Le désarroi de la NHK, l'unique groupe audiovisuel public du Japon

Société

La NHK traverse une période de trouble. Elle n’arrive pas à séduire les jeunes spectateurs, son nouveau président a eu des propos malheureux, les qualifications de ses dirigeants sont remises en question. Hayashi Kaori, professeur de sciences des média à l’Université de Tokyo, fait l’état des lieux.

La nouvelle direction très critiquée

La NHK (Nihon Hôsô Kyôkai ou Société de communication audiovisuelle du Japon), unique groupe audiovisuel public du Japon(*1), est à nouveau ébranlée.

Tout a commencé avec les désastreuses paroles de Momii Katsuto, son nouveau président  entré en fonction en février dernier. Lors de la conférence de presse qu’il a donnée à l’occasion de sa nomination le 25 janvier, il a déclaré : « si le gouvernement dit ‟à droite”, nous ne pouvons pas dire ‟à gauche” », une opinion à priori incompatible avec le principe de base du journalisme. Il a été à nouveau en butte aux critiques au Japon comme à l’étranger lorsqu’il a dit publiquement, à propos des femmes de réconfort de l’armée japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, que tous les pays du monde avaient eu ce genre de pratique.

M. Momii est le troisième président depuis 2008 à être arrivé à la NHK après une carrière dans le secteur privé. C’est un choix stratégique, à forte valeur symbolique, dans le cadre de la réforme entreprise par la NHK pour se débarrasser de son image de groupe public alourdi par la bureaucratie. Dès l’instant où il a été nommé, M. Momii a montré que les connaissances les plus élémentaires sur le statut de groupe audiovisuel public lui faisaient défaut.

Au début de l’année, les qualifications de plusieurs nouveaux membres du directoire de la NHK avait suscité des controverses. L’une concernait un écrivain très populaire qui, après sa nomination, a activement soutenu la candidature au poste de gouverneur de Tokyo de Tamogami Toshio, un ancien chef d’état-major des Forces aériennes d’autodéfense qui s’est lancé dans la politique avec des idées très marquées à droite. Une autre portait sur une universitaire qui avait fait l’éloge, en octobre 2013, de Nomura Shûsuke, un activiste d’extrême droite qui s’est suicidé en 1993 avec une arme à feu alors qu’il s’était introduit dans les locaux du quotidien Asahi Shimbun. Ces deux personnalités, connues pour être très proches du Premier ministre, M. Abe, ont joué un rôle essentiel pour son retour au pouvoir puisqu’elles figurent parmi les fondateurs du groupe de soutien qui a relancé sa carrière politique. L’entrée au directoire de la NHK d’un ancien répétiteur du Premier ministre quand il était écolier n’est pas non plus passée inaperçue. 

Le directoire auquel elles participent est une des pièces maîtresses de la réforme de la NHK lancée par son « plan d’action 2006-2008 ». Affectée depuis le début du nouveau millénaire par une série de scandales, la NHK a décidé de se doter d’un président venu du privé, afin de se donner une image plus dynamique et plus proche du secteur privé. Elle a aussi renforcé les fonctions du directoire qui est passé d’un organisme de pure forme à une véritable structure supervisant ses opérations. C’est dans ce cadre que s’inscrivent les problèmes relatifs à son nouveau président et à certains de ses nouveaux administrateurs.

(*1) ^ La loi sur la NHK établit qu'elle est un « diffuseur public » différent d'un diffuseur d'État géré directement par celui-ci, et des diffuseurs privés financés essentiellement par la publicité. Mais le Parlement doit approuver son budget et la nomination des membres de son directoire. Elle est financée par la redevance payée par les téléspectateurs.

La NHK, une organisation seconde seulement à la BBC

Si l’on considère l’histoire de la NHK dans l’après-guerre, on constate immédiatement que sa proximité du pouvoir en place est depuis longtemps perçue comme problématique. Elle n’est pas unique à cet égard : partout dans le monde, les diffuseurs publics ont du mal à prendre leurs distances avec les gouvernements et cela a souvent causé des luttes politiques. Cela ne saurait étonner les chercheurs des médias, habitués à ce que la distance entre ces groupes et la politique pose problème. Dans le cas du Japon cependant, l’influence sur la NHK du pouvoir était un peu moins vive, et plus indirecte jusqu’à l’an 2000. Je crois tout au moins qu’elle maintenait une distance avec les idéologies ou les pensées politiques extrêmes.

