Dossier spécial Le Festival littéraire international de Tokyo
Junot Díaz : écrire le passé, façonner l’avenir
Le lauréat du prix Pulitzer a fasciné le public à l’occasion du Festival littéraire international de Tokyo
[23.04.2013] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Junot Díaz, l’un des auteurs anglophones les plus captivants d’aujourd’hui, tire depuis longtemps son inspiration de la culture populaire japonaise. Venu à Tokyo dans le cadre du premier grand festival littéraire international du Japon, il nous parle de son attachement à l’Archipel et de l’influence des romans et des manga japonais sur son écriture.

Amoureux de Tokyo

La Brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao, une saga sur trois générations qui a valu à Junot Díaz un prix Pulitzer, passe des villages et champs de canne à sucre de la République dominicaine aux rues du New Jersey peuplées d’immigrés. Ce roman relate l’histoire contemporaine de la République dominicaine et de sa diaspora, mêlant histoire, fable et roman initiatique dans un assemblage grisant de styles et de registres. Autour de l’histoire d’un jeune « geek des ghettos » obsédé par les jeux de rôle, Le Seigneur des anneaux et les manga japonais, ce texte donne la parole à une voix polyglotte fascinante, qui mélange généreusement l’anglais, l’espagnol et une dose non négligeable de japonais.

La version japonaise de « La Brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao » (Shincho Crest Books)

L’un des personnages est doté de « grands yeux façon manga ». Un flashback nous montre la campagne dominicaine à l’époque où « les villes ne s’étaient pas encore transformées en kaiju, se menaçant mutuellement à coups de bidonvilles fumants et grouillants. » La soif d’amour d’une jeune femme « s’est repliée comme un katana en train d’être forgé, jusqu’à devenir plus aiguisée que la vérité. » Une fillette timide et réservée est « immobile comme du théâtre nô. »

Ces références au Japon et à sa culture populaire vigoureuse ne doivent rien au hasard. L’auteur, qui entretient une histoire d’amour assumée avec Tokyo, se rend fréquemment au Japon. Dans un essai paru dans Newsweek peu après le tsunami de mars 2011, Junot Díaz a écrit son amour pour la capitale japonaise : « tous les atours de sa modernité… son envergure parfaitement écrasante… les châteaux, les temples, les tribus déguisées qui se réunissaient… le week-end. » Il y était de retour récemment, pour participer au Festival littéraire international de Tokyo.

Junot Díaz en conversation avec Wataya Risa, lauréate du prix Akutagawa

Junot Díaz a joué un rôle central tout au long des trois jours du festival, charmant le public grâce à son humour détendu et vif, à son intelligence incisive et polymorphe, et à son enthousiasme contagieux à l’idée d’être de retour au Japon. Il a participé à trois tables rondes animées, en compagnie d’auteurs japonais, sur des sujets variés comme l’amour, la masculinité ou les représentations culturelles du futur. En chemin, il a dialogué avec l’un de ses héros, le dessinateur de manga Urasawa Naoki, une expérience décrite comme « le point culminant d’un rêve ».

Au cours d’un débat intitulé « Le guide de l’amour pour les otaku » avec son traducteur japonais Tokô Kôji et la romancière Wataya Risa, plus jeune lauréate de l’histoire du prestigieux prix Akutagawa, Junot Díaz a rappelé au public que son intérêt pour la culture populaire japonaise n’avait rien d’exceptionnel. « Il faut garder à l’esprit le fait que pour une certaine génération d’enfants grandissant aux Etats-Unis, la culture populaire japonaise a constitué un repère, une part importante de notre imaginaire collectif. Une bonne partie de ce qu’on appelle la « soft culture » du Japon a pénétré nos rêves d’enfants. Les dessins animés américains étaient terriblement mauvais. A dix ans, quand vous regardiez Scoubidou, vous aviez envie de vous pendre. Alors, quand on voyait quelque chose comme Star Blazers (l’anime japonais Yamato), avec une vraie histoire qui sous-tend tous les épisodes, ça nous semblait extrêmement sophistiqué. Les anime et les manga, c’était comme plonger dans un rêve. »

