La stratégie sécuritaire du Japon : vers un pacifisme proactif

Politique

La fin de l’année 2013 a été marquée par une évolution de la stratégie sécuritaire du Japon, avec notamment la création du Conseil de sécurité nationale (NSC) et l’élaboration d’une Stratégie de sécurité nationale (NSS). Kitaoka Shinichi, président de l’Université internationale du Japon, a participé à ce processus, sur lequel il nous apporte son éclairage.

Le Conseil de sécurité nationale (NSC) a été instauré le 4 décembre 2013, suite à l’adoption de la loi ad hoc le 27 novembre. Par ailleurs, la loi sur le secret d’Etat, étroitement liée, a été adoptée le 6 décembre (promulguée le 13 décembre, elle entrera en vigueur sous douze mois). Enfin, le 17 décembre, la Stratégie de sécurité nationale (NSS) [EN] et de nouvelles Lignes directrices du programme de défense [EN] ont été adoptées en conseil des ministres. D’importantes avancées en matière de sécurité nationale ont ainsi vu le jour en fin d’année dernière. Nous allons examiner leur portée.

La tentative de renforcement sécuritaire du 1er gouvernement Abe (2006-2007)

Tout d’abord, revenons sur le processus d’élaboration de cette nouvelle stratégie.

Le premier gouvernement dirigé par Abe Shinzô, formé en septembre 2006, s’est attelé à un certain nombre de réformes avec pour objectif de renforcer la sécurité nationale. Tout d’abord, en novembre 2006, une Conférence pour le renforcement des fonctions du cabinet du Premier ministre liées à la sécurité de l’Etat a été créée, présidée par M. Abe lui-même. L’objectif était de renforcer les fonctions du cabinet, pour le placer au cœur de la sécurité nationale. Cette conférence, qui visait principalement à créer un Conseil de sécurité nationale, a émis ses propositions en février 2007. Le projet de loi préparé sur cette base a été soumis au Parlement pendant la session ordinaire de 2007. Cependant, avec la victoire de l’opposition aux sénatoriales de juillet qui a modifié le rapport de forces sur la scène politique et la démission du premier ministre en septembre pour cause de maladie, la loi NSC n’a pas vu le jour durant le premier mandat de M. Abe.

Le gouvernement suivant, celui de Fukuda Yasuo, formé en septembre 2007, n’a guère porté d’intérêt à la création du NSC. Estimant que la Conférence de sécurité déjà existante au sein du bureau du gouvernement rendait inutile une nouvelle structure, le nouveau cabinet a stoppé le projet de loi relatif au NSC. Il s’est ainsi attiré des critiques de la part du Parti libéral démocrate (PLD) mais aussi du Parti démocrate du Japon (PDJ) d’opposition, car chacun savait que la Conférence de sécurité n’était qu’une coquille vide où ne se déroulait aucun débat stratégique utile.

La deuxième tentative de réforme du 1er gouvernement Abe a consisté en la création en mai 2007 d’un Comité consultatif sur la reconstruction de la base juridique de la sécurité [EN], pour enclencher la réflexion sur le droit de légitime défense collective, considéré impossible dans l’interprétation actuelle de la Constitution. Parmi les principaux thèmes de réflexion figuraient quatre thématiques liées à la sécurité nationale.

Quatre thématiques de sécurité nationale liées au droit de légitime défense collective
T1  Le Japon peut-il protéger un navire américain attaqué dans la zone côtière japonaise ?
T2  Peut-il abattre les missiles visant un pays tiers qui traversent son espace aérien ?
T3  Dans le cadre des opérations onusiennes de maintien de la paix, peut-il se porter au secoursde soldats d’un pays tiers subissant une attaque ?
T4  Dans le cadre des opérations de maintien de la paix, le Japon ne peut pratiquement pas apporter de soutien arrière aux soldats de pays tiers ; cette situation est-elle acceptable ?