Le concept de service public de diffusion audiovisuelle, qui est le fondement de la NHK, s’est surtout développé en Europe. Étant donné la rareté des ondes utilisables pour la diffusion et de l’influence qu’elle peut exercer, un service public de diffusion audiovisuelle a pour objectif de fabriquer et diffuser des émissions de bonne qualité, à l’abri des pressions du marché et du pouvoir politique. La BBC en est le modèle original.

La NHK, qui est devenue ce qu’elle est en s’inspirant de la BBC pour ce qui est du concept du système et de la forme de son organisation, compte aujourd’hui plus de dix mille employés. Elle a deux chaînes de diffusion hertzienne terrestre, deux par satellite, une de diffusion internationale, deux stations de radios en grandes ondes, ainsi qu’une en modulation de fréquence. Elle produit aussi ses émissions et dispose au sein de son organisation d’un des meilleurs instituts de sondages du Japon ainsi que d’un laboratoire de recherches sur les technologies de diffusion. Enfin, elle a de nombreuses filiales qui s’occupent notamment de production et un orchestre symphonique. La NHK gère aussi la diffusion à l’international de ses émissions.

Seul diffuseur national au Japon, elle a su creuser l’écart avec les autres diffuseurs japonais et a atteint, au niveau mondial, une taille qui n’est dépassée que par la BBC. Grâce à ses excellentes ressources humaines et financières, elle a produit des documentaires et des séries de bonne qualité. On peut affirmer sans risque de se tromper qu’elle joue un rôle important dans la culture japonaise.

De plus, elle tire ses considérables ressources financières qui dépassent 600 milliards de yens presque entièrement de la redevance payée par les téléspectateurs japonais, et cela bien qu’il n’existe aucune sanction contre ceux qui refusent de payer. Selon une enquête de la NHK, seuls 60 % des téléspectateurs des principales zones urbaines paient la redevance, mais ce taux dépasse 90 % dans les régions, ce qui donne une moyenne nationale de plus de 70 %(*2).

Pourquoi le concept de « diffuseur public » ne s’enracine pas

Si la NHK incarne un authentique caractère public sur le plan de son organisation, le concept de « diffuseur public » ne serait pas ancré dans la société japonaise. Selon Matsuda Hiroshi, un sociologue qui a d’abord été journaliste spécialiste des médias, une enquête de 1997 indiquait qu’un tiers des sondés croyaient que la NHK était un organisme d’État, et plus de 20 % la prenaient pour un organisme semi-public. Seul un tiers des répondants savaient qu’elle était une institution de service public à statut particulier, financée par la redevance. Les résultats de cette enquête effectuée par la NHK annuellement de 1980 à 1997, mais apparemment interrompue depuis, n’ont pas montré d’évolution significative. Toutes les enquêtes qui existent ont produit à peu près le même résultat(*3). Plusieurs facteurs peuvent sans doute expliquer cette situation, mais le fait qu’au Japon, la notion de « nation » exerce une influence importante sur le concept de « public » y est probablement pour beaucoup. Le terme japonais qui correspond à « public » comporte une nuance qui en fait un quasi-synonyme d’« officiel ». Sur le plan historique, ce n’est pas sans rapport avec le fait que l’étymologie du mot japonais qui correspond à « public » (ooyake) renvoie à la maison impériale. Dans cette langue, ce mot est lié à une conscience de l’ « autorité », de ceux « d’en-haut ».

Bien que la NHK ne soit pas un diffuseur étatique comme il en existait avant-guerre, elle a grandi après-guerre dans l’ombre de l’État, ou peut-être même grâce à cette ombre. Les Japonais n’ont donc pas conscience du fait qu’elle est leur organisme, mais ils la perçoivent comme quelque chose que l’État leur offre. Dans une telle ambiance sociale où l’incompréhension et l’indifférence vis-à-vis de la NHK se généralisent, plus celle-ci cherche sa nouvelle identité « publique », plus elle cède au commercialisme et au populisme facile.

