Dossier spécial Ozu Yasujirô — à la redécouverte d’un maître du cinéma
Le regard d’Ozu Yasujirô

Naum Kleiman [Profil]

[14.02.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | Русский |

Les films d’Ozu Yasujirô sont appréciés dans le monde entier, mais comment sont-ils reçus en Russie ? Le critique de cinéma Naum Kleiman, l’un des premiers à avoir fait connaître le réalisateur nippon en Russie, répond à nos questions.

Ma rencontre avec le cinéma d’Ozu — un regard innocent

La première fois que j’ai vu un film d’Ozu Yasujirô, j’avais déjà un certain âge, mais il m’a procuré une joie simple, comme les joies de l’enfance. J’avais même l’impression que j’avais toujours connu Ozu.

C’est en 1989 qu’a eu lieu mon inoubliable rencontre avec les films d’Ozu, à Berkeley, dans la banlieue de San Francisco en Californie. Au cours d’une discussion avec la directrice du Pacific Film Archive, Edith Kramer, la conversation a porté sur l’œuvre d’Ozu, mais comme ses films n’avaient pas été diffusés en URSS, je ne connaissais le cinéaste et ses œuvres que de nom. Alors, Mme Kramer, qui avait l’air désolé pour moi, m’a dit qu’elle possédait une copie d’un de ses premiers films en 16 millimètres, Gosses de Tokyo, et elle m’a proposé de le regarder.

Dix minutes plus tard, j’étais installé dans la salle de projection des Archives. Quand Mme Kramer a inséré la bobine dans le projecteur, les images d’adultes un peu ridicules et de gamins frondeurs sont apparues à l’écran. Les enfants s’indignent de la faiblesse de leur père, mais ils l’aiment du fond du cœur.

Par la suite, j’ai vu quasiment tous les films d’Ozu qui nous sont restés(*1). La plus grande particularité d’Ozu Yasujirô est, à mon avis, le regard pur, innocent comme celui d’un enfant, qu’il porte sur le monde. Je pense que c’est pour cela que les spectateurs, à leur insu, se trouvent entraînés dans son univers. Quand je parle d’un regard d’enfant, il ne s’agit évidemment pas de l’esprit gauche, capricieux et agité de l’adolescent, mais du regard intelligent, observateur et critique de l’enfant d’une dizaine d’années, généreux et pur.

Projection au Musée national russe du cinéma

Dès lors, j’ai vivement souhaité présenter les films d’Ozu au sein du Musée national russe du cinéma, à Moscou. De ce fait, lorsque l’ambassade du Japon en Russie et la Fondation du Japon ont accepté d’intégrer la projection des œuvres du maître qu’est Ozu Yasujirô au programme du Festival de culture japonaise, je m’en suis profondément réjoui.

Au début, la partie japonaise souhaitait limiter le nombre d’œuvres à dix ou douze. La raison en était la crainte que le rythme lent et l’univers particulier des films, très japonais, ne plaisent guère aux spectateurs russes. Comme tous les films d’Ozu tournent souvent autour du même thème, on craignait également une certaine lassitude. Mais j’étais convaincu que la projection aurait du succès. Au bout du compte, le responsable japonais m’a fait confiance et a accepté de nous prêter 33 des 36 films existants. Aujourd’hui encore, je lui en suis extrêmement reconnaissant.

Les œuvres ont été projetées pendant environ un mois et demi, du 26 janvier au 9 mars 1999. Chaque film a été diffusé deux fois, la première fois en version russe, et la deuxième fois en version originale sous-titrée en anglais. Dans tous les cas, les projections ont fait salle comble et de nombreux spectateurs sont revenus pour la diffusion en japonais, bien qu’ils ne sachent ni le japonais ni l’anglais. Une spectatrice venue plusieurs fois m’a expliqué qu’elle regardait les acteurs dans les yeux, et qu’elle prenait plaisir au rythme des conversations.

Je pense que c’était exactement ce que souhaitait Ozu. Comme l’ont souligné de nombreux critiques de cinéma, Ozu n’utilise pas de champ/contrechamp pour les dialogues. Cette technique consiste à filmer la personne qui parle depuis la position de son interlocuteur, pour donner l’impression au spectateur qu’il assiste à la conversation de très près. Mais Ozu, lui, filme les conversations de face. Ainsi, le locuteur semble s’adresser au spectateur, qui le regarde dans les yeux.

Cette technique possède un puissant impact. Non seulement elle fait participer le spectateur à la conversation, mais elle inspire également confiance et proximité envers le personnage qui se tient dignement devant lui. Ryû Chishû(*2) et Hara Sestuko(*3) ne sont plus des stars de cinéma, mais des amis de toujours, et davantage que le contenu de la conversation, c’est la douceur et la chaleur qui se dégagent des voix, les sourires calmes, qui font sens. Cet univers des films d’Ozu rappelle un peu le doux sourire aux lèvres des statues bouddhiques. Sans doute la personnalité d’Ozu lui-même transperce-t-elle à travers les images sur l’écran.

Les Russes et l’éternel dans la répétition

Le film projeté en dernier lors du Festival culturel japonais était Le goût du saké ; à la fin de la projection, les spectateurs ne se sont pas levés. Ils voulaient rester encore un peu pour échanger leurs avis, sans quitter déjà l’univers du film.

