Dossier spécial Ozu Yasujirô — à la redécouverte d’un maître du cinéma
Ozu Yasujirô et les arts graphiques
Une visite à l’exposition « L’iconographie de Yasujirô Ozu »

Watanabe Reiko [Profil]

[14.03.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL |

Nombreux sont les critiques de cinéma qui se sont attachés à décrypter l’œuvre d’Ozu Yasujirô. L’exposition qui se tient actuellement (jusqu’au 30 mars 2014) au National Film Center de Tokyo à l’occasion du 110e anniversaire de sa naissance (qui coïncide avec le cinquantenaire de sa disparition), apporte un nouveau point de vue sur cet immense metteur en scène, en abordant sa personnalité et son œuvre par le biais de son univers « iconographique ».

Une très intéressante exposition « L’iconographie de Yasujirô Ozu » rend hommage au metteur en scène à l’occasion du 110e anniversaire de sa naissance.

Le point de vue iconographique se veut une tentative novatrice de déchiffrer l’œuvre du réalisateur par le biais de peintures, designs, calligraphies et couleurs, de sa vie et de ses films. Les pièces exposées comprennent des documents présents dans ses films, bien sûr, mais également des artefacts qui ont joué un rôle dans la vie d’Ozu, entre son enfance et ses dernières années. Ce qui apparaît clairement, c’est qu’Ozu était d’une exigence extrême sur l’esthétique de son environnement, aussi bien dans le privé que dans ses films.

Ozu, grand amateur de peinture

Dès l’entrée de l’exposition, on découvre une estampe ukiyo-e qu’Ozu avait hérité de son grand-père, et qu’il aimait au point de la placer dans son bureau aux studios de la Shôchiku à Ôfuna. Cette œuvre a miraculeusement échappé à l’incendie des studios en 1952. Elle porte néanmoins quelques traces de brûlure, c’est donc une pièce historique à plus d’un titre.

Kitagawa, dessin d’Ozu sur papier cartonné en forme d’éventail (Collection Centre culturel Furuishiba, arrondissement de Kôtô)

Ozu était lié avec de grands peintres de son temps, et l’on peut observer plusieurs toiles authentiques de Hashimoto Meiji, Yamaguchi Hôshun ou Higashiyama Kaii, disposées discrètement dans certaines scènes de plusieurs de ses films en couleur, Fleurs d’équinoxe (Higanbana, 1958), Fin d’automne (Akibiyori, 1960) ou Le Goût du saké (Sanma no aji, 1962).

On trouve également exposés des dessins d’Ozu lui-même. Ses dessins très méticuleux de pigeons ou de plantes, alors qu’Ozu était encore écolier, dénotent un talent très précoce.

Un exceptionnel sens du graphisme

Collection de scénarios Yamanaka Sadao, reliure d’Ozu Yasujirô (1940)

C’est sur la composition des personnages et des objets à l’intérieur du cadre de la caméra qu’Ozu attachait le plus d’importance, et on se rend compte de l’extraordinaire sens du design et du sens graphique qu’il déployait. Son talent saute aux yeux dans les « tableaux de timbres » qu’il confectionna vers l’âge de 18 ans. À la différence des collectionneurs de timbres traditionnels, les regroupements qu’il effectuait sur ses planches sont le fruit d’un « travail » esthétique d’une liberté époustouflante.

Kôno Takashi (1906-1999), l’un des pionniers du graphisme au Japon, qui fut membre du comité de conception graphique pour les deux jeux olympiques de Tokyo en 1964 et Sapporo en 1972, travaillait au service de publicité de la Shôchiku dans les années 1930, et fut le créateur des affiches de plusieurs des premiers films d’Ozu, Mademoiselle (Ojôsan, 1930) et La Dame et le barbu (Shukujo to hige, 1931) en particulier. Nul doute qu’Ozu ait été stimulé par cet humour urbain.

