Bébés échangés à la naissance : l’attitude révoltante d’un hôpital de Tokyo

Société

Deux bébés ont été échangés en 1967 à l’hôpital universitaire Juntendô, à Tokyo. L’hôpital a reconnu les faits lorsque l’affaire a été révélée en avril dernier par des hebdomadaires et d’autres médias, mais Prime Sunday, une émission d’information de la chaîne Fuji TV, a eu accès à l’enregistrement vidéo des 30 heures de négociations entre l’hôpital et une des victimes de l’échange. Cet incident montre la mauvaise foi révoltante de l’hôpital et la colère de la victime.

« N’est-ce pas une conséquence de votre infidélité ? »

L’incident a eu lieu en 1967 à l’hôpital, immédiatement après la naissance de Suzuki Yoshio (il s’agit d’un pseudonyme), un homme âgé de 51 ans aujourd’hui. La dure épreuve de Yoshio a commencé en 1974, après avoir effectué un bilan de santé en première année d’école élémentaire. Sa mère, Teruko (également un pseudonyme), a remarqué que le groupe sanguin de son fils était incompatible avec celui d’un enfant né d’elle et de son mari.

Teruko s’est alors rendue à l’hôpital Juntendô pour leur faire part de sa dramatique découverte et connaître la vérité. Mais la réponse qui lui a été donnée l’a laissée sans voix.

Elle raconte. « L’hôpital n’a rien voulu reconnaître parce que, selon eux, une telle erreur était impensable dans un établissement aussi éminent. Et vis-à-vis de la preuve que je leur avais amenée, à savoir le groupe sanguin de l’enfant, ils ont été jusqu’à me demander si je n’avais pas été infidèle ! Et ils m’ont congédié en me disant que si j’avais une objection, je n’avais qu’à leur intenter un procès. »

L’hôpital Juntendô, dans l’arrondissement de Bunkyô à Tokyo.

Après cet épisode, le mari de Teruko s’est mis à douter de la fidélité de sa femme. Les tensions que cela a fait naître entre eux ont abouti à leur divorce six mois plus tard. Yoshio est resté avec sa mère, mais elle est rapidement tombée malade et ne pouvait plus s’occuper de son fils. Celui-ci a ainsi commencé à vivre chez d’autres membres de sa famille.

Chez eux, Yoshio a eu une enfance malheureuse. Il s’entendait souvent dire que c’était à cause de lui que ses parents avaient divorcé, ou qu’il ne leur ressemblait pas parce qu’il n’était pas leur enfant. Mais ce n’est qu’il y a trois ans, en 2015, que sa mère lui a annoncé qu’il n’était pas son fils. Le test ADN qu’il a décidé de faire était sans appel : la probabilité qu’il soit le véritable enfant de ses parents était de 0 %.

Yoshio et sa mère, Teruko

À l’époque de la naissance de Yoshio, des affaires d’échanges de bébés se produisaient dans tout le Japon. Selon une enquête réalisée en 1974, 32 échanges avaient été recensés dans les quinze ans entre 1957 et 1971. S’agissant uniquement de cas avérés, tout porte à croire qu’il y en a eu beaucoup plus, et celui de Yoshio n’était pas compris dans ce nombre.

Certaines victimes ont lancé des actions en justice. En 2013, un homme échangé à sa naissance en 1953 a fait un procès à l’hôpital où il était né et a obtenu 38 millions de yens de dommages et intérêts.

Des négociations en vain ?

Pour sa part, Yoshio a entamé des négociations avec l’hôpital Juntendô en avril 2016, notamment parce qu’il souhaitait connaître l’identité de ses parents biologiques. Ces discussions, Yoshio les a enregistrés en vidéo afin de prouver les multiples changements d’attitude et de déclarations de l’hôpital.

Ainsi, dans la cinquième séance de négociation, le 9 décembre 2016, l’hôpital a admis que la mère de Yoshio y était venue lorsque son fils avait 7 ans. Le responsable de gestion des crises de l’hôpital y déclare : « Nous aurions dû faire quelque chose à ce moment-là. »

De plus, ce négociateur a reconnu la véracité des déclarations de la mère de Yoshio : « Le médecin traitant se souvenait bien de sa visite. Comme elle, il se rappelle lui avoir dit qu’elle n’avait qu’à leur intenter un procès ».

Ce jour-là, les négociations avaient progressé. Selon l’enregistrement, le médecin en charge de la gestion des crises avait promis de fournir à Yoshio des informations sur ses parents biologiques et un dédommagement. Il ajoutait : « le président de l’hôpital m’a ordonné de rédiger une conclusion, ce que j’ai fait ce matin. Le recteur de l’université, le directeur de la faculté de médecine, le directeur de l’hôpital, le sous-directeur et neuf autres dirigeants ont finalisé leur décision. Ils étaient tous d’accord sur la nécessité d’arriver à une résolution rapide. »

Yoshio a ensuite demandé les documents relatifs à la naissance de l’autre enfant dans l’échange, uniquement dans le but de pouvoir se rendre sur la tombe de ses parents biologiques et de connaître ses origines. Voici la réponse de son interlocuteur : « Vous n’avez qu’à nous intenter un procès, et demander les documents concernant les accouchements du jour de votre naissance. Dans ce cas-là, vous aurez le droit de les voir sans avoir besoin du consentement de l’hôpital. »

Yoshio avait donc un moyen de pouvoir découvrir ses origines. Les négociations qui avaient duré neuf mois à ce stade semblaient être parvenues au résultat qu’il espérait. Mais lors de la 6e séance de négociations, 19 jours plus tard, le même médecin responsable de la gestion de crise a brusquement changé de discours.