En rappelant que le thème du Goût du saké recoupait celui d’Eté précoce, j’ai demandé à la centaine de spectateurs restés dans la salle s’ils avaient trouvé que tous les films se ressemblaient. En effet, le thème central des films d’Ozu est toujours la famille, et les situations sont souvent similaires. Maison, bureau, restaurant, tous les décors et tous les personnages se ressemblent, et on retrouve également les mêmes acteurs dans plusieurs films.

Alors, une étudiante en philologie m’a interrompu d’un air fâché, s’exclamant que « dans ce cas, les œuvres de Tchekhov aussi étaient toutes les mêmes. » Une autre femme a expliqué qu’elle avait regardé les films d’Ozu comme une saga familiale. Cependant, comme elle avait déjà vu des films de Kurosawa, elle n’avait pas considéré la famille dépeinte par Ozu comme une famille japonaise traditionnelle. Presque tous les spectateurs étaient d’accord pour dire que la reprise du même thème n’avait rien de lassant, qu’au contraire, cela permettait de superbement décrire la complexité des liens entre les gens.

L’opinion qui m’a le plus marqué est celle d’un vieux professeur de musique : « Pour une oreille non exercée, tous les morceaux de Bach se ressemblent. L’oreille ne parvient pas à décrypter la mélodie et ne réagit qu’au bruit de fond. De la même façon, on a l’impression qu’Ozu ne décrit que le quotidien, alors qu’en fait, il s’intéresse à l’éternel dans la répétition. »

Le monde selon Ozu à travers Printemps tardif – les liens spirituels

Quelques années plus tard, j’ai reçu une demande émanant du Japon, pour laquelle je devais citer mon film japonais préféré. Faire mon choix parmi une multitude d’œuvres sublimes n’a pas été facile. Kinugasa Teinosuke (1896-1982), Naruse Mikio (1905-1969), Mizoguchi Kenji (1898-1956), Yamanaka Sadao (1909-1938)…, tous ces réalisateurs sont de grands maîtres japonais. Mais lorsqu’on parle du meilleur, il n’y a qu’Ozu.

Parmi les œuvres d’Ozu, la première qui m’est venue à l’esprit est Voyage à Tokyo, mondialement connue. Mais il était également difficile d’écarter son dernier film, Le goût du saké. Au bout du compte, après bien des hésitations, j’ai fini par choisir une œuvre en noir et blanc, d’une grande sobriété : Printemps tardif. Parce qu’il m’a semblé que ce film recelait précisément le message qu’Ozu avait tenté de transmettre aux Japonais et aux gens du monde entier.

Printemps tardif est l’histoire de Somiya Shûkichi, un professeur d’université devenu veuf tôt, et de sa fille Noriko, qui s’inquiète pour lui. Shûkichi, qui souhaite voir sa fille se marier, prétend qu’il va se remarier. Lorsque le mariage de sa fille est décidé, ils effectuent ensemble un dernier voyage en famille, à Kyoto. Les vieux temples, le jardin de pierres du Ryôan-ji à Kyoto, une scène de nô, une allée de cèdres, un petit-déjeuner rappelant la cérémonie du thé…, à travers toutes ces scènes simples de la vie quotidienne, la culture traditionnelle du Japon séduit le spectateur.

On peut voir dans cette œuvre l’expression d’un conservatisme japonais, mais il s’agit là d’un point de vue extrêmement superficiel. Bien entendu, la culture traditionnelle doit être préservée en tant que preuve de ce qu’ont vécu les hommes, mais Ozu a davantage dépeint les liens spirituels tissés entre les personnes. L’amour filial qui lie les Somiya, la modestie et le sacrifice de la fille, l’attention qu’ils se portent l’un à l’autre, la gentillesse des proches et voisins qui tentent de les aider… Dans Voyage à Tokyo, Ozu a décrit des liens familiaux qui se distendent, mais dans Printemps tardif, il envisage l’humanité comme une grande famille et fait de la famille l’entité ayant le plus de valeur, non seulement pour les Japonais mais pour tous les humains.

(Texte original écrit en russe)

Photo : © Shochiku Co.,Ltd. www.shochiku.co.jp

(*1) ^ Ozu Yasujirô (1903-1963) a réalisé durant sa carrière 54 films, dont 17 ont disparu. Parmi les 37 films restants, « Kagamijishi » (1936) est son unique film documentaire et son premier film parlant. Dans cet article, M. Kleiman ne semble pas compter ce film documentaire parmi les « 36 films existants ».—N.D.L.R

(*2) ^ Ryû Chishû (1904-1993) est un acteur qui est apparu dans plus de 150 films dont 32 réalisés par Ozu.

(*3) ^ Hara Sestuko (1920-) est une actrice qui a joué dans plus de 70 films dont 6 d’Ozu. Elle a subitement arrêté sa carrière après le décès de celui-ci, et mène une vie retirée à Kamakura.

  • [14.02.2014]

Critique de cinéma né en 1937 en URSS. Membre du jury de la 48e Mostra de Venise et du 43e Festival international du film de Berlin, entre autres. Actuellement directeur du Musée national russe du cinéma.

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