Le sauvetage des fresques du tumulus de Kitora : un travail de haute précision

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Le village d’Asuka, dans la préfecture de Nara, abrite une grande sépulture – le tumulus de Kitora – dans laquelle les archéologues ont découvert une chambre funéraire ornée de remarquables fresques. Celles-ci représentent plusieurs animaux mythiques, dont l’« oiseau rouge » et le « tigre blanc », ainsi qu’une étonnante carte du ciel. Ces peintures murales réalisées il y a quelque treize siècles ont été soigneusement transférées et reconstituées dans un musée situé non loin de là. Mais ce travail, qui a duré douze années, n’a pas été une mince affaire comme l’explique Hayakawa Noriko, l’auteur de l’article qui suit.

Les fresques du tumulus de Kitora, une des grandes découvertes du siècle

Le tumulus (kofun) circulaire de Kitora a été édifié entre la fin du VIIe siècle et le début du VIIIe siècle de notre ère, dans le district de Takaichi du village d’Asuka, qui se trouve dans la préfecture de Nara(*1). Il abrite une petite chambre funéraire de 2,6 mètres de long sur 1 mètre de large et 1,3 mètre de haut. En 1983, un examen effectué à l’aide d’un fibroscope introduit dans la tombe a révélé la présence d’une image symbolique représentant genbu – une déité traditionnellement associée à la direction du nord – sous la forme d’une tortue noire entourée par un serpent. Des recherches menées en 1998, soit quinze années plus tard, ont mis en évidence d’autres animaux fabuleux de la cosmogonie chinoise. Le « dragon bleu » (seiryû) sur la paroi est. Le « tigre blanc (byakko) sur le mur ouest. Et une carte du ciel sur le plafond de la tombe.

En raison de ces découvertes exceptionnelles, la préfecture de Nara a classé le kofun de Kitora en tant que « site historique spécial » dès l’an 2000. Une année plus tard, les chercheurs ont trouvé un « oiseau rouge » (suzaku, qualifié aussi de « phénix ») sur la paroi sud de la tombe ainsi que des représentations symboliques des douze animaux – rat, bœuf, tigre, lapin, dragon, serpent, cheval, chèvre, singe, coq, chien et cochon – du zodiaque chinois sur chacun de ses murs. À ce jour, les archéologues n’ont repéré aucune autre fresque de phénix et de signes du zodiaque dans les kofun de l’Archipel. Le célèbre tertre funéraire de Takamatsuzuka – également situé dans la préfecture de Nara et découvert dans les années 1960 – est le seul autre exemple de tombe dont les parois sont ornées d’une tortue noire, d’un dragon bleu, d’un tigre blanc et d’une carte du ciel. C’est d’ailleurs pourquoi ces deux sites archéologiques de la zone d’Asuka-Fujiwara figurent sur la liste indicative du patrimoine mondial de l’Unesco.

L’« oiseau rouge » (suzaku), symbole de la direction du sud, qui orne la paroi méridionale de la chambre funéraire du kofun de Kitora. Après restauration.

La carte du ciel représentée sur le plafond de la tombe de Kitora. Après restauration.

Le « tigre blanc » (byakko), emblème de la direction de l’ouest, situé sur la paroi occidentale de la chambre funéraire du tertre de Kitora. Après restauration.

Représentations des animaux datant de treize siècles

Les fresques du kofun de Kitora sont apparues au grand jour au cours des fouilles archéologiques effectuées en février 2004. À cette occasion, les chercheurs ont aussi réalisé qu’en maints endroits, les peintures étaient en train de se détériorer et de s’écailler. En raison de la gravité de la situation, il a été décidé de prélever dans un premier temps les parties en train de se détacher, puis par la suite, la totalité des fresques afin de les restaurer et de les conserver en dehors de la chambre funéraire. Les opérations de sauvetage des peintures murales de Kitora ont duré plus de douze ans et elles se sont déroulées en trois phases. La première a consisté à sauvegarder les fresques à l’intérieur de la tombe, la seconde à les retirer des murs et à les transférer dans un autre lieu et la troisième à les reconstituer.

Une fois ces travaux achevés, un musée spécialement dédié aux peintures murales du tertre funéraire de Kitora (Kitora kofun hekiga taiken kan), appelé aussi Shijin no yakata (la demeure des quatre déités), a ouvert ses portes en septembre 2016, à Asuka. Le public a pu notamment y admirer la carte du ciel du plafond de la tombe ainsi que les fresques des parois ouest et sud représentant respectivement le byakko et le suzaku. Les originaux n’ont été exposés que pendant un temps limité, mais le musée, ouvert toute l’année, permet aux visiteurs de se faire une idée non seulement de l’histoire du kofun de Kitora et de sa découverte, mais aussi de sa chambre funéraire et de son décor grâce à une reproduction grandeur nature des lieux en trois dimensions et à des écrans diffusant des images haute définition des fresques.