Le rapport du Comité consultatif a été remis en 2008 au premier ministre Fukuda, après la démission de M. Abe. Voici ses conclusions dans les grandes lignes : premièrement, dans le cadre juridique actuel, la réponse à ces quatre questions était négative ; deuxièmement, cette situation n’était pas dans l’intérêt national ; troisièmement, il fallait en conséquence rendre ces actions possibles ; quatrièmement, cela serait possible en revoyant l’interprétation de la Constitution sans en modifier le texte. Cependant, M. Fukuda a gardé ses distances avec ces propositions aussi, sans rien faire pour leur mise en œuvre.

La relance des réformes sous le 2e gouvernement Abe

Ensuite, après le cabinet dirigé par Asô Tarô puis trois cabinets PDJ (dirigés par Hatoyama Yukio, Kan Naoto et Noda Yoshihiko), M. Abe a de nouveau pris la tête du gouvernement en décembre 2012. Bien entendu, il a accordé une grande importance aux propositions du comité consultatif mis en place sous son premier mandat, qu’il a entrepris de mettre en œuvre dès son arrivée au pouvoir. Il a commencé par réactiver, le 8 février 2013, le comité consultatif. Les mêmes membres ont été rassemblés, à l’exception du président, l’ancien ambassadeur aux Etats-Unis Yanai Shunji, aujourd’hui président du Tribunal international du droit de la mer siégeant à Hambourg en Allemagne, ce qui rendait sa participation impossible. La tâche de diriger les débats du groupe m’a ainsi été confiée en remplacement de M. Yanai.

Dans le même temps, la Commission sur la création d’un conseil de sécurité nationale a été créée le 15 février ; elle a rendu ses conclusions au premier ministre en juin 2013, en s’appuyant sur la proposition de loi NSC avortée en 2007. Sur cette base, le cabinet Abe a soumis au Parlement une nouvelle loi NSC, adoptée en novembre 2013, qui a permis la création du Conseil de sécurité nationale en fin d’année.

De plus, le 12 septembre, un Comité consultatif sur la sécurité nationale et la défense a été mis en place, chargé de s’atteler à la création de la Stratégie de sécurité nationale et de nouvelles Lignes directrices du programme de défense, et dont la présidence m’a été confiée.

Le Comité consultatif et les Lignes directrices du programme de défense

Le Comité consultatif sur la sécurité nationale et la défense est généralement une commission mise en place avant de définir de nouvelles Lignes directrices du programme de défense, pour lequel il émet des propositions. En 1994, le cabinet de Hosokawa Morihiro a créé une telle commission, dont les propositions ont servi de base au programme de défense établi en 1995 par le cabinet de Murayama Tomiichi. A l’époque, les questions de sécurité nationale en jeu étaient la réponse à donner à la fin de la guerre froide ou à une possible activité nucléaire nord-coréenne ; dans ce cadre, l’importance du traité de sécurité nippo-américain a été réaffirmée, ce qui a débouché sur une redéfinition de l’alliance nippo-américaine.

Sous le mandat de Koizumi Junichirô aussi, en 2004, un comité consultatif similaire a présidé à l’établissement d’un programme de défense axé sur les problèmes soulevés par les attentats du 11 septembre 2001. En 2009, le cabinet Asô a créé son propre comité consultatif, qui a émis des propositions, mais la mise en œuvre d’un nouveau programme de défense a été retardée par le changement de majorité, le pouvoir passant des mains du PLD à celles du PDJ. L’année suivante, en 2010, le comité consultatif du gouvernement Kan a soumis de nouvelles propositions, reflétées dans le programme de défense mis en œuvre en décembre de la même année. Il s’agit des « Lignes directrices du programme de défense 2010 ».

Le programme de défense 2010, pensé par un gouvernement issu du PDJ, principalement organisé autour de la réponse à apporter à la montée en puissance de la Chine, a également révisé les capacités fondamentales de défense, pensées depuis la guerre froide en fonction d’une possible invasion soviétique, et élaboré une capacité de défense mobile axée sur les zones du sud-ouest. Le fait que cette mise en phase avec la réalité intervienne vingt ans après la fin de la guerre froide montre à quel point la stratégie japonaise, empêtrée dans l’inertie, peine à adopter de nouvelles orientations.