(*2) ^ Enquête du 25/9/2012, de l’Institut de recherche sur la culture de communication audiovisuelle de la NHK

(*3) ^ NHK — Towareru kôkyô hôsô (La NHK est-elle un diffuseur public), par Matsuda Hiroshi, Éditions Iwanami Shoten, page 27.

Les jeunes ne regardent plus la NHK

Ces dernières années, la NHK ne s’efforce pas seulement de réformer son organisation mais aussi sa programmation, dans le but de se libérer de son image de sérieux. Elle diffuse pendant le prime-time de plus en plus d’émissions de divertissement, talk-shows et autres, semblables à celles des diffuseurs privés. Si elle agit ainsi, c’est à cause de la désaffection du public jeune.

Selon une enquête réalisée en 2010 par la NHK, la proportion de personnes ayant regardé dans une période d’une semaine une émission de la NHK pendant plus de cinq minutes stagnait autour de 40 % dans la classe d’âge 13-19 ans, filles et garçons confondus. Ce qui revient à dire que 60 % des adolescents japonais ne regardent jamais la NHK, et ceux qui la regardent y consacrent en moyenne une dizaine de minutes par jour. Dans la tranche d’âge des soixante ans et plus, ou soixante-dix ans et plus, cette proportion passe à près de 90 %, avec une durée supérieure à deux heures par jour. Cela montre que la NHK est aujourd’hui un média pour les vieux(*4), et l’on comprend le sentiment de crise qui l’habite : si rien ne change, un jour, plus personne ne regardera ses émissions.

Mais elle semble aussi désireuse d’affirmer son identité de média au service du Japon. Elle a diffusé en 2001 la première émission qui abordait le problème des femmes de réconfort. Depuis cette époque, les milieux conservateurs la critiquent pour ses émissions tendancieuses contraire aux intérêts nationaux. Les journalistes conservateurs écrivent sur des sites d’informations qui ont la faveur des jeunes, et la NHK est consciente de sa position dans un contexte qui voit le Japon dans son ensemble devenir plus conservateur.

Conformisme, commercialisme, nippo-centrisme

Il ne fait aucun doute que depuis sa prise de fonctions comme président, M. Momii est sensible à ce genre de critiques. Il a déclaré dans la conférence de presse qui a suivi sa nomination : « Discuter de l’orientation politique de la NHK, savoir si elle se situe à droite, à gauche ou au centre, me paraît inutile. Tant qu’elle respecte scrupuleusement la loi sur la diffusion, elle n’aura pas de problèmes. »

Il a aussi exprimé sa volonté de faire une priorité de la diffusion internationale. Relativement à la question des territoires contestés comme les Senkaku ou l’île de Takeshima, il a affirmé qu’il lui paraissait naturel de souligner clairement la position du Japon. On peut en conclure qu’il compte diriger la NHK de manière à éviter les polémiques superflues, en veillant à ce qu’elle respecte la réglementation, et en prenant soin de ne pas se faire un ennemi des patriotes japonais.

Conformisme, commercialisme, nippo-centrisme : voilà trois mots qui décrivent le mieux l’attitude actuelle de la NHK, une attitude dont elle se gardait jusqu’à présent, dans l’esprit qui était celui d’un diffuseur public né après-guerre. L’objectif d’un système de ce type était d’éviter les écueils constitués par des choix permettant la diffusion de propagande favorable au pouvoir en place et la baisse du niveau des contenus dans un but commercial, tout en veillant à ne pas avoir une programmation centrée avant tout sur le Japon.

Il me semble qu’en mettant en place la grande réforme lancée en 2006, la NHK a perdu de vue ces orientations. Dans une société japonaise où l’on fait grand cas de la déréglementation, et du « new public management »,  je ne peux m’empêcher de penser que la NHK s’est éloignée de ses idéaux, à savoir l’esprit critique vers lequel doit tendre un système de diffuseur de service public, et les « vertus civiques » à l’ancienne, pour s’égarer dans le dangereux labyrinthe du populisme.  

(D’après un article en japonais du 16 juin 2014. Photo de titre : Momii Katsuto, président de la NHK, devant la commission de la Chambre des conseillers — Jiji Press )

(*4) ^ Numéro de décembre 2011 de la revue Hôsô kenkyû to chôsa (Études et enquêtes de communication audiovisuelle), Institut de recherche sur la culture de communication audiovisuelle de la NHK.

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