(*1) ^ Kofun. Ce mot désigne les nombreuses sépultures de grande taille à tumulus de terre qui ont fait leur apparition dans l’Archipel entre la fin de l’époque Yayoi (IIIe siècle av. J-C - IIIe siècle ap. J-C) et le tout début du VIIIe siècle de notre ère. Les kofun ont des formes variées – carré, cercle, « trou de serrure »… – et ils abritent une chambre funéraire. Leur contenu constitue un témoignage important sur une période de l’histoire qui correspond à la formation de l’État japonais.

Une lutte implacable contre les microorganismes

La décision de retirer les fresques du tumulus de Kitora de leur emplacement d’origine a été prise dès septembre 2004, mais il a fallu plus de six ans pour mener cette tâche à bien. Entretemps, les spécialistes ont dû prendre des mesures pour éviter que les peintures ne continuent à se détériorer. A l’intérieur de la chambre funéraire, le taux d’humidité relative de l’air était en effet proche de 100 % et un changement brutal du degré hygrométrique risquait de dessécher les fresques et de les détacher de leur support. Une structure protectrice a donc été édifiée au-dessus de la tombe pour pouvoir maintenir les peintures dans des conditions stables en contrôlant en permanence la température et le degré d’humidité ambiants.

L’atmosphère humide de la chambre funéraire constituait par ailleurs un milieu idéal pour la prolifération des microorganismes. Avant d’y pénétrer, les personnes chargées du travail de restauration devaient, entre autres, prendre des douches d’air, revêtir des combinaisons et des masques étanches à la poussière et utiliser des produits désinfectants de façon à ne pas introduire de microbes à l’intérieur. Les peintures ont fait en outre l’objet d’examens réguliers et de traitements antimicrobiens.

Un travail sans marge d’erreur possible

Les fragments d’enduit prélevés sur les parois de la tombe en 2004, pendant la première phase des travaux, étaient d’une consistance relativement tendre, en dépit de leur épaisseur. Il était donc possible de les retirer à l’aide de spatules et de couteaux. Mais par la suite, il a fallu avoir recours à une scie à fil diamanté pour enlever certaines parties où l’enduit était plus dur et plus fin.

Pour retirer la fresque du kofun de Kitora représentant le suzaku de son support d’origine, il a fallu recourir à une scie à fil diamanté.

Ce type de scie a la particularité d’être doté d’un fil recouvert de poussière de diamant qui ne casse pas, même lorsqu’il s’agit de couper des objets très durs. Il permet de faire des coupes précises et régulières en limitant au maximum la quantité de matériau perdue au contact de la lame.

Cependant, l’épaisseur de l’enduit sur lequel ont été réalisées les peintures de la tombe de Kitora n’était pas uniforme pas plus que celle de la paroi de pierre qui se trouvait en dessous. C’est pourquoi les techniciens ont commencé à s’entrainer au maniement de la scie à fil diamanté sur des fresques factices créées spécialement à cet effet. Il n’était pas question de commettre la moindre erreur sur les originaux ! C’est ainsi que, grâce à une préparation minutieuse, ils ont réussi à retirer la fresque du suzaku qui ne mesurait par endroits que quelques millimètres d’épaisseur.

Une autre préoccupation majeure des restaurateurs était d’éviter que les peintures ne se fissurent après leur retrait et pendant leur transport. Pour ce faire, ils ont fabriqué des feuilles adhésives de plastique renforcé de fibres qu’ils ont appliquées directement sur les fresques en guise de première couche de protection. Ce matériau avait l’intérêt de s’adapter aux différentes épaisseurs de l’enduit et à la configuration de ses emplacements divers et variés, entre autres les parties incurvées du plafond de la tombe. Les feuilles ont été réalisées avec de fines fibres résistantes aux microorganismes et une substance adhésive soluble à l’éthanol.

Les techniciens ont ensuite appliqué une seconde couche de matériau synthétique plus résistante qui avait de surcroît l’avantage d’être transparente et de permettre de vérifier l’état des fresques durant leur retrait. Pour les parties incurvées du plafond de la tombe où se trouvait la carte du ciel, il fallait non seulement que le dit matériau puisse être appliqué de façon à se fixer sur la fresque aussitôt après qu’il en ait pris la forme mais aussi qu’il soit assez solide pour résister au poids de l’enduit. Le choix des spécialistes s’est finalement porté sur un polymère renforcé de fibres (FRP).

