La reproduction des anguilles en milieu artificiel va-t-elle bientôt voir le jour ?

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La Société scientifique d’Asie de l’Est pour les anguilles, créée en mars dernier, réunit des chercheurs japonais, chinois, sud-coréens et taïwanais, afin de protéger l’anguille japonaise (Anguilla japonica) récemment déclarée menacée d’extinction. Alors qu’il s'agit d’un des poissons préférés des Japonais, l’anguille n’a pas encore livré tous ses secrets. Le président de cette société, Tsukamoto Katsumi, professeur à l’Université Nihon, a bien voulu répondre aux questions que nous nous sommes posés sur cette espèce mystérieuse.

Tsukamoto Katsumi TSUKAMOTO Katsumi

Professeur émérite de l’Université de Tokyo, et professeur de bio-ressources à l’Université Nihon. Né en 1948 dans la préfecture d’Okayama, il mène depuis plus de 40 ans des enquêtes sur les lieux de ponte des anguilles japonaises. En 2009, il a récolté des œufs d’anguilles dans le Pacifique à l’ouest des Mariannes, une première mondiale, et a également réussi à identifier le lieu de ponte.

Les anguilles consommées au Japon sont pour la plupart des anguilles d’élevage, les sauvages étant extrêmement rares. Cependant, les anguilles d’élevage sont des alevins pêchés en mer pour être ensuite élevés dans des lacs. Les anguilles élevées à partir de l’œuf ne sont pas encore commercialisées.

Les recherches sur la reproduction en milieu artificiel des anguilles ont débuté au Japon dans les années 1960. Le nombre d’alevins d’anguilles migratrices variaient grandement selon les années, suscitant des inquiétudes sur l’état de cette ressource. À partir des années 1970, la quantité pêchée a décliné rapidement, et elle se maintient aujourd’hui à un niveau extrêmement bas.

En 2013, elle a diminué jusqu’à cinq tonnes, et en 2014, l’Union internationale pour la conservation de la nature a classé l’anguille japonaise comme espèce menacée de disparition. Différentes initiatives ont été prises pour sa protection : les éleveurs japonais d’anguilles ont dû obtenir un permis, et des quotas ont été fixés pour les quantités à élever.

Parvenir à la reproduction complète en aquaculture, c’est-à-dire de la naissance d’alevins jusqu’à la commercialisation, est une priorité. Mais à la différence du thon rouge pour lequel le processus a été maîtrisé au bout de 30 ans de recherches commencées également dans les années 70, celle des anguilles est difficile à contrôler artificiellement, en grande partie car la ponte des anguilles, qui se fait en pleine mer à des profondeurs importantes, n’est pas encore parfaitement comprise.

Quel est l’état actuel des connaissances à ce sujet ? Nous avons interrogé le professeur Tsukamoto, connu mondialement comme étant le plus grand spécialiste des anguilles.

Le charme des anguilles

——Comment expliquez-vous l’intérêt que vous portez pour les anguilles ?

Leptocéphale d’anguille japonaise (larve foliacée). (Photo avec l’aimable autorisation du professeur Tsukamoto)

Alevin d’anguille appelée shirasu unagi. (Photo avec l’aimable autorisation du professeur Tsukamoto)

« Les anguilles sont des poissons tellement étranges que l’on pourrait penser qu’ils n’en sont pas. Leur corps est visqueux et très flexible. Elles n’ont presque pas d’autres nageoires que celle dorsale, et n’ont aucune nageoire ventrale. Elles peuvent respirer par la peau, et vivre deux à trois jours hors de l’eau dans un environnement humide. Elles sont aussi capables de remonter une grosse cascade. Leurs larves leptocéphales sont une autre de leurs caractéristiques. Mais quand elles grandissent, elles changent complètement de forme. Leur migration est ce qui est le plus intéressant à leur sujet. Elles font des milliers de kilomètres pour aller pondre leurs œufs là où elles sont nées. Je trouve cela fascinant : comment savent-elles où aller ? Pourquoi doivent-elles absolument y aller ? »

Personne n’a encore jamais vu la ponte des anguilles

——Que savons-nous de la reproduction des anguilles ?

