Pourquoi Abe Shinzô a-t-il remanié son gouvernement ?

Politique

Le 3 septembre 2014, Abe Shinzô, le Premier ministre japonais, a remanié son gouvernement et la hiérarchie du Parti libéral-démocrate (PLD) pour la première fois depuis son retour au pouvoir, en décembre 2012. Kakizaki Meiji, un journaliste spécialisé dans la politique, s’interroge sur les raisons qui ont motivé les décisions de M. Abe et sur les conséquences que celles-ci auront sur le fonctionnement du gouvernement et du PLD.

Abe Shinzô a procédé à un remaniement de son gouvernement et de la direction du Parti libéral-démocrate (PLD) le 3 septembre 2014. Cette restructuration est la première depuis que M. Abe est revenu au pouvoir, en décembre 2012. Le Japon a un régime de type parlementaire dans lequel la Diète choisit le Premier ministre qui forme ensuite le gouvernement. Le chef du gouvernement est en même temps le président du parti qui a remporté les élections.  Dans ce système, les fonctions ministérielles et de direction du parti au pouvoir ont tellement tendance à se chevaucher que la distinction entre les deux est bien souvent difficile à établir et que l’on est forcé de les considérer comme un tout.

Le Parti libéral-démocrate a été pendant longtemps divisé en clans au point qu’il était considéré davantage comme une fédération de plusieurs factions que comme une seule entité politique. Pour éviter que les dissensions n’entravent son fonctionnement, certains membres du PLD ont envisagé de mettre une autre personne que le Premier ministre à la tête du parti. Mais ce projet n’a jamais abouti et c’est toujours au Premier ministre que revient le choix de la composition du gouvernement et des dirigeants du parti au pouvoir. Toutefois, la réforme du système électoral, en particulier la mise en place de circonscriptions à siège unique pour les élections à la Chambre des représentants, a limité la compétition entre les clans du PLD et renforcé considérablement la mainmise d’Abe Shinzô sur son parti. Je me propose de traiter le double remaniement du 3 septembre 2014 comme un seul et unique acte politique pour tenter de comprendre les intentions profondes du Premier ministre dans cette affaire.

La perspective de l’élection présidentielle du PLD

On pourrait à la limite considérer le récent remaniement opéré par Abe Shinzô comme une manœuvre stratégique pour renforcer sa position avant l’élection présidentielle du PLD prévue pour l’automne 2015. Les deux principaux objectifs de la restructuration du PLD étaient d’une part de régler le problème posé par Ishiba Shigeru, qui en tant que secrétaire général était le numéro deux du parti, juste après le Premier ministre, et de l’autre de recréer des liens entre les différents clans rivaux du PLD. L’année prochaine, Ishiba Shigeru devrait briguer à nouveau la présidence du parti face à Abe Shinzô et les clans joueront sans doute un rôle déterminant dans l’issue du scrutin.

Le président du PLD étant déjà très occupé par ses fonctions de Premier ministre, c’est le secrétaire général du parti qui est chargé de la lourde tâche de gérer les affaires du PLD, ce qui implique non seulement le maintien de liens solides avec les membres de la Diète mais aussi l’affectation des fonds et des postes importants de la hiérarchie du parti. A l’élection de 2012, Abe Shinzô avait obtenu plus de suffrages parmi les élus du PLD de la Diète qu’Ishiba Shigeru. Mais ce dernier avait bénéficié d’un soutien massif de la part des membres provinciaux du parti. Selon toute vraisemblance, M. Ishiba aurait continué à renforcer sa position à la Diète – qui jusque-là constituait son point faible – s’il avait conservé sa fonction de secrétaire général du PLD. On peut donc en déduire que c’est la raison pour laquelle Abe Shinzô a décidé de lui retirer ce poste. Mais le Premier ministre ne pouvait pas se permettre d’écarter purement et simplement son rival du pouvoir car cela aurait servi de prétexte à ses adversaires du parti pour se rallier contre lui.

