À qui appartient Okinawa ?

Politique Société

Sous l’influence du différend territorial sino-japonais concernant les îles Senkaku se développe en Chine une théorie dite de « l’appartenance d’Okinawa ». Quels changements s’opèrent dans la conscience des habitants d’Okinawa, alors que l’archipel a commémoré en 2013 le 41e anniversaire de son retour sous la souveraineté japonaise ? Le chef éditorialiste du journal Okinawa Times commente.

Le différend territorial concernant la souveraineté des îles Senkaku ne montre aucun signe d’apaisement. Des propos à caractère émotionnel sont échangés d’un pays à l’autre, là où seule la raison devrait régner. Les médias transmettent et amplifient la tendance, et les échanges sur internet s’enveniment. Cela n’en finit pas. Cette situation n’est bénéfique pour aucun des deux pays.

L’un des points sur lequel le décalage est le plus important se situe au niveau d’une théorie qui prend actuellement de l’ampleur en Chine, théorie dite de « l’appartenance d’Okinawa ».

Un journal chinois prêche la résurgence d’un mouvement indépendantiste okinawaïen

Le Quotidien du Peuple (Renmin Ribao), organe officiel du Parti Communiste Chinois, dans un article publié le 8 mai 2013, a écrit : « Le temps est venu de rediscuter de la question des Ryûkyû [autre nom de l’archipel d’Okinawa, qui fut un royaume indépendant jusqu’au milieu du XIXe siècle.— NdT], toujours historiquement non-résolue » (une traduction en japonais de cet article a été mise en ligne le 10 mai sur le site People’s daily on line, le site internet du Quotidien du Peuple). Suite à cet article, le Global Times, un autre titre du groupe Quotidien du Peuple, a publié le 11 mai un éditorial qui stipulait : « Si le Japon a en tête la destruction de la puissance chinoise, alors la Chine doit développer des forces pour “le retour à l’indépendance des Ryûkyû” dans la zone d’Okinawa ».

Le 10 mai, le journal chinois de Hong Kong Wen Wei Bao avait déjà affirmé : L’archipel des Ryûkyû est un territoire chinois depuis les temps anciens, le Japon a volé les îles Ryûkyû [Okinawa] et Diaoyu [Senkaku] par la force, avec l’appui des États-Unis d’Amérique ». Le Ministère des Affaires Étrangères chinois lui-même, par l’intermédiaire de sa revue Connaissance du monde du 16 mars, avait publié un essai qui affirmait « Le Japon ne possède pas de droit de souveraineté légal sur Okinawa ».

Il semble que ce type d’essais remettant en cause la souveraineté japonaise sur Okinawa soit en augmentation depuis la nationalisation des îles Senkaku en septembre 2012. Non seulement ces essais parlent de la question de l’appartenance et de la souveraineté sur Okinawa sans se préoccuper de l’opinion de ses habitants, mais des opinions très controversées comme « Rendez-nous Okinawa » polluent internet.

Les sentiments indéfectibles des habitants d’Okinawa

Le 15 mai 2013, à l’occasion du 41e anniversaire du retour de l’archipel sous la souveraineté japonaise, des chercheurs d’Okinawa ont fondé la Société de Recherche sur l’indépendance du peuple des Ryûkyû. Cette démarche s’inscrit dans le contexte de l’attitude du pouvoir japonais central qui a toujours ignoré l’opinion des habitants d’Okinawa sur la question des bases militaires. Mais que la Chine s’imagine sérieusement que de telles initiatives justifient en aucune manière que « la Chine doit développer des forces pour le retour à l’indépendance des Ryûkyû », cela ne saurait être autre chose qu’un dangereux anachronisme.

L’historien Tomiyama Kazuyuki, professeur de l’Université des Ryûkyû, a souligné que « au cours des Temps Modernes, tout en conservant des liens avec une Chine (des dynasties Ming et Qing) affaiblie, le Royaume des Ryûkyû entretenait des liens de dépendance avec le puissant fief Satsuma (du Japon) ». Il qualifie le royaume des Ryûkyû à l’époque des Temps Modernes de « Royaume à double allégeance » (Histoire de Ryûkyû-Okinawa, Ryûkyû-Okinawa-shi no sekai). Depuis cette période, l’archipel des Ryûkyû-Okinawa a vécu plusieurs changements de régime. Il est exact qu’à chaque fois des débats internes se sont fait jour sur la question de l’appartenance d’Okinawa. En 1879, quand fut aboli le royaume des Ryûkyû pour laisser la place au département d’Okinawa fondé simultanément, certains hauts fonctionnaires du royaume demandèrent l’asile à la dynastie des Qing ; en 1945, quelque temps après la fin de la bataille d’Okinawa, des voix se firent entendre contre le retour d’Okinawa au Japon, préférant la création d’un pays indépendant, d’autres préférant au contraire le maintien d’un mandat américain. En 1972, lors du retour sous la souveraineté japonaise, une opposition a existé.