« Je suis navré de vous apprendre que nous discutons avec un nouvel avocat pour vos démarches. Le président du conseil d’administration a décidé de reprendre de nouvelles négociations. Nous discuterons des dommages et intérêts ainsi que de qui s’y rapporte lors de nos réunions. »

Yoshio s’est alors emporté : « Et que veut faire le président du conseil d’administration ? Vous m’aviez dit la dernière fois que tout était approuvé, non ? » Le médecin a répondu que le recteur et toutes les personnes qui s’étaient occupés jusqu’à présent des négociations ne faisaient pas partie du conseil d’administration, et que le président était hiérarchiquement supérieur au recteur.

« Il faudra donc rediscuter du dédommagement ? » a demandé Yoshio. « Je ne sais pas, mais le nouvel avocat nous a demandé de ne pas négocier », lui a répondu le médecin. « Je suis désolé », a-t-il ajouté face à Yoshio qui s’était remis en colère.

Douze jours plus tard, le 10 janvier 2017, a eu lieu la septième session de négociations. À la table cette fois-ci, le médecin présent jusque-là avait cédé sa place à deux avocats représentant Juntendô. « L’hôpital vous demande pardon, lui ont-ils dit. Il vous versera un dédommagement dans le cadre d’un arrangement à l’amiable vis-à-vis de l’erreur qu’il a commise. Concernant votre relation avec la famille impliquée dans cet incident, l’hôpital n’effectuera aucune recherche, pour respecter sa vie privée et ne pas la troubler. »

Le montant du dédommagement mentionné ce jour-là était de loin inférieur à celui qui avait été décidé le 9 décembre précédent, lors de la cinquième séance de négociations.

Yoshi était furieux. « Les négociations auraient été menées jusqu’à présent par des gens qui n’étaient pas officiellement chargés de le faire ? Pendant un an, ils auraient pris de mon temps pour négocier avec eux ? Ils m’ont pourtant dit qu’ils étaient chargés de le faire ! Vous n’allez pas me convaincre, ma famille et moi, avec de l’argent ! Tout a commencé lorsque que mère vous a demandé qui était son fils biologique. Si vous aviez vraiment répondu à sa requête à ce moment-là, nous n’en serions pas là aujourd’hui. En un an, nous n’avons pas rencontré une seule personne qui a un vrai pouvoir décisionnel. Nous n’avons pas non plus reçu d’excuses ni de reconnaissance de votre part. »

Pour le droit de rencontrer ses parents biologiques

Malgré un an d’efforts, tout était revenu à zéro. Yoshio était épuisé. « Je ne fais plus confiance à l’hôpital, et plutôt que de continuer dans ce brouillard, je veux qu’au moins la réalité de cette affaire d’échange soit reconnue. » C’est ainsi qu’il a accepté un dédommagement bien inférieur à ce qui avait été proposé à l’origine.

Le texte de l’accord comprenait une clause imposant le secret, selon laquelle il ne devait informer aucune tierce partie de l’erreur, mais voici ce que Yoshio a dit des raisons qui l’ont poussé à accepter de répondre aux questions des journalistes : « Au départ, je n’avais pas du tout l’intention de parler aux médias comme je le fais maintenant. Mais Juntendô m’a dit que le résultat de cette transaction serait publié sur son site Internet. Je suis allé voir ce qu’il disait et j’ai lu ceci : "Étant donné que nous avons appris ce qui s’était produit cinquante ans après les faits, nous ne ferons pas de recherche pour identifier l’autre famille impliquée". Tout cela est faux puisque ma mère est allée à l’hôpital quand j’avais 7 ans, pour savoir la vérité, et elle a été chassée. L’hôpital cache ce fait. Et on peut aussi lire sur le site que l’hôpital a présenté ses excuses, ce qui n’est pas vrai ».

Suzuki Yoshio et sa mère ont alors décidé de parler de leur affaire aux médias car cette explication de Juntendô leur paraissait trop à sens unique. Sadamoto Yoshinori, un avocat spécialiste des erreurs médicales, partage leur colère. « Rejeter le droit de connaître les parents biologiques n’est pas normale. L’argent ne peut se substituer à ce droit, et cet accord ne respecte pas l’éthique », estime-t-il.

Ikeuchi Hiromi, une spécialiste des questions familiales, voit les choses de cette manière : « Il est étrange que ce soit l’hôpital qui décide ou refuse la rencontre avec les parents biologiques. L’échange de bébés est une erreur médicale. Étant donné un tel fait, l’hôpital a le devoir de s’excuser non seulement vis-à-vis des Suzuki, mais aussi de la famille de l’autre enfant victime. Juntendô souligne que la décision de ne pas lui révéler ce qui est arrivé est motivée par leur désir de ne pas perturber leur vie, mais l’hôpital n’a aucun droit de tenir de tels propos. »

Ikeuchi Hiromi, spécialiste des questions familiales

Aujourd’hui, Yoshio confie : « Lorsque je consulte un médecin, je ne peux donner aucune information sur les maladies héréditaires qui me concernent. Je n’ai aucune intention de nuire à la vie de l’enfant biologique des parents qui m’ont élevé, mais j’aimerais savoir qui sont mes parents biologiques. S’ils n’ont pas envie de me rencontrer, je l’accepterai. Mais je pense que j’ai aussi le droit de savoir. Quel genre de vie a eu ma vraie mère ? Était-elle heureuse ? Le temps file et personne ne peut revenir en arrière. Une seule photo d’elle me suffirait. »

(Texte initial en japonais sur Prime Online de FNN du 26 août 2018. Photo de bannière : Suzuki Yoshio et ses parents adoptifs)

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