Dossier spécial A la découverte de la BD du monde au Japon
Peeters & Schuiten : la création durable
[23.08.2013] Autres langues : 日本語 | 简体字 | 繁體字 |

Peeters & Schuiten ont remporté le Grand Prix du Festival Japan Media Arts, catégorie Manga en 2012 pour leur série « Les Cités obscures ». Grand Duo du monde de la bande dessinée européenne, ces amoureux du Japon nous ont livré les secrets d’une création toujours au sommet depuis des années.

Benoît Peeters

Benoît PeetersNé à Paris en 1956, il a grandi à Bruxelles dès sa prime enfance. Mis à part sa longue collaboration avec François Schuiten, son ami depuis l'enfance, il a travaillé comme scénariste de bande dessinée avec Frédéric Boilet et Taniguchi Jirô. Il est également un critique littéraire éclectique, spécialiste de la pensée contemporaine, avec des ouvrages sur Roland Barthes et Jacques Derrida, et de la BD avec plusieurs ouvrages sur Hergé.

François Schuiten

François SchuitenDessinateur de bande dessinée et scénographe belge né à Bruxelles en 1956. Son père Robert était un architecte en vue dans les années 1950-1960. Il a débuté dans la BD avec « Mutation » à l’âge de 16 ans. Apres quarante ans de carriere, avec « La Douce » (2012), Schuiten a pour la première fois relevé le défi d’une œuvre entièrement de lui, dessins bien sûr, mais aussi scénario. Il crée également des décors de films, et des espaces comme des pavillons d’expositions et des stations de métro. Il a réalisé, entre autres, le pavillon belge à l'Exposition de Aichi en 2005 et la station Arts et Métiers sur la ligne 11 du réseau parisien.

Les grands maîtres de la BD européenne enfin sous le feu des projecteurs au Japon

Lors du Festival Japan Media Arts en 2012, la série Les Cités obscures de Benoît Peeters (scénario) et François Schuiten (dessins) a reçu le Grand Prix catégorie Manga. C’était la première fois depuis la création de ce festival en 1997 que le Grand Prix revenait à des auteurs étrangers.

Les Cités obscures a commencé en 1983, date du premier opus de la série, Les Murailles de Samaris. En 26 ans, la série s’est agrandie et comporte aujourd’hui 12 tomes. Néanmoins, ce n’est qu’en 2011, soit près de 30 ans après ses débuts, que ce chef d’œuvre de la BD européenne a été édité en japonais. Dans un format qui regroupe 3 tomes originaux par volume de 400 pages. L’édition japonaise de la totalité de la série comptera au total 4 volumes.

L’interview des deux auteurs a été réalisée dans une loge de l’International Manga Fest le 18 novembre 2012. A ce moment-là ils ne savaient pas encore qu’ils seraient les premiers lauréats étrangers du Festival Japan Media Arts.

La publication au Japon, l’aboutissement d’un rêve de 30 ans

——Votre emploi du temps est extrêmement chargé pour ce séjour au Japon, je crois…

BENOÎT PEETERS  C’est notre 5e visite au Japon à chacun. Mais c’est la première depuis la publication des Cités obscures dans l’édition japonaise. Le travail de ShoPro [Shogakukan Shueisha Production] pour cette version est vraiment magnifique, tant au niveau de la traduction, de l’adaptation graphique que de l’impression, à tous les niveaux. Nous sommes très heureux. Nous avions à cœur de venir soutenir ces livres.

FRANÇOIS SCHUITEN  J’ai été impressionné de voir la qualité de ce qui a été fait, de sentir l’ambition du projet. Nous avons tenu absolument à montrer notre enthousiasme en retour.

PEETERS  En même temps, l’objectif était aussi de rencontrer directement les lecteurs japonais. En France et en Europe, il est courant d’organiser des séances de dédicaces pour faire se rencontrer auteurs et lecteurs. Pour nous, c’est évidemment la première fois que cette opportunité nous est donnée au Japon.

SCHUITEN  Dans le passé, nous avions eu quelques publications en magazines au Japon, mais pas en album.

PEETERS  Cela fait 30 ans que nous travaillons tous les deux sur cette série. Pour nous, qui sommes tous les deux de grands amateurs du Japon, c’est comme l’aboutissement de notre travail, c’est très émouvant.

SCHUITEN  Tout à fait. Toute une vie en 4 volumes (rires).

Reprendre un travail à partir d’un autre point de vue

——Le rythme de production des mangas japonais est très différent n’est-ce pas ?

SCHUITEN  Le système de production lui-même est fondamentalement différent. Dans le manga, les séries sont prépubliées en magazine puis sont éditées en album, et peuvent rapidement atteindre 30 ou 40 tomes. Donc un rythme de production qui fait que le lecteur est vraiment tenu par les personnages. On s’était éloignés de ça dans le monde de la BD en Europe.