A cette occasion, des changements ont également été apportés au processus d’élaboration du programme de défense. Jusque là, les propositions de la commission étaient évaluées principalement par le ministère de la Défense, et seuls les points ayant trait au ministère de la Défense et aux Forces d’autodéfense étaient abordés, sans vraiment s’intéresser à la coopération avec le ministère des Affaires étrangères, l’agence des garde-côtes ou d’autres institutions. Cette orientation a été modifiée, les membres de la commission et les ministres concernés devant débattre ensemble de ces questions, avec un investissement limité de l’administration, afin d’élaborer un programme de défense plus global. Cette décision a été prise avec en toile de fond les difficultés rencontrées après septembre 2010, lorsqu’un chalutier chinois a percuté un bâtiment japonais au large des îles Senkaku à Okinawa, incident qui a démontré le manque de préparation globale entre les différents ministères et agences.

Elaboration de la première Stratégie de sécurité nationale

L’une des actions marquantes du comité consultatif de 2013 est l’élaboration de la Stratégie de sécurité nationale. Alors que la diplomatie et la défense sont les deux grands axes de la sécurité nationale, le Japon n’était pas doté d’une stratégie de sécurité globale couvrant ces deux axes. Une réalité étonnante aux yeux du monde entier.

Concernant la défense, il existait des Principes fondamentaux de défense nationale, établis en 1957. Ils sont simples et efficaces mais, vieux de 56 ans, ils ne sont plus adaptés à la réalité contemporaine. A l’époque, en pleine guerre froide, le Japon était encore pauvre, le traité de sécurité nippo-américain n’avait pas encore été modifié et Okinawa n’avait pas été rétrocédé au Japon. Cette base était parfaitement insuffisante pour établir la stratégie sécuritaire du Japon actuel. De plus, aujourd’hui, de plus en plus de pays rendent publique leur stratégie sécuritaire. Parce que l’on sait que cela aide non seulement à obtenir la compréhension de la population, mais aussi à éviter les méprises des nations environnantes.

Le pacifisme proactif comme principe de base

La Stratégie de sécurité nationale mise au point par M. Abe a pour principe un pacifisme proactif basé sur la coopération internationale. Il s’agit là d’un tournant par rapport au pacifisme passif en vigueur. Le pacifisme passif établit un lien entre le désarmement du Japon et la paix mondiale. En 1946, lorsque la Constitution a été rédigée, la majorité des nations alliées voyaient sans doute ainsi les choses. Cependant, le Japon est aujourd’hui un grand pays qui bénéficie de la confiance internationale. On attend de lui qu’il participe activement à la paix dans le monde. Il ne peut se contenter de simplement déclarer qu’il « ne fera rien de mal ».

Ces dix dernières années, les dépenses de défense du Japon sont restées quasiment stables, tandis que celles de la Chine ont quadruplé. Et la Corée du Nord accélère le développement de ses missiles et armes nucléaires. Au regard de cette situation, on voit clairement que le désarmement du Japon n’a pas permis d’apaiser les tensions en Asie. Cela prouve, mieux que tout, que le pacifisme passif était une erreur.

Le pacifisme proactif prôné par M. Abe ne relève pas d’une évolution subite. Depuis les années 1950, le Japon participe à la stabilité de la zone asiatique, notamment par le biais de l’aide publique au développement (APD) accordée aux pays d’Asie du Sud-Est. Depuis 1992, Tokyo prend également part aux actions de maintien de la paix de l’ONU, et, depuis le milieu des années 90, s’implique, au nom du concept de « sécurité humaine »(*1), dans l’aide aux régions démunies et la reconstruction des zones de conflit. Toutes ces actions sont une forme de pacifisme proactif, appelées à être développées encore davantage à l’avenir.

