Dossier spécial Sous le feuillage des arbres géants du Japon
Les géants de la forêt sous la neige

Takahashi Hiroshi [Profil]

[16.02.2017] Autres langues : 日本語 | ESPAÑOL | Русский |

Dans le paysage en neige, les arbres géants imposent leur présence. Observez leur auguste image attendre le printemps avec sagesse, et vous sentirez certainement la débordante réserve de force vitale emmagasinée sous l’écorce.

Plus on se déplace vers le nord, plus les arbres à feuilles caduques laissent la place aux arbres à aiguilles persistantes. Leur forme végétative est plus adaptée pour se protéger des rigueurs de la neige et du froid. Et même eux, le cas n’est pas rare, peuvent perdre une branche maîtresse sous le poids de la neige. Quand c’est le tronc lui-même qui cède sous le poids, l’arbre y laisse la vie. On sent physiquement l’impatience avec laquelle ces êtres vivant attendent le printemps dans ces conditions extrêmes.

La région qui fait face à la mer du Japon, entre la région du Hokuriku et le Tôhoku, est l’une des plus enneigées du monde. Les arbres géants de ces régions sont quasiment impossibles d’accès en hiver, quand bien même il y aurait un hameau à proximité. La joie de les voir est évidemment d’autant plus grande. Contempler ces géants impassibles attendre la fonte des neiges et le retour du printemps est particulièrement émouvant.

Le Jiji-sugi du mont Haguro (Yamagata)

Espèce : cèdre du Japon (Cryptomeria japonica)
Localisation : Sanctuaire des Dewa sanzan – 7, Aza Touge, Touge, Haguro-machi, Tsuruoka-shi, Yamagata-ken 997-0211
Circonférence : 8,3 m, hauteur : 48,3 m, âge : 1 000 ans
Patrimoine naturel du Japon
Taille  ★★★
Vigueur  ★★★★
Forme  ★★★★
Branchage  ★★★
Majesté  ★★★★★

Le sentier vers le sanctuaire du mont Haguro se prolonge sur environ 2 kilomètres à partir de la porte de Zuishinmon. De part et d’autre des 2 446 marches de pierre, des sugi (cyprès du Japon, appelés aussi cryptomères) vieux de 300 à 600 ans vous accompagnent. Ils sont plus de 400, et l’atmosphère qui règne sous leur canope est très mystérieuse. Ici, il fait sombre même en plein jour. Le sentier dans sa totalité est protégé comme bien naturel national, et ce paysage est l’une des images emblématiques de la nature japonaise. Il est de plus en plus regardé comme un espace sacré, peut-être sous l’influence de la récente mode spiritualiste.

Dix minutes environ à monter dans la forêt de sugi, c’est juste le temps qu’il faut pour que vos pieds se fassent au chemin et que vous commenciez à vous sentir suffisamment à l’aise pour admirer un peu l’espace autour de vous. Soudain, une pagode à cinq étages semble jouer à cache-cache derrière les arbres. On la dit construite par Taira no Masakado (903 ?-940), et aujourd’hui, elle est classée au répertoire des trésors nationaux. Et à deux pas de la pagode, comme un huissier chargé d’introduire les visiteurs, un énorme sugi se tient droit et solennel : c’est le Jiji-sugi du mont Haguro. Vous le reconnaîtrez tout de suite, il se démarque de tous ceux de ses environs par sa taille et sa circonférence. Impossible de regarder ce géant qui perce les cieux sans ressentir une émotion devant cette profusion de masse.

On dit que jadis, un second sugi, encore plus grand, montait la garde auprès du sanctuaire du mont Haguro. À l’époque d’Edo, on les appelait « grand-père sugi » et « grand-mère sugi ». Nul doute qu’ils formaient alors un magnifique couple.

Mais en 1902, un typhon a abattu la grand-mère. On dit que le Jiji-sugi (jiji est une autre façon d’appeler un grand-père) fut tellement inconsolable d’avoir perdu sa moitié qu’on l’entendit gémir trois jours et trois nuits. Le survivant fut classé monument naturel national et prit officiellement le nom de Jiji-sugi à ce moment-là. Une autre hypothèse affirme l’inverse : le grand-père a été abattu et la grand-mère le pleura trois jours et trois nuits. Aucun moyen de savoir actuellement la vérité.

La forêt de grands cyprès du mont Haguro est un spectacle extraordinaire tout au long des quatre saisons, mais, si je peux recommander une période de l’année, ce serait l’hiver. C’est au sein des rudes conditions de la nature hivernale, dans le silence absolu, que le grand sugi se montre dans toute son admirable austérité.

Et puis, je voudrais vous faire partager un petit secret qui multiplie le plaisir de la découverte lors de la montée du long escalier vers le mont Haguro : des motifs sont creusés dans la pierre même des marches. Des motifs de bon augure : cruchon et coupe à saké, lotus, etc. Amusez-vous à les chercher pendant que vous montez. Il y en a 33 au total, et on dit que pour celui qui les trouve tous, tous ses souhaits seront exaucés.

  • [16.02.2017]

Photographe d’arbres géants. Né en 1960 dans la préfecture de Yamagata, il a grandi à Hokkaido. Depuis sa première rencontre avec les arbres géants en 1988, il en a photographié plus de 3 300. Il est l’auteur d’À la rencontre des arbres sacrés (Tokyo Chizu Publishing), Les Arbres géants du Japon (Takarajimasha) et Mille années d’existence – les arbres géants (Shin Nihon Shuppan), entre autres. Commentateur au Musée forestier d’Oku-Tama, gestionnaire de la base de données des arbres géants du ministère de l’Environnement et président de l’Association tokyoïte des arbres géants.

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