160 ans d’amitié franco-japonaise : les deux pays peuvent-ils se faire une place en Asie de l’Est ?

Uehara Yoshiko [Profil]

[22.11.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 |

Une nouvelle relation franco-japonaise ?

L’année 2018 marque le 160e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et le Japon, qui ont signé en 1858 un traité d’amitié et de commerce. À cette époque où l’Archipel venait d’abandonner sa politique de fermeture et entrer dans la communauté internationale, la France représentait un bon modèle de modernisation. Aujourd’hui, les deux pays ont créé un partenariat stable. Quelles relations doivent-ils rechercher pour l’avenir ?

Chaque fois que je me rends en France, je suis étonnée par la recherche perpétuelle de réforme de ce pays à la longue histoire. À cet égard, Marseille m’impressionne particulièrement. Cette ville que j’apprécie beaucoup a pendant longtemps souffert d’une image négative due au chômage et à la criminalité. Ces dernières années cependant, grâce au réaménagement de la zone portuaire, la cité phocéenne est en passe de se transformer en une agglomération visitée par les touristes qui débarquent des bateaux de croisière, attirés par les gratte-ciel conçus par de célèbres architectes et par les centres commerciaux et culturels issus de la rénovation des vieilles installations portuaires. Forte de sa nouvelle identité de ville méditerranéenne, Marseille s’active à devenir une base pour le transport maritime mondial.

De l’autre côté de l’horizon, se trouve Shanghai, une ville moteur de l’Asie de l’Est, une région en plein dynamisme. En 2017, année qui marquait le 30e anniversaire de leur jumelage, les deux villes ont signé un accord destiné à intensifier leur coopération. Alors que l’économie japonaise connaît un lent déclin, il faut absolument s’en inspirer, mais en adoptant une perspective plus vaste : celle de l’Asie de l’Est, Chine comprise. J’y vois une stratégie future que devrait suivre le Japon.

L’Asie de l’Est, au cœur de laquelle se trouve la Chine, est appelée à jouer un rôle central dans le monde. Parmi les idéologies diverses que composent les pays de cette région, le Japon est l’un des rares qui partagent les mêmes valeurs et modèles que les pays occidentaux. Vu sous cet angle, la relation stratégique entre le Japon et la France devra acquérir une importance encore plus grande.

Les ambivalences de l’Asie de l’Est

La complexité de la région de l’Asie de l’Est réside sans doute dans l’intrication de deux univers : l’économie et la défense.

Sur le plan de la défense, la région abonde en tensions complexes. La Corée du Nord, qui pourrait être récompensée par les États-Unis si elle renonce au nucléaire, a entrepris d’améliorer ses relations avec la Corée du Sud, dans une diplomatie sur laquelle elle concentre toute son attention. La situation va probablement continuer à évoluer. Certains signes montrent aussi que la Russie penche plus vers le Pacifique, et chacun se souvient des plus grandes, et très spectaculaires, manœuvres militaires jamais menées depuis la Guerre froide par la Chine et la Russie cet été avec la participation de Xi Jinping. La Chine montre plus que tout une fermeté inébranlable dans sa quête d’expansion maritime et au sujet des territoires disputés, suscitant l’hostilité de ses voisins, avec qui le Japon a du reste diverses questions pendantes…

Plutôt que d’adopter une perspective internationale, tous ces pays, qui ont vu le nationalisme progresser ces dernières années, accordent la priorité à leurs intérêts et à ce qui relève de leur situation intérieure. Tout ceci instaure un climat de méfiance mutuelle dans la région. Bien sûr, il y a peu de risque que ces éléments créent des conflits immédiats, mais la communauté internationale tout entière doit veiller à ce que des incidents fortuits ne conduisent pas à une crise mondiale.

D’un autre côté, les liens économiques en Asie de l’Est sont de plus en plus dynamiques, et l’interdépendance économique mutuelle de la région lui apporte la croissance. Mais pour le Japon, cela a impact négatif. En effet, en transférant des usines à l’étranger à l’instar des pays européens, la production industrielle de l’Archipel a diminué, le forçant à entreprendre de grandes restructurations.

En considérant toutefois l’Asie de l’Est dans sa globalité, il est à prévoir que la circulation transfrontalière des personnes, des marchandises, des flux financiers et des informations va perdurer, et que la région formera un bloc économique gigantesque. Même si le Japon stagne, il en bénéficiera probablement, au moins car il se trouve dans cette zone clef appelée à avoir une place centrale dans le monde. À l’Archipel désormais de définir son rôle dans cette région.

  • [22.11.2018]

Professeur à l’Université Ferris, département échanges internationaux. Née en 1965 à Fukuoka. Spécialiste des relations internationales françaises. Diplômée en 1989 de la Tokyo Women’s Christian University, département d’histoire. Titulaire d’un DEA en histoire des relations internationales contemporaines, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (1994) et d’un doctorat en sociologie, Université Hitotsubashi (1996). Co-auteur de L’intégration européenne et la France, sous la direction de Yoshida Tôru (Hôritsu Bunkasha, 2012) et Après la guerre – réconciliation et tolérance, sous la direction de Tanaka Takahiko et Aoki Hitoshi (Keisô Shobô, 2008) et auteur de nombreux articles sur la politique et la diplomatie françaises dans le cadre de l’intégration européenne et de la globalisation.

Articles liés
Autres chroniques

Nippon en vidéo

バナーエリア2
  • Chroniques
  • Actu nippone