Le talent graphique d’Ozu transparaît également à travers les reliures de livres qu’il réalisait lui-même. Dans celle de la Collection de scénarios Yamanaka Sadao, qu’il créa en hommage au metteur en scène Yamanaka Sadao après la disparition de celui-ci, on remarque le symbole infini utilisé pour le logo de la Directors Guild of Japan (syndicat des réalisateurs du cinéma) conçu par Ozu. Ce choix graphique est empreint de sens : Ozu et Yamanaka s’étaient revus pendant la guerre sur le front où ils étaient mobilisés, et l’on ressent fortement toute l’émotion d’Ozu devant le souvenir de cet ami bien plus jeune que lui, mort à l’âge de 28 ans.

Une écriture empreinte de mâle noblesse

Il suffit de voir les lettres manuscrites d’Ozu Yasujirô pour se convaincre de la sagesse du proverbe: l’écriture de quelqu’un est le miroir de son attitude dans la vie. Dès ses calligraphies d’enfance, les notes préparatoires pour chacun de ses films, ses journaux de tournage ou d’humbles cartes postales adressées à sa famille ou à ses amis, sa personnalité transparaît clairement. Tout comme la plaque à son nom pour la porte de sa maison, d’une écriture régulière et savoureuse.

Une carte postale adressée à Nakai Kie, fille de Sada Keiji, l’un de ses acteurs fétiches de ses derniers films, âgée de 4 ans seulement à l’époque et qui devint elle-même actrice plus tard (elle est également la sœur de Nakai Kiichi, lui aussi acteur très célèbre aujourd’hui), est particulièrement remarquable. Ozu y a dessiné toute la famille Nakai en train de danser sur l’air de Sudara bushi(*1). L’intimité de la relation d’Ozu avec cette famille et la plaisante personnalité d’Ozu sont perceptibles.

Les titres des génériques de ses films en noir et blanc d’après guerre, calligraphiés par Ozu sur toile de chanvre, sont déjà familiers à tout spectateur des films de sa maturité. Huit de ces toiles de chanvre originales sont exposées côte à côte, ce qui permet de découvrir de subtiles différences de toile.

(à gauche) Plaque de porte de la maison d’Ozu (reproduction) (prêt du Musée de Littérature de Kamakura) ; (à droite) Carte postale adressée à Nakai Kie (1962) (reproduction) (prêt d’Office Kiki)

Son attention à la couleur

Le fait même qu’Ozu n’ait réalisé aucun film couleur avant Fleurs d’équinoxe en 1958 prouve à quel point son attention à la couleur était pointilleuse.

Scénario manuscrit de Crépuscule à Tokyo (Tôkyô boshoku, 1956) (prêt du Kawakita Memorial Film Institute)

Il suffit de donner un coup d’œil aux échantillons de tissus réunis pour la préparation de ce film, et les génériques de ses quatre films en couleurs pour la Shôchiku pour s’en convaincre.

Ozu abordait la mise en scène avec trois documents en main : le scénario écrit de sa main, un story-board dessiné également de sa main, et un script de tournage. Ces éléments n’avaient de fonction qu’ensemble. Il recopiait le scénario sur son cahier de tournage, et c’est ainsi que le film se construisait dans sa tête, scène après scène.

En particulier, ses story-boards débordent d’éléments, soulignés par des éléments graphiques et des jeux de couleurs en fonction des personnages présents, plan après plan. Son utilisation de différentes couleurs pour distinguer la tonalité de chaque prise est remarquable. « Toujours concret, et en même temps très original dans ses méthodes de travail », dit M. Okada Hidenori, conservateur en chef au National Film Center.

Ainsi, le story-board du film l’Université est un endroit agréable (Daigaku yoi toko, 1936), dont le film est malheureusement perdu, est tellement précis qu’il semble permettre de réaliser le film à l’identique : même le métrage de la pellicule est indiqué pour chaque plan. Pour M. Okada, ces indications étaient destinées à servir au doublage. Cet exemple illustre bien la rigueur d’Ozu.

