Dossier spécial A la découverte de la BD du monde au Japon
Juanjo Guarnido : « Je dis à mes enfants de ne pas lire que des mangas ! »
Un dessinateur espagnol triomphe à l’International Manga Fest de Tokyo
[20.01.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL |

L’intérêt du Japon pour la bande dessinée étrangère est en nette augmentation. L’International Manga Fest, qui se déroule chaque année depuis 2012, est l’une des étincelles qui a mis le feu aux poudres. Pour la seconde édition, en octobre 2013, le dessinateur espagnol résident en France Juanjo Guarnido, a fait le déplacement au Japon. Il nous a parlé de l’influence du manga japonais sur son style.

Juanjo Guarnido

Juanjo GuarnidoNé en 1967 en Espagne, dans la banlieue de Grenade. Après être sorti diplômé de l’école des Beaux-Arts de Grenade, il travaille d’abord comme animateur. Son titre phare, Blacksad, en collaboration avec Juan Diaz Canalès, voit le jour en 2000. La série a connu plusieurs prix dans les festivals les plus célèbres, comme le Festival International de la BD d’Angoulême en France, ou le festival de San Diego aux États-Unis.

Blacksad a figuré sur la couverture du programme de la 2e édition de l’International Manga Fest. © Dargaud-Guarnido-Diaz Canales

Le 2ème International Manga Fest s’est tenu à Tokyo en octobre 2013. L’événement, lancé en 2012, se veut une tentative de promouvoir la bande dessinée d’origine étrangère au Japon, et un lieu d’échanges internationaux sur le média manga/BD. Interview du dessinateur espagnol Juanjo Guarnido, l’invité d’honneur du festival.

Guarnido est installé en France depuis vingt ans. Il a travaillé comme animateur aux studios Walt Disney de Montreuil. Mais tout en dessinant les personnages animaliers des productions Walt Disney, lui est venue l’idée de « créer une série basée sur des animaux anthropomorphisés, mais pour adultes, non pas pour enfants ».

Ce rêve est devenu réalité grâce à sa rencontre avec le scénariste espagnol Juan Diaz Canalès. À cette époque, Canalès lui-même avait déjà dessiné une première mouture qui allait devenir Blacksad, mais encore très inabouti. Ils mirent leurs forces en commun et imaginèrent « la mise en scène d’éléments appartenant au monde de la fiction contemporaine de suspense, dans un univers de la fable classique ». Autant dire qu’ils mettaient la barre très haut.

Aujourd’hui, la série Blacksad compte 5 tomes et 2 one-shots, elle a reçu de nombreux prix au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, et le Will Eisner Award du Meilleur Album étranger. Elle est considérée comme un chef d’œuvre du polar à personnages animaliers.

Blacksad : Âme Rouge (EURO MANGA COLLECTION) © Dargaud-Guarnido-Diaz Canales

Scénario : Juan Díaz Canales / Dessin: Juanjo Guarnido / Traduction en japonais : Onishi Aiko

L’influence du manga japonais en Occident

——Quelle est selon vous l’influence du manga japonais sur la bande dessinée occidentale ?

« Une très grande influence sur la façon de décrire un paysage mental, je pense. Le manga m’a appris comment exprimer le sentiment intérieur d’un personnage en une seule case, sans mouvement, une simple nature morte. Ce n’est qu’un exemple, mais il est clair que le manga a ouvert d’immenses possibilités à la bande dessinée. Grâce au manga nous avons acquis le moyen de rendre de façon vivace l’ambiance d’un lieu, et par là d’étendre les possibilités de l’expression. »

——Ces dernières années, de nombreux mangas japonais ont été traduits et publiés en Europe. Quelle influence le manga exerce-t-il sur le lecteur ?

« Les jeunes lecteurs ne lisent quasiment que des mangas. Mes enfants aussi. Je suis obligé de leur dire de ne pas lire que ça, mais aussi Astérix ou Tintin ! (rires) Je pense que la raison de la si forte pénétration du manga est son pouvoir de fascination qui scotche le lecteur. L’histoire change à un rythme vertigineux et les mouvements et les émotions des personnages sont exprimés avec exagération. Maintenant, le manga influence aussi les comportements des jeunes. »

——Qu’avez-vous pensé de la réaction du public japonais à votre talk show ?