Coincé entre deux grands pays, comment l’archipel d’Okinawa pourrait-il maintenir une indépendance ? Comment vivre en paix tout en maintenant la culture originale de l’archipel que les habitants chérissent tout en maintenant une autonomie économique réelle viable ? Ce sentiment existe aujourd’hui encore dans l’île.

Les sentiments des habitants d’Okinawa vis-à-vis de la Chine se détériorent

En novembre et décembre 2012, la Division Politique de sécurité régionale du Bureau du Gouverneur d’Okinawa a réalisé une enquête auprès de 3000 hommes et femmes de plus de 15 ans et moins de 75 ans vivant dans la préfecture, sur la perception des habitants d’Okinawa vis-à-vis de la Chine (voir à la fin de l’article les résultats en référence). Je précise que cette enquête a été réalisée après les manifestations anti-japonaises qui se sont déroulées un peu partout en Chine suite à la décision du gouvernement japonais de nationaliser les îles Senkaku.

À la question « Quelle est votre impression générale vis-à-vis de la Chine ? », la réponse est « plutôt mauvaise » : 57,9%, ou « mauvaise » : 31,1%, ce qui représente un total d’opinions défavorables de 89%.

Plusieurs facteurs ont été cités comme entravant le développement des relations entre la Chine et le Japon. Les principaux sont : la question territoriale, l’éducation anti-japonaise en Chine, ainsi qu’un sentiment général anti-japonais et le nationalisme de la population chinoise.

Du fait des relations historiques importantes entre Okinawa et la Chine, il était jusqu’alors admis que les sentiments de l’archipel vis-à-vis de la Chine étaient globalement positifs. Mais il suffit de voir les chiffres pour se rendre compte que ces sentiments sont en train de se dégrader rapidement. Et avec la campagne sur l’appartenance d’Okinawa dans les médias chinois depuis le début de l’année, il est indubitable que la méfiance et l’inquiétude des habitants d’Okinawa face à la Chine se sont encore amplifiées depuis.

Le « pacifisme réaliste » de ceux qui vivent sur la frontière

Alors que l’interdépendance économique de nos deux pays s’approfondit chaque jour davantage, l’écart de perception est très gênant. Parallèlement à l’image de la Chine vue du côté d’Okinawa, que nous venons de décrire, celle du Japon vue du côté chinois est très certainement encore plus négative. Que faudrait-il faire pour que chacun se mette à la place de l’autre, et ainsi améliorer notre compréhension mutuelle ? Un nationalisme anti-étranger n’aurait d’autre effet que d’exacerber les antagonismes et n’améliorera rien.

De nombreux habitants d’Okinawa (pas tous, néanmoins), sont défavorables à un renforcement des défenses militaires et à un positionnement militaire cohérent avec un encerclement militaire chinois. C’est le « pacifisme réaliste » de ceux qui vivent sur une frontière.

Dans les derniers temps de la Seconde Guerre mondiale, Okinawa s’est trouvé le théâtre de combats terrestres entre le Japon et les États-Unis d’Amérique. Après la guerre, sous l’administration d’occupation américaine, l’archipel d’Okinawa est devenu la « pierre de touche du Pacifique », posée devant les yeux de l’Union Soviétique et de la Chine. Nous avons assez connu de ces situations pénibles. Dans l’avenir, Okinawa aspire plutôt à jouer le rôle de carrefour pour le dialogue sino-japonais, et promouvoir la détente dans la région.

