Dossier spécial L'histoire du whisky japonais
Le fabuleux destin de Taketsuru Rita, l’épouse de celui qui inventa le whisky japonais

Tony McNicol [Profil]

[03.10.2014] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Il y a 96 ans, une fille de médecin dans une petite ville d’Écosse était tombée amoureuse d’un étudiant japonais… Suivons les traces de Jessie Roberta “Rita” Cowan qui épousa Taketsuru Masataka, le futur fondateur de Nikka Whisky, vint vivre avec lui au Japon et le soutint toute sa vie.

Harry Hogan qui dirige une entreprise familiale de traiteur près de Glasgow, en Écosse, savait qu’une de ses grand-tantes était partie vivre au Japon. Cette histoire se transmet dans sa famille depuis qu’il est tout jeune. Mais ce n’est que bien plus tard qu’il commença à s’intéresser de près au destin extraordinaire de cette grand-tante.

Rita, à l’occasion d’un retour dans son pays en 1931 (deuxième à partir de la gauche). Sa mère est à droite. ©Tony McNicol

De nombreuses photos sont placées sur le bureau de Harry, ainsi que des livres et magazines japonais, des vidéos japonaises et même un manga. Tous ces documents rapportés du Japon parlent de la vie de sa grand-tante. Elle s’appelait Taketsuru Rita (1896-1961). Elle était l’épouse de Taketsuru Masataka, le fondateur de la compagnie Nikka Whisky. Pendant quarante ans, cette femme née et élevée en Écosse a soutenu son mari, jusqu’à ce que Nikka devienne la marque de whisky réputée que l’on sait.

Harry Hogan nous montre une photographie de Rita prise lors de son retour en Écosse en 1931. Rita est assise sur un sofa et tient une petite fille sur ses genoux. Cette petite fille est sa nièce Valérie, la mère de Harry. La grand-mère de Harry, Lucy était la sœur cadette de Rita. La fille assise à gauche de Rita est Lima, la fille adoptive de M. et Mme Taketsuru. La mère de Rita est également sur la photo. Cette photographie date du deuxième et dernier voyage de Rita dans son pays natal après son mariage.

Partir vivre au Japon malgré les oppositions au mariage

Jessie Roberta “Rita” Cowan est née à Kirkintilloch, non loin de Glasgow, en 1896. Selon le livre de Olive Checkland Rita et le whisky – Un mariage international avec le Scotch japonais, récit détaillé de la vie de Rita, celle-ci a eu une enfance heureuse dans une famille composée de son père, médecin local, sa mère, et trois autres enfants, dans l’une des plus belles maisons de la ville.

Mais son entrée dans l’âge adulte avait coïncidé avec la deuxième partie de la Première Guerre mondiale, durant laquelle périrent tant de jeunes hommes de sa génération. Ce qui arriva à son fiancé. Puis, en 1918, le décès de son père d’une crise cardiaque plaça la famille dans une situation extrêmement difficile. Olive Checkland note qu’au décès du Dr Samuel Cowan, on découvrit que quelque 400 clients étaient endettés auprès du médecin pour un total de £514, une somme considérable à l’époque. Sans plus aucun soutien, la mère de Rita envisagea même de vendre la maison de neuf pièces.

Avant d’en arriver à cette extrémité, la solution la plus naturelle était de prendre un locataire. Or, le locataire qui se présenta chez les Cowan était un homme bien différent des autres à tous points de vue : il s’appelait Taketsuru Masataka, c’était un jeune chimiste japonais très ambitieux. C’est la jeune sœur de Rita, Ella, étudiante à l’Université de Glasgow, qui l’avait rencontré et lui avait proposé de venir à la maison pour enseigner le judo à leur jeune frère, Campbell.

Quelque chose passa entre Masataka, qui faisait certainement face à la solitude et l’éloignement de son pays, et Rita, qui étouffait dans les contraintes de sa famille. Rita ne sentit-elle pas son cœur battre d’une intuition de vie neuve devant ce garçon sérieux à la beauté exotique ?

Leur amour fut immédiat, et ils se marièrent deux ans plus tard, en 1920. Masataka était l’héritier d’une grande famille de brasseurs de saké de Hiroshima. Sa famille fut tout d’abord fermement opposée à ce mariage, refusant de recevoir cette étrangère. Du côté de Rita, également, les choses ne furent pas simples et sa mère lui demanda de reconsidérer ce projet de mariage. Mais, bravant l’opposition de leurs familles respectives, Masataka et Rita quittèrent le Royaume-Uni en novembre de la même année pour commencer leur nouvelle vie au Japon.

Sa jeune sœur fut le lien entre les deux familles

Assis à gauche et au centre, Harry Hogan et sa mère Valérie lors de leur visite au Japon et de leur rencontre avec la famille Taketsuru, en 1998. Debout tout à gauche, M. Taketsuru Takeshi, ancien président de Nikka Whisky. ©Tony McNicol

La seconde sœur de Rita, Lucy, autrement dit la future grand-mère de Harry, s’entendait très bien avec sa sœur aînée. Aux dires de Harry, sa grand-mère écrivit beaucoup et souvent à sa sœur partie vivre au Japon. Elle en reçut également de très nombreuses réponses. Lucy fit même le déplacement au Japon et fut la seule personne de la famille Cowan à visiter le Japon du vivant de Rita, en 1959, deux ans avant sa disparition.

Lucy devint une amie proche de Takeshi, le neveu de Masataka que le couple Taketsuru avait adopté comme leur fils, qui devait devenir quelques années plus tard président de Nikka Whisky. Se rendant régulièrement au Royaume-Uni pour ses affaires, il faisait souvent le déplacement du bureau de Londres à la distillerie propriété de Nikka Whisky en Écosse. Il ne manquait pas de venir faire une petite visite à Lucy en limousine et tout son entourage.

  • [03.10.2014]

Écrivain, photographe et traducteur. Tony McNicol vient de rentrer en Grande Bretagne après avoir vécu quinze ans au Japon. Il réside à présent dans la ville de Bath où il goûte aux joies de la campagne anglaise. Mais le riz japonais lui manque.

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