (romancière)
YAMAZAKI Mari (mangaka)
YOSHIMASU Gôzô (poète)

  • [28.06.2012]
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