(D'apres l'original en japonais du 7 juin 2013)

Références : Enquête sur la perception des habitants d’Okinawa vis-à-vis de la Chine (extraits)

Ce sondage a été réalisé par la Division Politique de sécurité régionale du Bureau du Gouverneur d’Okinawa, du 21 novembre au 12 décembre 2012, sur un échantillon de 3000 personnes, hommes et femmes de 15 ans à 75 ans ; nombre de réponses valides : 1187 personnes (39,6%)

Données comparatives : 8e enquête d’opinion conjointe sino-japonaise (Japon entier), réalisée du 26 avril au 14 mai 2012, sur un échantillon de 1000 réponses valides, hommes et femmes de plus de 18 ans, lycéens exclus.
Question 1.  Quelle est votre impression générale vis-à-vis de la Chine ?
Okinawa (%) Ensemble du Japon (%)
Bonne 1,4 2,3
Plutôt bonne 7,7 13,3
Plutôt mauvaise 57,9 66,7
Mauvaise 31,1 17,6
Sans réponse 1,9 0,1
Question subsidiaire aux personnes ayant répondu « Bonne » ou « Plutôt bonne » à la Question 1
Pour quelle raison ? (Plusieurs réponses possibles)
Okinawa (%) Ensemble du Japon (%)
Parce que le développement de l’économie chinoise est indispensable à l’économie japonaise 47,4 52,6
Parce que les échanges au niveau privé et les échanges d’étudiants sont en progrès 43,7 35,3
Parce que les rencontres au sommet se multiplient et que les relations entre les gouvernements sont stables 2,4 5,8
Parce que j’ai bon espoir dans l’évolution de la société chinoise 22,9 33,3
Parce que la Chine a fourni de l’aide lors du séisme de mars 2011 21,4 20,5
Parce que les déclarations sur les problèmes du passé se sont faites plus rares 1,2 5,1
Parce que la politique chinoise a changé et attache plus d’importance à l’état des relations sino-japonaises 6,4 10,9
Parce que je m’intéresse à la culture chinoise et à l’histoire de la Chine et des Chinois. 46,8 31,4
Parce que les Chinois sont sérieux et travailleurs 18,0 15,4
Parce que le comportement des Chinois impose le respect 2,4 5,8
Parce que les produits chinois sont attrayants et bon marché 23,2 23,7
Parce que la Chine a commencé à respecter les règles de la politique internationale 6,1 5,1
Autres raisons 19,6 7,7
Aucune raison en particulier 3,1 9,0
Sans réponse 1,5 0,0
Question subsidiaire aux personnes ayant répondu « Mauvaise » ou « Plutôt mauvaise » à la Question 1
Pour quelle raison ? (Plusieurs réponses possibles)
Okinawa (%) Ensemble du Japon (%)
Parce que le système politique est différent 20,0 26,5
Parce que nous avons eu la guerre dans le passé 3,0 4,9
Parce que la Chine critique le Japon, par exemple sur les questions historiques 43,6 44,0
Parce que je ne comprends pas la façon de penser et les comportements patriotiques des Chinois 50,5 28,4
Pour leur comportement égoïste vis-à-vis des ressources énergétiques 60,1 54,4
Parce qu’ils augmentent leur arsenal militaire, il y a quelque chose de pas clair 38,0 34,8
Parce que je n’aime pas leur façon de jouer à la grande puissance 21,5 17,2
Parce que je considère l’attitude de la Chine comme hégémonique 36,4 23,0
Parce qu’ils continuent leur opposition concernant les îles Senkaku 56,0 48,4
Parce qu’ils ne respectent pas les règles internationales 58,4 48,3
Autres raisons 14,3 9,6
Aucune raison en particulier 0,1 4,9
Sans réponse 2,9 0,4
Question 2.  Quels sont les principaux problèmes qui entravent le développement des relations sino-japonaises ? (Jusqu'à trois réponses possibles)
Okinawa (%) Ensemble du Japon (%)
Les deux populations ne se font pas confiance 24,0 27,6
Conflits sur les ressources marines 34,9 34,1
Différend territorial 58,0 69,6
Frictions économiques 4,2 16,5
La Chine insiste trop sur la politique de sécurité du Japon 4,7 3,2
Le renforcement militaire de la Chine 12,3 12,6
Les sentiments anti-chinois et le nationalisme des Japonais 4,2 2,7
Les sentiments anti-japonais et le nationalisme des Chinois 40,2 19,6
Manque de connaissance de l’histoire du Japon 11,4 7,7
Le Japon a laissé des problèmes non résolus depuis la guerre 11,0 12,0
L’éducation anti-japonaise en Chine 54,3 28,6
L’existence de l’alliance américano-japonaise 2,5 1,4
La question de Taiwan 1,1 1,6
La criminalité des Chinois au Japon 5,4 5,5
Les différences dans les systèmes politiques du Japon et de la Chine 10,0 8,1
Les problèmes de racisme en Chine 6,9 3,9
Les problèmes de sécurité des produits chinois 20,0 15,7
La propagande, de la part de l’extrême droite ou dans les manuels scolaires 5,5 3,7
Autres 2,0 1,6
Sans réponse 0,3 1,1

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