Depuis les derniers mois de l’année 2013, le programme du Premier ministre a fait l’objet de fréquentes discussions à l’intérieur du PLD, parce que le gouvernement avait entrepris de faire adopter des lois sur la création d’un Conseil national de sécurité (NSC) et sur la protection des secrets d’État, et de modifier la position du Japon sur l’exercice du droit de légitime défense collective. Abe Shinzô a dû alors penser qu’il fallait rétablir l’harmonie au sein du parti en faisant appel aux dirigeants des différents clans.

C’est en tout cas ce que le Premier ministre avait en tête lorsqu’il a pris la décision de nommer Ishiba Shigeru ministre chargé du développement régional, Tanigaki Sadakazu secrétaire général du PLD et Nikai Toshihiro président du Conseil général de ce même parti. Ishiba Shigeru espérait garder sa place de numéro deux du PLD et utiliser les dissensions au sein du parti pour renforcer sa position, comme le prouve la réticence avec laquelle il a accepté le poste qu’on lui a proposé au gouvernement. Il semble donc qu’il s’agisse d’une première escarmouche préfigurant la bataille pour la prochaine élection présidentielle du PLD.

Une restructuration superficielle du gouvernement

Avant le remaniement du 3 septembre dernier, le gouvernement de M. Abe était divisé en trois grands groupes. Le premier, dit « groupe des affaires pratiques », était composé de Suga Yoshihide, secrétaire général du Cabinet, ainsi que des secrétaires généraux adjoints Katô Katsunobu et Sekô Hiroshige. Il était chargé de régler les questions politiques importantes. Le second, qualifié de « groupe de l’économie », était dirigé par Asô Tarô, vice-Premier ministre et ministre des Finances, et Amari Akira, ministre d’État chargé de la politique économique et fiscale. Sa tâche consistait à mettre en œuvre les mesures liées à la stratégie de croissance du gouvernement, autrement dit les « Abenomics ». Le troisième, appelé « groupe de la pensée », comprenait le conseiller du Cabinet Etô Seiichi, le ministre de l’Éducation Shimomura Hakubun, et Furuya Keiji, président de la Commission nationale de sécurité publique et ministre chargé des problèmes d’enlèvements de citoyens japonais. Il s’occupait de ce qui concernait la philosophie du gouvernement.

Durant sa première année au pouvoir, le gouvernement de M. Abe s’est surtout employé à revitaliser l’économie chancelante du Japon. Le « groupe de l’économie » a travaillé d’arrache-pied pour que la mise en œuvre d’une partie des mesures de la politique économique (« Abenomics ») du gouvernement se fasse dans les meilleures conditions. Le gouvernement de M. Abe a continué à mettre l’accent sur l’économie même après la fin de l’année 2013, où il a commencé à vouloir réaliser d’autres objectifs, notamment la création du NSC, la Loi sur la protection des secrets d’État et un changement d’orientation vers l’autodéfense collective. Le taux d’approbation élevé dont il jouit depuis vingt mois montre qu’il répond aux attentes des électeurs et que ceux-ci soutiennent sa politique économique.

La seule ombre au tableau, c’est la visite que le Premier ministre a effectuée en 2013 au sanctuaire de Yasukuni. Abe Shinzô a décidé de se rendre dans ce lieu – où sont vénérés les Japonais morts durant la Seconde Guerre mondiale y compris des criminels de guerre condamnés en 1948 par le Tribunal de Tokyo – à la demande d’Etô Seiichi et d’autres membres du « groupe de la pensée » et sans tenir compte des appels à la discrétion de Suga Yoshihide, le Secrétaire général du Cabinet. Le geste du Premier ministre a mis en colère la Chine et la Corée du Sud et il a été condamné par les États-Unis. Depuis lors, M. Abe s’est abstenu de toute visite à ce sanctuaire.