La reconstitution des fresques après leur retrait de la tombe

La phase suivante a consisté à reconstituer les fresques à partir des 1 143 fragments prélevés sur les parois de la chambre funéraire. Les spécialistes chargés de cette opération avaient des doutes sur le degré de résistance des morceaux d’enduit. Ils ont donc renforcé leur face interne avec plusieurs couches protectrices avant de les réunir sur un support rigide. Le choix de tous les matériaux utilisés à ce stade s’est fait par tâtonnements.

Des techniciens en train de reconstituer la fresque de la carte du ciel qui ornait le plafond incurvé de la chambre funéraire du kofun de Kitora.

En 2009, l’Agence des affaires culturelles du Japon a décidé que « pour le moment », les fresques de la chambre funéraire du tumulus de Kitora seraient conservées et exposées dans un espace approprié, situé en dehors de la tombe.  Cette mesure à caractère transitoire n’exclut pas un autre transfert des peintures murales à l’issue des travaux de restauration. C’est pourquoi ces œuvres ont été reconstituées de façon à ce qu’on puisse les dissocier à nouveau, en cas de besoin. Et les matériaux utilisés au cours du processus de restauration ont été eux aussi sélectionnés en conséquence.

La face interne de tous les fragments de fresque retirés de la chambre funéraire du tumulus de Kitora a été renforcée par l’application de différents matériaux.

Pour renforcer l’enduit des fresques, les spécialistes ont choisi des matières susceptibles d’être enlevées, entre autres à l’aide de solvants. Les fragments ont été placés sur des feuilles de polyarylate – un polymère thermoplastique réputé pour ses propriétés thermomécaniques élevées et utilisé notamment dans la fabrication des gilets pare-balles – qui fait partie des matériaux synthétiques employés pour restaurer les biens culturels. Il a fallu un certain temps avant de trouver une matière susceptible de remplir les espaces entre les différents fragments qui soit facile à enlever et ne se rétracte pas au séchage.

Les techniques de restauration de la peinture japonaise

Dans un grand nombre de pays, la restauration des peintures murales est confiée à des organismes spécialisés. Mais au Japon, où ce genre de travail n’est pas très fréquent, ce sont des techniciens de l’Association pour la conservation des trésors nationaux (ACNT) qui ont assurés l’essentiel de la restauration des fresques du tertre funéraire de Kitora. L’ACNT collabore surtout avec l’Agence des affaires culturelles du Japon dans le cadre de la conservation et de la restauration de biens culturels, en particulier de peintures de style traditionnel japonais (nihonga) et de documents écrits.

Les peintures de style nihonga et les manuscrits japonais doivent faire régulièrement l’objet de travaux de restauration et les spécialistes qui s’en chargent ont toujours à l’esprit l’idée qu’après eux, d’autres effectueront à nouveau cette tâche. Dans la plupart des pays, on restaure souvent les fresques en les fixant solidement sur place et en minimisant les différences entre les parties dans leur état d’origine et celles qui ont été restaurées. Au Japon en revanche, chacun sait que les peintures de style nihonga feront ultérieurement l’objet d’autres restaurations et qu’à cette occasion, elles seront déplacées.

Les rouleaux de peinture japonais (kakejiku) sont d’ailleurs constitués de plusieurs pièces et conçus pour être démontés et remontés. Les techniques mises en œuvre au cours de ce processus ont été utilisées lors de la reconstitution des fresques de la tombe de Kitora. De même que la méthode qui consiste à restaurer les peintures de style nihonga « affaiblies » par le temps en fixant en partie leur face extérieure sur de fines feuilles enduites d’une colle que l’on peut facilement dissoudre une fois le travail terminé.

Le projet de transfert et de reconstitution des fresques du kofun de Kitora a réuni dans une étroite collaboration d’une part des spécialistes de la restauration ayant une formation scientifique qui ont choisi les méthodes et les matériaux employés et de l’autre, des experts en matière de nihonga amenés à tester la pertinence de ces choix. La mise en commun des méthodes traditionnelles japonaises et de celles de la science s’est avérée très fructueuse puisqu’elle a permis de sauver un trésor culturel d’une inestimable valeur.

(D’après un article en japonais du 28 novembre 2016. Photographie de titre : Reconstitution d’une fresque de la chambre funéraire du kofun de Kitora à partir de fragments prélevés sur place. Avec l’aimable autorisation de l’Agence des affaires culturelles du Japon)

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