« Je suis un inconditionnel d’Urasawa Naoki »

Cliquez pour regarder la vidéo de Junot Díaz et Urasawa Naoki en coulisse, après le débat

Junot Díaz se rappelle « son enthousiasme pour les anime et les manga, puis sa fascination devant l’histoire secrète des nations, rédigée sous une forme populaire ». Au cours de sa discussion avec Urasawa Naoki, auteur de best-sellers comme Monster, 20th Century Boys et Master Keaton, Díaz a souligné le fait que souvent, « les gens ne parlent pas de ce qui est le plus important ». L’un des attraits de l’œuvre d’Urasawa, à ses yeux, est sa façon de toucher au cœur de la société et de confronter les problèmes que la plupart des gens préfèrent laisser de côté. « C’est dans les formes artistiques les moins respectées traditionnellement que ces questions sont traitées. Les élites culturelles décrivent les mangas en termes simplistes. Mais un manga comme Monster étudie les plus terribles chapitres de l’après-guerre et de la guerre froide. On en apprend plus sur l’histoire du Japon contemporain avec les mangas d’Urasawa qu’en lisant quelqu’un comme Murakami. »

Sur scène, au Festival littéraire international de Tokyo. Les deux intervenants sont présentés par le modérateur, Enjoe Toh, récent lauréat du prix Akutagawa.

La première rencontre de Junot Díaz avec le Japon remonte à son enfance en République dominicaine. Beaucoup de ses voisins et amis venaient de familles qui avaient émigré du Japon juste après la guerre.

« Quelque 10 000 Japonais sont passés par le port de Saint-Domingue, en route vers diverses nations sud-américaines, après le traité de San Francisco au début des années 1950. Ces émigrés japonais, qui avaient vécu une expérience traumatisante, sont arrivés au beau milieu du règne de Trujillo. Leurs passeports ont été confisqués, ils sont quasiment devenus des esclaves. On leur avait promis des fermes. Mais au bout du compte, Trujillo leur a menti et leur propre gouvernement les a abandonnés. Les membres de cette génération étaient encore là quand j’ai grandi. Ils venaient généralement de zones rurales — souvent de Yamagata — et beaucoup d’entre eux n’avaient vu Tokyo qu’une fois, lorsqu’ils avaient traversé la capitale pour quitter le Japon. Pour nous, ils symbolisaient en quelque sorte ce que vivait le peuple dominicain. En deux ans, ils avaient vécu la même chose que nous en trente ans. Même pour un enfant comme moi, il était clair que ces gens fuyaient une sorte de calamité. Et nous le comprenions, parce que dans les Caraïbes, nous sommes les enfants d’une calamité sans fin. »

Traumatisme, mémoire et espoir dans l’avenir

En République dominicaine, comme au Japon après-guerre, une génération entière a été traumatisée par ce qu’elle a vécu. « Et quand les gens sont traumatisés, ils veulent oublier. On ne vous encourage pas à repenser au passé. “C’est fini tout ça”, dit-on. “C’est du passé”. Mais, même petit, je voyais bien que c’était un mensonge. Le passé continue de vivre. Alors, une partie de soi veut être témoin. Je me souviens d’avoir vu mes parents tressaillir devant une photo de Trujillo. Il me semble que c’est mon devoir de faire passer ce message à la génération suivante. Je suis attiré par les sujets que les autres évitent. Ma génération a grandi après Trujillo. Nous subissions toutes les conséquences, mais sans savoir grand-chose. Et les gens voulaient oublier. »

Dans un débat sur Tokyo avec l’écrivain japonais Furukawa Hideo et le romancier britannique David Peace, installé dans la capitale, Junot Díaz a rappelé que les mangas et anime japonais représentaient le futur à ses yeux, lorsqu’il était enfant. « Quand j’étais petit, Tokyo était l’avenir. A l’époque, aux Etats-Unis, on avait peur que le Japon nous gobe. Mais en même temps, on l’admirait : si seulement nous aussi, on pouvait faire comme ça… Il y avait tout un discours sur le Japon qui représentait l’avenir. »

De gauche à droite : Deborah Treisman (The New Yorker), David Peace, Furukawa Hideo, Junot Díaz.

