Comment les Japonais voient-ils l’Afrique ?

Société

Les Japonais sont le peuple qui se soucie le plus au monde de ce que l’on pense de leur pays. Voilà plus de 27 ans que j’habite ici, et chaque nouvelle rencontre avec un Japonais ou une Japonaise se signale par les mêmes questions : « Que pensez-vous du Japon ? Est-ce un pays facile à vivre ? La vie à Kyoto n’est-elle pas trop difficile ? » Par ailleurs, leur vision de l’étranger reste très générale et les stéréotypes sont légion. Il s’agit là d’un phénomène récurrent, sans lien avec le niveau d’éducation de l’interlocuteur. Dans mon cas, les étiquettes qui me collent à la peau sont les suivantes : « Africain », « Ne parle pas le japonais » et « A la vie dure au Japon ».

Une connaissance floue de l’Afrique

Il y a quelques années de cela, l’Association japonaise d’études africaines à laquelle j’appartiens a organisé un symposium sur le thème des relations nippo-africaines. L’un des objectifs était d’entendre ce que les Africains avaient à dire au Japon. À l’époque, j’ai souligné l’étrangeté du thème choisi : pourquoi réfléchir aux relations entre un pays et un continent ? L’Afrique, c’est 54 États. N’aurait-il pas plutôt été bienvenu de s’intéresser aux relations du Japon avec chacun de ces pays ?

En matière de relations nippo-africaines, on tombe vite dans le biais de la vision globale qu’ont les Japonais de l’Afrique dans son ensemble. Les Japonais se demandent certainement ce que pensent les habitants de chaque nation africaine de leur propre pays. Et pourtant, la vision qu’ils ont eux-mêmes de ces pays reste floue et abstraite. En effet, il m’arrive souvent d’entendre : « Je suis allé au Maroc, et en Égypte aussi, mais jamais en Afrique. »

Pour les Japonais, sans doute l’Afrique se résume-t-elle le plus souvent à l’Afrique subsaharienne. C’est une vision totalement désincarnée, qui fait du continent un seul pays. Pourquoi un tel biais ? Comment s’est formée cette vision ? Cette question me taraude. Alors qu’aujourd’hui, les Japonais sont de plus en plus nombreux à se rendre en Afrique, les informations sur la société et la culture de ce continent et de ses pays restent limitées et, quand elles existent, elles sont souvent erronées. Dans le même temps, les habitants des diverses nations africaines puisent la majorité de leurs connaissances sur le Japon dans les médias, des informations bien souvent parcellaires.

L’Afrique en retard sur le Japon ?

Le magazine américain TIME (édition Asie) publiait, en avril 2001, un dossier intitulé « How the world sees Japan » (Comment le Japon voit le monde). Dans l’article qui ouvrait le dossier, « Why Japan Cares What You Think » (Pourquoi le Japon se soucie de votre opinion), Ian Buruma écrivait ce qui suit :

« Que pensez-vous du Japon » est la première question à laquelle doit répondre toute personnalité occidentale à son arrivée à l’aéroport de Narita, […] comme si un bref aperçu de l’aéroport permettait de se faire une idée un tant soit peu intéressante du pays […].

« Pourquoi les Japonais se soucient-ils tant de ce que les Occidentaux pensent de leur pays ? » Je parle des Occidentaux, parce que l’opinion des autres Asiatiques ou des Africains n’intéresse pas autant. Nous avons vu certains faire une magnifique carrière dans les médias japonais grâce à ce qu’on pourrait qualifier de « tropisme des yeux bleus », sans qu’il n’y ait jamais de « tropisme des yeux marron. » […]

Bref, pour le Japon, ce qui compte est le regard de l’Occident, l’évaluation qui est faite de sa modernisation et le stade de développement qu’a atteint l’Archipel. Les Japonais cherchent à approfondir leur compréhension des cultures développées (ou qu’ils considèrent comme telles) et à se développer encore. Le point de vue des pays africains moins développés compte moins ; d’ailleurs, les Japonais se préoccupent davantage de savoir dans quelle mesure ces nations sont en retard sur leur propre pays.

Communiquer par-delà les étiquettes

Il m’arrive d’avoir à expliquer à des Japonais le thème de mes recherches, à savoir l’habitat au Mali. Par exemple, au Mali, la cour intérieure devient cuisine lorsqu’on y prépare les repas, mais elle se fait salle à manger quand la famille s’y réunit pour manger. Aujourd’hui, l’habitat collectif, où plusieurs familles se partagent une maison, est courant ; la cour intérieure fait alors partie des espaces communs. Voici ce que l’on me répond bien souvent : « On dirait le Japon d’il y a quelques dizaines d’années, ça me rappelle le quotidien à l’ère Shôwa. Aujourd’hui que le Japon s’est développé et que la vie est devenue tellement pratique, le quotidien des Maliens me remplit de nostalgie. »

Le professeur Sacko sur le terrain avec ses élèves, à Kyoto.

Quand les Japonais s’intéressent à l’Afrique, il me semble que c’est souvent non pas pour étudier sa situation et les problèmes actuels, mais seulement pour en souligner la différence. Le symposium déjà évoqué avait pour titre « Ça, c’est bizarre ! Les relations nippo-africaines » – un titre inspiré d’une célèbre émission télévisée de l’époque dans laquelle les étrangers invités soulignaient les bizarreries qu’ils relevaient au Japon, pour en faire prendre conscience aux Japonais.

De la même façon, au sujet de l’Afrique, je souhaite qu’on ne se concentre pas uniquement sur le retard du continent. On me demande souvent de présenter mon pays natal ; dans la plupart des cas, mon interlocuteur espère que je vais parler des bizarreries du Mali, ou des points sur lesquels il est en retard par rapport au Japon. Quand j’explique qu’au Mali, il existe plusieurs cultures (23 ethnies peuplent le pays) et qu’à la fin de mon exposé, le maître de cérémonie conclut en disant : « Nous avons bien compris ce qu’était l’Afrique », cela me laisse pantois. Et imaginez ma déception lorsqu’il me demande ensuite : « Que mange-t-on en Afrique ? » ou « Comment dort-on en Afrique ? » Rien de ce que j’ai expliqué n’a vraiment atteint son but…

Les Japonais ont tendance à classer les gens et les faits dans des catégories préétablies. À l’heure où la mondialisation progresse, ces catégories n’ont souvent plus aucun sens. L’important est, par-delà ces étiquettes, d’établir un lien d’égal à égal pour vraiment communiquer ; voilà ce que l’on peut espérer du Japon à l’avenir.

(Publié à l’origine en japonais. Photo de titre avec l’aimable autorisation de l’Université Kyoto Seika)

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