Dans le monde comme au Japon, on s’inquiète d’un tournant à droite impulsé par M. Abe, d’un retour au Japon d’avant-guerre, mais ce n’est pas le cas. En réalité, le gouvernement Abe réaffirme la diplomatie japonaise d’après-guerre, et cherche à la prolonger. De plus, sa volonté d’agir non pas seul, mais dans le cadre d’une coopération internationale, lui vaut la solide approbation de la majorité des pays. Les seuls qui lui sont opposés sont la Chine et la Corée du Nord. La Corée du Sud exprime ses inquiétudes, mais si elle examinait la situation à tête reposée, elle devrait comprendre qu’elle n’a rien à y perdre.

La défense transversale et mobile dans le nouveau programme de défense

Le programme de défense révisé dans le sillage de l’élaboration de la NSS soulignait la nécessité de s’assurer d’un « volume » de défense, et le Plan quinquennal d’équipement pour la défense prévoyait l’équipement des Forces d’autodéfense en appareils de transport Osprey et en drones. Certains s’appuient sur ces seuls points pour critiquer la politique du gouvernement Abe, qualifiée de politique dure, ce qui est une grossière erreur. La politique du gouvernement, attaché au renforcement de la législation maritime et à la coopération avec les nations qui partagent des valeurs et opinions similaires, a au contraire tout de la politique souple. Avec la Chine aussi, le nouveau programme de défense prône le renforcement d’une « relation de réciprocité stratégique » ; le Japon se montre ouvert au dialogue en permanence.

Même dans le cadre d’une politique souple, il est nécessaire de préparer sa défense. Le programme de défense s’accompagne ainsi d’un nouveau concept : la défense transversale et mobile. Il s’agit de mettre en place une gestion transversale des forces terrestres, maritimes et aériennes et de privilégier le déploiement de forces mobiles dans les zones maritimes et les îlots du sud-ouest. La gestion transversale est une nécessité dans toutes les armées, et particulièrement dans un pays comme le Japon où le cloisonnement des structures est extrêmement important ainsi que pour la défense des zones du sud-ouest, il est donc parfaitement légitime de s’en préoccuper.

Par ailleurs, l’importance accordée au déploiement mobile dans les zones du sud-ouest (concrètement, diminution du nombre de chars et augmentation du nombre d’avions, de destroyers Aegis et de sous-marins, entre autres) se situe dans le prolongement et le renforcement du programme de défense de 2010. De ce point de vue, le programme de défense de 2010 mis en œuvre par un gouvernement PDJ et le cadre actuel, relativement proches, soulignent au contraire les disparités de stratégie sécuritaire entre les deux gouvernements PLD de MM. Abe et Fukuda. C’est-à-dire que de façon superficielle, le PLD et le PDJ sont opposés, mais en réalité, l’élément crucial qu’est leur stratégie sécuritaire est proche. La politique de défense du Japon rallie par-delà les différences partisanes.

Enfin, en ce qui concerne le budget de la défense, bien qu’il ne représente que 2% du budget national, il est globalement en hausse. Les dépenses en équipement provisionnées pour les cinq années à venir dans le cadre du plan quinquennal de défense sont en hausse de plus de mille milliards de yens par rapport à 2010. C’est peu comparé à la progression exponentielle des dépenses chinoises dans ce domaine, mais important pour manifester la volonté du Japon.

Notons que l’élaboration du programme de défense actuel, basée sur les débats du comité consultatif ad hoc, a ensuite fait l’objet de discussions entre spécialistes et ministres, et que la décision finale est revenue au Conseil des ministres. Il s’agit de la méthode mise en œuvre pour l’élaboration du programme de défense de 2010 par un gouvernement PDJ.