Au cours de son débat avec Urasawa, Junot Díaz est revenu sur la façon dont les choses ont changé et il a souligné l’importance des versions imaginatives du futur, comme celles proposées par les mangas d’Urasawa Naoki : « On a toujours dit à ma génération de penser à l’avenir. Nos jouets étaient tous futuristes — fusées, robots, etc. Mais j’ai un petit frère qui a vingt ans de moins que moi, et pour lui l’avenir est quelque chose d’effrayant. Il a toujours peur de ne pas trouver de travail, de ne pas pouvoir s’acheter une maison. Mais réfléchir à l’avenir, c’est comme un muscle. La société nous encourage à ne pas faire travailler ce muscle, à toujours vivre dans le présent. On est facile à manipuler quand on n’a pas de point de comparaison. On ne peut pas rêver de choses meilleures. Réfléchir au futur et au passé nous permet d’affronter le pouvoir. »

Plusieurs des participants à la table ronde avec Junot Díaz ont exprimé leur inquiétude face au Japon d’aujourd’hui : l’introversion croissante du pays, les signes inquiétants d’une perte de confiance et d’ambition collective des jeunes générations. Dans l’assistance, plusieurs personnes ont demandé pourquoi les otaku japonais ne suivaient pas l’exemple d’Oscar Wao, et ne prenaient pas l’initiative de partir à la recherche de l’amour et du bonheur. Mais Díaz, qui a écrit de façon touchante sur la résilience et la force de Tokyo dans son article pour Newsweek, s’est dit optimiste : « Les moments historiques sont très brefs. On peut avoir l’impression d’être coincés pour l’instant, mais nous avons toujours le pouvoir de faire changer la société. Nous avons montré, à plusieurs reprises, qu’ensemble, nous pouvions être très surprenants. »

Lire les auteurs japonais traduits

Interviewé par nippon.com pendant le festival, Junot Díaz a exprimé son admiration pour les auteurs japonais avec lesquels il s’est trouvé sur scène durant le week-end. « Furukawa Hideo : j’apprécie vraiment ses œuvres bizarres, un peu comme de la science-fiction, que j’ai lues dans Monkey Business. J’adore ce magazine ; je l’achète depuis le tout premier numéro. Et Wataya Risa. Ses histoires sur les relations entre les gens sont flippantes ! Je me dis, purée, j’ai l’air de ça ? J’aimerais mieux comprendre comment Risa se voit parmi les autres écrivains japonais, en fait, parce que la brutalité qui ressort de ce que j’ai lu d’elle trouve clairement un écho chez des auteurs comme Ogawa Yôko, Kirino Natsuo ou Kawakami Mieko. J’adore Ogawa Yôko — Hôtel Iris et sa nouvelle collection, Revenge : La Formule préférée du professeur est brillant. Quatre livres de Kirino Natsuo ont été traduits. Je les ai tous lus, et ils sont excellents.

« Il y a toujours des difficultés quand on passe par la traduction, mais ce n’est pas cher payé par rapport à la possibilité de communiquer avec un artiste et une communauté avec lesquels le contact serait impossible autrement. Je viens d’un pays où les traductions sont très peu nombreuses, alors je suis reconnaissant à tous ceux qui s’engagent dans le dialogue entre les langues.

« Mon expérience en tant qu’écrivain américain-dominicain traduit en japonais est fondamentalement la même que celle des autres écrivains. Nous vendons quelques milliers d’exemplaires, tout au plus. Alors, quand ne serait-ce qu’un seul Japonais m’envoie un mot gentil, c’est vraiment beaucoup. On a vraiment l’impression d’avoir bien fait son travail ! »

Après ses interventions exaltantes ce week-end aux côtés de certains des jeunes auteurs nippons les plus en vue, Junot Díaz va sûrement recevoir de plus en plus de courriers de ses lecteurs japonais.

(D’après un article en anglais de Paul Warham. Photographies : Kawamoto Seiya et Kodera Kei. Vidéo : Tanaka Masayuki. Remerciements à la Nippon Foundation.)

  • [23.04.2013]
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