« Les anguilles qui nagent pendant la journée dans les profondeurs marines froides et totalement obscures afin d’éviter les prédateurs (à environ 800 mètres de profondeur) remontent jusqu’à environ 200 mètres de profondeur. À l’approche de la nouvelle lune, suite au réchauffement de l’eau à moindre profondeur, les femelles ovulent et libèrent des phéromones. Les mâles s’en approchent et se frottent contre elles, ce qui les aide à pondre. Les femelles pondent alors une grande quantité d’œufs sur lesquels les mâles projettent leur sperme... C’est ce qu’on imagine sur la base d’expériences sur des anguilles adultes auxquelles on a donné des hormones artificielles, mais personne n’y a jamais assisté à l’état naturel. La manière dont les mâles et les femelles se rencontrent dans le vaste océan est extraordinaire. »

——Pourquoi est-ce important d’observer la ponte en milieu naturel ?

« Si l’on pouvait la voir, on saurait combien d’anguilles mâles et femelles se rassemblent. On pourrait aussi définir les conditions physiques, chimiques et biologiques des lieux où elles se retrouvent. Pouvoir estimer le nombre de poissons sexuellement mûrs et leur répartition sexuelle fournirait une indication importante pour proposer des mesures de gestion des ressources ainsi que des méthodes de reproduction. Enfin, si nous comprenions les conditions requises pour la ponte des anguilles, nous serions capables de maîtriser artificiellement les conditions environnementales optimales dans le développement des technologies de la reproduction complète. Nous pourrions sans doute améliorer dramatiquement la qualité des œufs pondus par les femelles. La recherche nous a permis de comprendre presque tout de l’environnement nécessaire pour l’élevage des alevins. Mais nous ne savons pas encore comment les parents parviennent à la maturité sexuelle et à la ponte. Voilà pourquoi il est essentiel de voir la ponte ».

Les lieux de ponte bientôt localisés grâce à l’ADN environnemental

Un œuf d’anguille japonaise sauvage prélevée dans le Pacifique à l’ouest des Mariannes. (Photo avec l’aimable autorisation du professeur Tsukamoto)

L’équipe de recherche du professeur Tsukamoto est parvenue à déterminer la zone approximative de ponte des anguilles grâce à l’analyse de leptocéphales prélevés en mer en 1991, en réussissant à la localiser dans une zone de 100 à 200 kilomètres de circonférence. En 2009, elle a réduit le diamètre de cette zone à plusieurs dizaines de kilomètres et a pu récolter des œufs.

——Pensez-vous bientôt pouvoir assister à la ponte ?

« Nous avons identifié la zone de ponte, mais afin d’y assister, nous devons définir l’endroit où elle a lieu avec une précision de plusieurs dizaines de mètres. De plus, la ponte ne dure qu’un instant. Nous n’avons pas pu le faire cette année, mais le résultat le plus notable est d’avoir extrait de l’océan de l’ADN émis par des anguilles adultes grâce à la technologie de l’ADN environnemental, et ainsi réduit la localisation du lieu de ponte d’une zone de dix kilomètres à une zone de quelques centaines de mètres.

« Nous supposons que le point culminant de la ponte se produit trois jours avant la nouvelle lune. Cette année, nous avons détecté de l’ADN environnemental cinq jours avant la nouvelle lune, et trois jours avant celle-ci, obtenu des signaux d’ADN environnemental en très grande quantité. Une ponte a dû avoir lieu non loin de là. La caméra du robot sous-marin a enregistré des images qui ressemblaient à des anguilles blessées. À l’avenir, j’aimerais faire des plongées de nuit en submersible pour observer l’instant de la ponte. L’analyse des données recueillies jusqu’à présent nous permet de supposer qu’elle se produit vers une heure du matin. Mais un obstacle demeure : nous ne pouvons pas pour l’instant plonger de nuit pour des raisons de sécurité. »

Un grand filet à plancton (3m de diamètre) permet de recueillir des œufs et des leptocéphales. (Photo avec l’aimable autorisation du professeur Tsukamoto)

Le submersible Shinkai 6500 utilisé dans les recherches. (©JAMSTEC)

Vers la mise en pratique de l’élevage intégral en aquaculture

——Jusqu’à quel point sommes-nous proches de l’élevage intégral ?