Bien que le départ d’Ishiba Shigeru du poste de secrétaire général du PLD et son entrée au nouveau gouvernement ne soient pas anodins, le remaniement du 3 septembre dernier n’a en fait provoqué aucun grand changement au cœur de la structure actuelle du pouvoir. Il y a certes eu quelques modifications mais elles étaient superficielles et Suga Yoshihide, Asô Tarô, Amari Akira, Etô Seiichi et Shimomura Hakubun ont conservé leurs postes clés dans leur groupe respectif. Tant et si bien que les rouages internes du gouvernement ont continué à fonctionner et que les mesures économiques ont pu continuer à se mettre en place.

Créer une dynamique politique

Voyons maintenant ce qu’il en est de la direction du PLD. Abe Shinzô a cherché là aussi quelqu’un — en l’occurrence Inada Tomomi — qui lui soit favorable pour remplacer Takaichi Sanae, la présidente du Conseil de recherches politiques du PLD, qui est devenue ministre des Affaires intérieures et des Communications dans le nouveau gouvernement. Mais il s’est placé dans une toute autre perspective quand il a nommé Nikai Toshihiro et Tanigaki Sadakazu respectivement président du Conseil général et secrétaire général du PLD. Les deux hommes ne suivent pas la même ligne politique que lui. Ishiba Shigeru demeure par ailleurs un des meilleurs prétendants à la présidence du PLD pour l’élection de l’automne 2015, et ce, bien qu’il n’occupe plus de poste de direction dans le parti. Quant à Noda Seiko, qui a précédé Nikai Toshihiro au poste de président du Conseil général du PLD, elle n’est pas considérée comme une rivale potentielle bien que ses idées sur la famille et les problèmes sociaux aillent à l’encontre de celles du Premier ministre.

La nomination de Tanigaki Sadakazu et de Nikai Toshihiro – deux dirigeants qui proviennent de clans puissants du PLD et ont des idées politiques différentes de celles d’Abe Shinzô – a redonné une certaine stabilité au Parti libéral-démocrate. En plaçant des membres influents des clans les plus importants du PLD à des postes de direction du parti, le gouvernement maintient en place une structure qui lui permet de faire progresser les objectifs principaux de sa politique.

D’ici la fin de l’année 2014, le gouvernement de M. Abe devra décider s’il veut toujours porter, comme prévu, la taxe sur la consommation à 10 % en octobre 2015. Cette mesure est absolument nécessaire du point de vue fiscal mais elle aura également pour conséquence un ralentissement inévitable de l’économie. Le gouvernement doit par ailleurs se préparer pour les élections locales générales du printemps 2015 ainsi que pour l’élection présidentielle du PLD, quelques mois plus tard, et peut-être même une dissolution de la chambre des Représentants. Pour continuer à bénéficier du soutien de l’opinion, le Cabinet d’Abe Shinzô n’a guère d’autre choix que de continuer à se concentrer sur le redressement de l’économie du pays.

La nomination de poids lourds des clans du PLD comme Mochizuki Yoshio, Takeshita Wataru, Nishikawa Kôya et Eto Akinori à des postes ministériels pourrait passer pour une tentative d’équilibrer le pouvoir des différents clans du PLD. Pourtant ce n’est pas vraiment le cas. Les gouvernements précédents qui avaient tenté d’utiliser la même tactique avaient suivi les recommandations de chaque clan et pris leurs décisions en fonction de la taille de chaque groupe (à l’exception de ceux qui étaient opposés au courant politique majoritaire du parti). Mais dans le cas du remaniement du 3 septembre dernier, les clans ont été beaucoup moins consultés pour l’attribution des portefeuilles du gouvernement et la faction de l’ancien ministre de l’Environnement Ishihara Nobuteru n’a absolument rien obtenu.