PEETERS  L’existence du tantôsha [chargé d’édition attaché personnellement à un auteur] et des assistants sont une autre spécificité de la production des manga au Japon. C’est ce qui rend possible de produire jusqu’à 20 planches par 2 semaines. François (Schuiten), lui, dessine à peu près 1 planche par semaine. Mais tout seul. Sans assistant, il fait tout, y compris la couleur et tout le reste.

SCHUITEN  De nombreux jeunes auteurs français parviennent à achever un album en temps record. Moi, je suis fidèle à un mode de réalisation plus ancien, ce qui prend énormément de temps. Une autre raison qui fait que je prends beaucoup de temps, c’est que j’ai également d’autres travaux que la BD : scénographie, affiches, illustrations, vidéo, design d’espace, images 3D…

PEETERS  Moi aussi, je travaille aussi comme critique et j’ai de nombreuses autres activités. Qui deviennent sources d’inspiration pour d’autres travaux. Ainsi je suis toujours en train d’apprendre. Par exemple, quand je fais des recherches pour une biographie, je plonge dans des mondes différents qui viendront nourrir le travail de création.

SCHUITEN  Je pense que travailler à autre chose, c’est ré-enrichir et remettre en question sa création à partir d’un autre angle. J’ai du mal à imaginer vivre uniquement en dessinant des BD. D’abord je finirai par m’ennuyer, et il y aurait un risque que mon dessin devienne mécanique.

Je ne veux pas répéter la même chose

PEETERS  Et puis, en Belgique, la BD s’était construite sur le principe de séries très longues centrées sur des personnages toujours identiques : Par exemple Hergé qui n’a presque dessiné que Tintin ou Morris et Lucky Luke. Bien sûr ce n’est absolument pas une critique. Cela nécessite un immense talent. Mais continuer toujours la même chose est assez étouffant. Les auteurs de notre génération, nous sommes allés à l’encontre de ce courant.

SCHUITEN  Si vous continuez la même chose pendant des années, il devient impossible d’en expérimenter de nouvelles. Le système se fige. Nous, nous avons fait énormément d’effort pour éviter cela. Dès que la main attrape un réflexe, il faut toujours casser ce réflexe. Sur la technique mais aussi sur l’approche scénaristique, il faut absolument trouver quelque chose de nouveau, quelque chose qui n’a jamais été fait auparavant.

PEETERS  Dans le cadre de cette série, nous avons fait quelque chose de différent pour chaque tome. Nous avons fait du noir et blanc, de la couleur, de la BD classique ou des choses qui sont plus proches du récit illustré. Avec la volonté de ne jamais se répéter. Sauf bien sûr, en nous répétant mais de manière intentionnelle. Mais toujours trouver un nouveau défi, un nouveau plaisir. Il arrive qu’un personnage secondaire réapparaisse dans une autre histoire, mais grosso modo chaque album est une histoire autonome.

Tokyo est une ville à multiples dimensions

——Vos voyages au Japon ont-ils influencés votre création ?

SCHUITEN  Mes sources d’inspiration sont nombreuses au Japon. Il y a 10 ans, le magazine français GEO avait demandé à 10 dessinateurs de BD d’illustrer un carnet de voyage. Chacun pouvait choisir librement une destination, n’importe où dans le monde. Sans hésitation j’ai choisi le Mont Fuji. C’était un rêve de dessiner cette figure solennelle.

PEETERS  Dans notre travail à deux, j’ai écrit une histoire qui se passe à Tokyo dans un futur proche. Il y a un restaurant traditionnel japonais dans le ciel, des carpes qui nagent sous un plancher transparent (rires). D’ailleurs, la première fois que François est venu à Tokyo, il avait été très étonné par la façon dont les câbles électriques tissent un enchevêtrement complexe dans la ville.

SCHUITEN  Tokyo est une ville étonnante pour un dessinateur. La ville possède plusieurs dimensions. J’y suis déjà venu 4 fois avant aujourd’hui, mais c’est comme si c’était une ville différente à chaque fois. Je ne la connais pas encore. C’est une vraie ville-monde. En venant de Bruxelles, la dimension de la population est tellement à une autre échelle, c’est vraiment vertigineux.

PEETERS Et puis une certaine insouciance dans la façon de faire évoluer la ville. Par exemple construire une autoroute par dessus une rue, c’est quelque chose que l’on n’imagine pas à Bruxelles ou à Paris. C’est en cela que réside le plaisir du voyage, sans chercher à savoir lequel est mieux ou moins bien. Cela n’apparaît pas toujours de façon directe dans notre travail, mais il peut apparaître longtemps après dans un petit coin de dessin ou d’une histoire.

(Photographies de Hanai Tomoko)

  • [23.08.2013]
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