Par conséquent, il n’existe pas de propositions émanant du comité consultatif en soi, et on note quelques disparités entre les débats de ce groupe et les conclusions finales du gouvernement. De ce fait, en tant que président du comité consultatif, la décision du gouvernement comporte à mes yeux certains points à améliorer. D’abord, je suis contre la décision de créer 5 000 postes supplémentaires pour porter à 159 000 les effectifs des membres des Forces d’autodéfense terrestres. Il me semble au contraire nécessaire de diminuer ces effectifs pour renforcer les équipements des FAD maritimes et aériennes. Par ailleurs, j’étais partisan d’une augmentation du nombre d’avions de chasse et de sous-marins afin de renforcer la force de contre-attaque face aux positions ennemies. En effet, dans la mesure où il est difficile de déterminer des objectifs de frappe, ce dont les nations voisines s’alarmeraient, il suffit de disposer d’une force de contre-attaque, mais cette force est précisément nécessaire. Dans le même temps, je souhaitais montrer une position plus souple sur certains points, par exemple en appelant la Chine à rouvrir le dialogue historique, mais cela n’a pas été fait. Malgré tout, globalement, le processus d’élaboration du programme de défense a démontré son utilité.

(*1) ^ La sécurité humaine est un concept central de la diplomatie japonaise. Il s’agit, dans un contexte d’augmentation des menaces — réfugiés, pauvreté, crises économiques, etc. — auxquelles peut difficilement répondre la seule « sécurité nationale » par laquelle l’Etat protège ses frontières et sa population, de s’attacher à l’humain afin d’établir une société dans laquelle les gens, libérés de la peur et du besoin, pourront vivre dignement. Quelques exemples concrets : 1/ protection face aux menaces par le « renforcement des capacités » de choix et d’action, 2/ « approche globale et transversale » face aux menaces multiples, 3/ « approche participative » favorisant l’action d’institutions nationales et internationales, des ONG et des associations civiles. ——N.D.L.R.

Vers un réexamen de la Constitution sur le droit de légitime défense collective

A l’avenir, un débat reste encore à mener : celui du Comité consultatif sur la reconstruction de la base juridique de la sécurité. Le premier ministre Abe, en plus des quatre thématiques étudiées en 2007, a demandé à ce groupe de débattre aussi d’autres points qui nécessiteraient son attention en matière de fondements légaux de la sécurité nationale. Un certain nombre de débats sont ainsi en cours. Parmi eux, le plus important est celui qui porte sur le réexamen de l’interprétation de la Constitution sur le droit de légitime défense collective.

A la base, les nombreux problèmes légaux liés à la sécurité nationale viennent du maintien en l’état d’un article de la Constitution japonaise, exceptionnel au niveau mondial, qui affirme qu’« il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre » (article 9-2).

Lors de l’élaboration de la Constitution, en 1946, le gouvernement prônait le renoncement total à un potentiel de guerre. Cependant, avec l’ouverture de la guerre de Corée en 1950, l’adoption du traité de San Francisco en 1951 et l’indépendance retrouvée du Japon en 1952, il a été nécessaire de modifier ce renoncement total. Dans ce contexte, en 1954, le gouvernement a considéré qu’en tant qu’Etat de droit, il était normal de disposer d’une force armée minimale et que l’article 9-2 de la Constitution ne l’interdisait pas. Cette interprétation, qui n’a pas été remise en cause par la Cour suprême, s’est imposée.

Dans le même temps, alors qu’il insistait sur cet aspect « minimal », le gouvernement défendait une interprétation du texte fondamental reconnaissant le droit à la défense individuelle mais pas celui à la défense collective. C’est-à-dire que le Japon peut se défendre s’il est envahi, mais ne peut pas se porter au secours d’une nation amie dans le cas où celle-ci serait envahie. Alors que le droit de légitime défense collective est clairement inscrit dans l’article 51 de la Charte des Nations unies, dans le traité de paix de San Francisco ainsi que dans l’ancienne et la nouvelle version du traité de sécurité nippo-américain (1951 et 1960), cette interprétation plus qu’étonnante a jusqu’à maintenant prévalu.

A l’origine, le droit de légitime défense collective, proposé au cours de l’élaboration de la Charte des Nations unies par les nations d’Amérique centrale et latine, établit qu’une attaque contre un pays équivaut à une attaque contre l’ensemble des alliés de ce pays, afin de permettre aux petites et moyennes nations de se protéger entre elles pour assurer leur sécurité. La protection mutuelle entre pays se faisant confiance permet de prévenir les conflits, il s’agit donc d’une forme d’autodéfense. L’interprétation qui voit dans ce droit à la défense collective un plus grand danger que dans la défense individuelle est erronée, en cela qu’elle ne tient pas compte de la force préventive du droit à la défense collective.