Le rôle prépondérant de Suga Yoshihide

Abe Shinzô a réussi à conserver la structure de base de son gouvernement, en dépit du remaniement qu’il vient d’opérer. Mais la dynamique de son Cabinet risque fort de changer dans la mesure où Suga Yoshihide, qui a conservé son poste clé de Secrétaire général du Cabinet, va tenir une place encore plus prépondérante au sein de celui-ci. Les fonctions de secrétaire général du PLD et de secrétaire général du Cabinet ont une importance capitale dans le fonctionnement du pouvoir. Mais la relation entre les hommes qui détiennent ces deux postes dépend de leur statut dans le parti. Quand Ishiba Shigeru était secrétaire général du PLD, ses relations avec Suga Yoshihide étaient entravées du fait que celui-ci était le rival du Premier ministre. Mais maintenant que c’est Tanigaki Sadakazu qui occupe ce poste, les choses risquent de changer parce que le nouveau secrétaire général s’est donné pour objectif de maintenir l’harmonie au sein du parti. Ceci ajouté au retrait d’Ishiba Shigeru de la position de numéro deux du PLD devrait permettre à Suga Yoshihide d’avoir une influence encore plus grande au sein du gouvernement.

Le choix de Nikai Toshihiro comme président du Conseil général du PLD et celui de Motegi Toshimitsu comme responsable de la stratégie des élections du PLD méritent aussi qu’on s’y arrête. Nikai Toshihiro entretient des relations étroites avec les dirigeants de la Sôka Gakkai, une organisation d’obédience bouddhiste liée au New Kômeitô, le parti le plus important de la coalition formée par le PLD pour pouvoir gouverner. Cela devrait permettre aux deux partis de se rapprocher. Motegi Toshimitsu doit en partie son poste au fait qu’il est affilié à l’un des clans les plus importants du PLD. Mais Abe Shinzô a dû le choisir tout autant en raison de ses capacités en tant qu’administrateur. Suga Yoshihide a de bonnes relations de travail avec Nikai Toshihiro et Motegi Toshimitsu. On peut donc s’attendre à ce que les trois hommes s’entendent pour assurer le soutien du Komeitô aux propositions du gouvernement et mettre au point des stratégies électorales.

La faiblesse de l’opposition

Le remaniement récent du gouvernement a permis à Abe Shinzô de s’assurer une position avantageuse au sein du PLD. Mais cette stratégie pourrait se retourner contre lui en suscitant des critiques et en déstabilisant son parti.

Le Parti démocrate du Japon (PDJ), le principal parti d’opposition de la Diète, doit se reconstruire pour devenir une force de ralliement contre le gouvernement. Mais à l’heure actuelle, il reste divisé et incapable de former des coalitions durables avec d’autres partis. Ses tentatives pour s’opposer à la politique de M. Abe avortent avant même d’avoir vu le jour.

À la fin de l’année 2014, il faudra attendre encore deux ans avant les prochaines élections à la Chambre des représentants. La dissolution de la Chambre basse et les prochaines élections générales sont des sujets de discussion de plus en plus à l’ordre du jour. On risque donc d’assister à de nouvelles tentatives d’union des partis de l’opposition. La Loi sur la protection des secrets d’État et la politique en faveur de l’exercice du droit de légitime défense collective préconisées par le gouvernement sont fortement contestées parce qu’elles risquent d’avoir un impact considérable sur la vie de la population. Si le public n’a pas manifesté davantage son désaccord avec les positions d’Abe Shinzô, c’est à cause de la grande faiblesse de l’opposition. Le Premier ministre doit peut-être sa force apparente à l’absence d’une opposition efficace sur la scène politique japonaise, ce qui pourrait vouloir dire que le PLD risque d’avoir des problèmes dans l’avenir.


Note :

Le 20 octobre 2014, la ministre de l'Économie, du Commerce et de l'Industrie Obuchi Yûko a démissionné sur fond de scandale lié à des irrégularités dans l'utilisation de fonds publics. Quelques heures après sa collègue, la ministre de la Justice Matsushima Midori, elle aussi soupçonnée d'abus de fonds publics, a annoncé sa démission.


(D’après un article original en japonais du 5 septembre 2014. Photo de titre : Abe Shinzô [au centre] a réuni pour la première fois son nouveau gouvernement le 3 septembre 2014. Ishiba Shigeru, ministre chargé du développement régional et principal concurrent du Premier ministre à la tête du PLD, se trouve tout à fait à droite. Jiji Press)

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