« La réaction a été extraordinaire et totalement inattendue de ma part. J’ai l’impression de m’être complètement trompé jusqu’alors dans ma vision du marché japonais. Peu d’auteurs européens se lancent au Japon, mais ce n’est absolument pas un problème de lecteurs, n’est-ce pas ? Je sens le même enthousiasme de la part des lecteurs japonais que de la part des lecteurs européens. La barrière se situe plutôt du côté de l’industrie éditoriale. »

——Le marché du manga est très puissant au Japon. Quelle est la situation en Europe ?

« En France et en Belgique, le marché est comparable avec celui du Japon. Dans ces deux pays, la bande dessinée s’enracine dans la culture et le marché est mature. Le problème se situe dans les autres pays européens.

Les ventes de la bande dessinée représentent une part importante du secteur de l’édition chaque année en France, tous genres confondus. La bande dessinée fait partie de la création culturelle, parce qu’elle est considérée comme un art. Au Japon, en revanche, elle n’est qu’un moyen de divertissement. Je pense que c’est la différence essentielle. »

Transformer un échec en une grande opportunité

——Juanjo Guarnido,  j’ai entendu dire que dans votre jeunesse, vous aviez échoué à vous faire employer par Marvel. Si vous aviez travaillé pour Marvel, est-ce que Blacksad serait né ?

« Sans doute pas. Aujourd’hui je remercie tous les jours Marvel de ne pas m’avoir pris (rires). Bien sûr, chaque fois que j’y repense, ça me fait encore mal…

Si j’avais dessiné chez Marvel, je n’aurais pas eu l’expérience de six ans de la production chez Disney. Blacksad serait resté dans un tiroir de Juan Diaz Canalès. Je suis fier que notre rencontre à tous deux ait créé un succès commercial, bien sûr, qui a provoqué un phénomène éditorial. Et au-delà de ça, dessiner est un immense plaisir, c’est une source de bonheur. » 

Mashima Hiro raconte pourquoi il aime Blacksad

Mashima Hiro était l’autre invité du talk show de l’International Manga Fest avec Juanjo Guarnido. L’auteur de Fairy Tail, une série manga populaire dans le monde entier, il nous a dit pourquoi il aimait Blacksad.

 « J’ai ressenti l’impact visuel de la série du premier coup d’œil, en entrant dans une librairie. Et quand j’ai commencé à tourner les pages, j’ai été renversé par la force extraordinaires des dessins. Je l’ai acheté immédiatement pour le lire chez moi. J’en ai acheté 3 exemplaires, pour le suggérer à quelques amis. Ce qui surprend le plus, c’est la richesse de l’expression des personnages animaliers. Une puissance graphique à rendre jaloux les autres dessinateurs ! »

L’admiration de Mashima Hiro se mesure au fait que, dans Fairy Tail, il a introduit le personnage de Panther Lily, directement inspiré de John Blacksad, le héros de Guarnido.

« J’avais peur qu’il se fâche, parce que je ne lui avais pas demandé la permission » a avoué Mashima Hiro.

« Splendide ! Une déclaration d’amour comme ça, c’est un grand honneur pour moi ! » a répondu Guarnido.

Cette scène mémorable a prouvé s’il en était besoin que la création en bande dessinée se soutient de l’imitation et de l’influence mutuelle au-delà des frontières et des générations.

Mashima Hiro
Né dans la préfecture de Nagano en 1977. À 21 ans, l’année suivante de ses débuts professionnels, il lance la série Rave qui connaîtra un large succès et sera adapté en série animée pour la télé. Sa série Fairy Tail, démarré en 2006, est toujours en cours et compte aujourd’hui 40 volumes. Il est traduit et publié dans de nombreux pays étrangers.

En deuxième partie du talk show du 2e International Manga Fest, le personnage Panther Lily de Mashima Hiro, inspiré par un personnage de Guarnido, est projeté sur un grand écran.

Photographies : Hanai Tomoko

  • [20.01.2014]
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