Les problèmes soulevés par l’interprétation actuelle du droit à la défense

La définition du droit à la défense, parce qu’elle a été bizarrement dévoyée, pose divers problèmes. Pour prendre un exemple concret, dans le cadre des actions de maintien de la paix, l’usage des armes n’étant fondamentalement autorisé que pour se défendre, les troupes détachées ne sont autorisées ni à utiliser le minimum d’armement requis pour mener à bien leur mission, ni à utiliser l’armement nécessaire à protéger les troupes d’autres nations.

Le problème dans ce cas réside dans une compréhension erronée de l’article 9-1 de la Constitution. Cet article interdit l’usage de la force armée pour la résolution des conflits internationaux. Cependant, les conflits internationaux dans ce cas désignent les conflits armés entre le Japon et un autre pays, tels que définis par le Pacte Briand-Kellogg (pacte de Paris). Ce texte n’interdit pas l’usage des armes, notamment dans le cadre des actions de maintien de la paix. D’ailleurs, ce qu’interdit l’article 9-1 de la Constitution, c’est l’usage de la force armée, et non l’usage des armes. Réviser cette interprétation erronée de l’article 9-1 en accord avec les standards internationaux devrait permettre de résoudre instantanément les problèmes d’utilisation des armes dans le cadre des actions de maintien de la paix abordés dans les thématiques 3 et 4 débattues par le comité consultatif de 2007, comme évoqué plus haut. C’est sur de tels points que porte le réexamen de l’interprétation de la Constitution que nous proposons.

Un autre problème est celui de l’interprétation faite par le Bureau de la législation du cabinet, qui considère que le droit à la défense collective dépasse le droit à la défense individuelle, et qu’il n’est pas autorisé. Si un pays étroitement lié au Japon fait l’objet d’une attaque illégitime et qu’il demande l’aide du Japon et si, de plus, la non-intervention fait courir d’importants risques à la sécurité japonaise, le Japon doit sans aucun doute aider ce pays, quitte à recourir à la force. En matière de sécurité, un tel cours d’action est évident. Le droit à la défense collective est en partie inclus dans le « minimum requis » invoqué par le Bureau de la législation du cabinet : c’est une autre raison pour laquelle nous voulons réviser l’interprétation de la Constitution.

Parmi les autres problèmes, évoquons le fait qu’alors que le droit à la défense individuelle est considéré comme constitutionnel, en réalité, son cadre législatif est insuffisant. Par exemple, si le Japon fait l’objet d’une offensive armée, il est possible de donner l’ordre aux FAD de défendre le territoire, mais l’offensive armée en question doit être une invasion organisée et préméditée. La réaction à apporter à toute autre offensive de moindre envergure ne répondant pas à ces critères n’est pas déterminée, sauf au niveau de la police.

Pour répondre à ces problèmes, certains sont d’avis qu’il faut non pas modifier l’interprétation de la Constitution mais réviser la Constitution elle-même ; or, la Constitution du Japon est un texte très protégé, extrêmement difficile à réviser. Aux termes de l’article 96-1, une révision ne peut être soumise qu’après accord à la majorité des deux tiers des deux chambres, et doit être de plus acceptée par référendum par plus de la moitié des Japonais. Jusqu’à aujourd’hui, le texte fondamental n’a jamais été révisé, ni même une proposition de révision étudiée. Modifier le texte régissant la révision de la Constitution prendrait au moins dix ans. Au vu de la dégradation de l’environnement sécuritaire du Japon, il n’est guère possible d’y consacrer un tel temps et, de plus, comparé au changement d’interprétation de 1954, c’est-à-dire du passage de l’interdiction de maintenir un potentiel de guerre à la possibilité de maintenir le « niveau minimal requis », reconnaître à notre pays le droit de légitime défense collective n’est qu’une évolution mineure. C’est précisément la raison pour laquelle le Comité consultatif considère inutile une révision de la Constitution et suffisant un changement d’interprétation.