Story-board du Goût du Saké(1963) (prêt du Kawakita Memorial Film Institute)

Une dimension spatiale singulière

(à gauche) Échantillons de tissus pour les costumes de Fleurs d’équinoxe (prêt du Kawakita Memorial Film Institute)

Le dernier chapitre de l’exposition est consacré à des pièces prêtées par le directeur artistique attitré d’Ozu aux studios de la Shôchiku à Ôfuna, Hamada Tatsuo.

Chez Ozu, l’importance primordiale était accordée à la composition à l’écran, le réalisme du lieu était secondaire. C’est ainsi que les croquis des décors construits pour le plateau de Fleurs d’équinoxe font apparaître une maison étrange avec un couloir démesurément long. De même, la position de la caméra très basse pour les prises de vue en intérieur obligeait les décorateurs de l’équipe des films d’Ozu à construire un plafond, alors que généralement les décors n’ont pas de plafond, tant qu’il n’apparaît pas dans le cadre.

Échantillons de papier pour portes coulissantes, et échantillons de tissus de rideaux, réunies dans un cahier. Ce sont ces échantillons qui ont permis de retrouver les nuances exactes de couleur lors de la restauration digitale des films.

Photos de décors de Fin d’automne (collection Atsuta Yûharu)

Les photos de décors de Fin d’automne et du Goût du Saké sont également des documents précieux pour connaître la façon de travailler d’Ozu. Ozu avait institué pour chacun de ses films une journée de prises de vue « décors uniquement ». Les bouteilles de saké, les pions sur les damiers de go étaient disposés à la perfection et photographiés quasiment dans la même position que celle prévue pour le tournage de la scène avec les acteurs. Mais il ne passait pas au tournage des acteurs tant qu’il n’était pas satisfait des prises de vue des décors. Preuve absolue de l’attention d’Ozu à l’esthétique de ses décors.

L’exposition propose des dispositifs amusants pour les visiteurs qui désirent prendre des photos. Par exemple un décor peint reproduit la ruelle du bar du film Le goût du saké. Avec les enseignes dessinées par Ozu, bien entendu. Ces enseignes ont d’ailleurs été recréées à l’identique et éclairent le hall de l’exposition.

Les visiteurs s’accroupissent pour retrouver le point de vue exact de la caméra d’Ozu. Les enseignes, qui semblent trop grandes en réalité, s’avèrent juste aux bonnes proportions dès qu’elles se trouvent dans le cadre. Cette appréhension directe de la technique d’Ozu permet de ressentir sa conception de l’espace et du point de vue. Le décor peint et les enseignes ont été réalisés spécialement pour l’exposition, grâce à la collaboration de l’Association japonaise des directeurs artistiques du cinéma et de la télévision.

 

Ozu Yasujirô a créé son univers filmique en tirant profit de son goût et de son talent artistique. Il est très émouvant de voir, dans chacune des pièces exposées, la précision consciencieuse avec laquelle Ozu abordait le moindre détail.

L’exposition « L’iconographie de Yasujirô Ozu » se tient jusqu’au 30 mars 2014. Certaines pièces ne sont exposées qu’un certain temps, remplacées par d’autres au fur et à mesure. La photo de bannière présente une vue de l’exposition dans son état initial.

En collaboration avec National Film Center au sein du Musée National d’Art Moderne de Tokyo
Texte : Watanabe Reiko
Photographies : Kawamoto Seiya

(*1) ^ Sudara bushi, chanson comique interprétée par Hana Hajime et les Crazy Cats dont le succès devint un véritable phénomène de société en 1961.

  • [14.03.2014]

Après une expérience professionnelle dans une société de distribution de films et un journal, elle devient journaliste indépendante. Ses domaines principaux sont l’art, la musique, la littérature, la gastronomie, la mode et le design, tout ce qui tourne autour des modes de vie de façon générale. Elle a publié un grand nombre d’interviews et d’articles concernant des personnalités du cinéma sur le site Web DaCapo (éd. Magazin House)

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