« Actuellement, le lieu de ponte des anguilles européennes dans l’océan Atlantique n’est localisé que dans une zone de mille kilomètres de diamètre, et aucun œuf ni aucune anguille parent n’a été capturé. Mais dans le cas des anguilles japonaises de l’océan Pacifique, nous avons pu prélever des œufs et des anguilles adultes sur le lieu de ponte que nous avons presque localisé. Le Japon est le leader mondial de la recherche fondamentale sur les anguilles. C’est aussi le pays le plus avancé sur le plan de la technologie d’élevage et de sa mise en pratique.

« Le processus expérimental d’élevage intégral est prêt. Mais nous ne sommes pas encore en mesure de produire des alevins en masse au niveau industriel. Aujourd’hui, produire un alevin coûte plusieurs milliers de yens. Notre objectif est d’abaisser ce coût à plusieurs dizaines de yens. Si nous arrivions déjà à plusieurs centaines de yens, nous pourrions les vendre lorsque les prises d’alevins sauvages sont mauvaises. Si la recherche-développement progresse encore un peu, il sera possible de mettre en pratique l’élevage intégral, et nous pourrons donner naissance à des alevins en grand nombre. Leur utilisation pour l’élevage afin de remplacer les alevins sauvages réduirait significativement l’impact sur la ressource en anguilles sauvages et permettrait de la protéger. »

Sensibiliser davantage les industriels et les consommateurs au problème des anguilles

——Ces dernières années, les anguilles sont devenues très chères, et il est devenu difficile d’en consommer souvent.

« En 2000, on consommait au Japon plus de cent mille tonnes d’anguilles par an, quantité qui incluait les anguilles importées de Chine. Le commerce international des anguilles européennes a ensuite été interdit, les importations chinoises ont baissé significativement, et le prix des anguilles a grimpé. Ces quatre dernières années, nous les scientifiques avons fait savoir que les anguilles étaient une ressource menacée. Les consommateurs japonais en ont pris conscience, et je pense qu’ils ont fait de grands progrès à cet égard.

« Certaines collectivités territoriales ont pris des initiatives pour protéger les anguilles adultes. La solution la plus efficace pour protéger cette ressource et la restaurer, c’est de veiller à ce que le maximum d’anguilles adultes retournent sur le lieu de ponte, c’est-à-dire le Pacifique au large des Mariannes. Les anguilles sont une ressource internationale. Il est essentiel qu’elles ne soient pas protégées seulement au Japon, mais aussi en Chine, en Corée du Sud et à Taïwan. Je voudrais surtout que la Chine fasse des efforts en ce sens, en améliorant l’environnement de ses fleuves, et aussi en limitant la pêche des alevins.

« Les Japonais feraient mieux de diminuer un peu leur consommation d’anguilles. S’ils veulent que cette espèce subsiste comme met traditionnel, il faut contrôler le commercialisme, qui privilégie le profit. J’appelle mes compatriotes à ne manger des anguilles que quelques fois par an, pour des occasions spéciales. Je souhaite qu’ils en sachent plus sur les anguilles, et qu’ils soient reconnaissants de pouvoir en manger même en payant cher pour cela. Ce que je veux dire, c’est que les anguilles ne peuvent être un aliment que l’on achète facilement pour en manger n’importe quand. »

(Adapté d’un original en japonais du 26 juin 2017. Propos recueillis par Ishii Masato, Nippon.com. Photos sans mention : Ohtani Kiyohide, Nippon.com)

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