Le Comité consultatif est toujours actif, mais il souhaite soumettre ses propositions vers le mois de mars 2014. Par la suite, sur cette base, le gouvernement devrait modifier l’interprétation de la Constitution sur le droit de légitime défense collective, entre autres, puis soumettre les propositions législatives nécessaires et intégrer ces changements à la révision des directives nippo-américaines de coopération pour la défense attendue pour 2014 comme convenu au sein de la conférence de haut niveau pour la diplomatie et la sécurité nippo-américaine (Comité consultatif nippo-américain sur la sécurité, 2 plus 2).

Le Japon, en marche vers le niveau d’un pays normal

Comme on le comprend, qu’il s’agisse du NSC, de la NSS ou du droit de légitime défense collective, par quelques simples modifications à sa stratégie sécuritaire, le Japon tente seulement de s’approcher du niveau des autres pays du monde.

Puisque malgré tout, des inquiétudes subsistent sur une éventuelle militarisation du Japon, ajoutons quelques précisions.

En tant que chercheur spécialisé dans l’histoire de la politique et la diplomatie japonaises, j’ai eu l’occasion de résumer en cinq points les causes qui ont présidé au développement militaire du Japon avant la guerre. Les voici : 1/ existence d’une pensée selon laquelle l’expansion géographique du Japon lui permettrait d’assurer sa sécurité et sa prospérité (marchés et ressources naturelles), 2/ sous-estimation de la puissance militaire du pays visé (Chine), 3/ sous-estimation des sanctions internationales, 4/ faiblesse de la main-mise du gouvernement sur l’armée et 5/ restriction de la liberté d’expression.

A tous points de vue, la situation actuelle est extrêmement différente. Premièrement, dans le Japon actuel, aucune voix ne réclame d’expansion géographique et il est clair pour tous que la prospérité du pays s’appuie sur la stabilité de l’ordre mondial. Il est impensable que le Japon nuise à cet ordre. Deuxièmement, pratiquement personne ne sous-estime la puissance de l’armée populaire chinoise, équipée entre autres de l’arme nucléaire et de missiles balistiques intercontinentaux, en bonne partie tournés vers le Japon. Troisièmement, un pays développé comme le Japon, dont les ressources et les marchés dépendent de l’étranger, serait clairement écrasé par des sanctions internationales. Quatrièmement, le contrôle du premier ministre sur l’armée est extrêmement puissant et, cinquièmement, la liberté d’expression est aujourd’hui plus que garantie. La loi sur le secret d’Etat est critiquée par certains comme un retour au Japon d’avant-guerre, mais c’est parfaitement absurde.

Au contraire, le pays qui réunit ces cinq éléments est la Chine. La Chine continue son expansion territoriale à la recherche de ressources naturelles et à la gloire de l’Etat, et se sent de plus en plus confiante dans sa puissance militaire. En tant que membre permanent du conseil de sécurité des Nations unies disposant d’un droit de veto, les sanctions internationales peuvent difficilement l’affecter. De plus, les relations entre le gouvernement et l’armée sont étroites, et la liberté d’expression comme la loi sont régulièrement enfreintes. Ce sont précisément ces raisons qui inquiètent le Japon.

Nous avons vu quelles sont les évolutions de la stratégie japonaise en matière de sécurité nationale. Chacune d’entre elles est légitime, et les critiques s’inquiétant d’une éventuelle militarisation du Japon sont infondées. Ces évolutions, qui constituent de minuscules mais importantes avancées vers une stratégie sécuritaire plus normale, doivent être appréciées à leur juste valeur.

Photo de titre : les FAD apportent une aide médicale aux victimes du typhon Haiyan (17 novembre 2013, aéroport de Tacloban, île de Leyte, Philippines. Bullit Marquez/AP Photo/Aflo)

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