Les leçons de la crise financière de 1997 au Japon

Karube Kensuke [Profil]

[04.12.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

L’économie japonaise reste sous l’emprise de la déflation et de la croissance faible, une situation que l’on peut faire remonter à 1997 et à la contraction brutale de l’économie provoquée par la crise financière survenue cette année-là. L’article qui suit, rédigé deux décennies plus tard, revient sur ce qui s’est réellement passé en novembre 1997.

Le jour le plus dangereux pour l’économie japonaise

« Ça a l’air grave. Les gens font la queue devant les banques. » Tel est le message téléphonique que le ministère des Finances (MoF) reçut de la Banque du Japon (BoJ) le matin du 26 novembre 1997. C’est alors que l’expression « panique financière » commença à prendre forme dans l’esprit des fonctionnaires du ministère. Lors d’une conférence de presse donnée plus tôt ce matin-là, le ministre des Finances Mitsuzuka Hiroshi avait annoncé la faillite de la Tokuyô City Bank, basée à Sendai, en déclarant : « Nous prenons toutes les mesures nécessaires en vue de protéger l’intégralité des dépôts et de stabiliser les transactions interbancaires. Nous ferons tout notre possible pour empêcher qu’il y ait d’autres répercussions. »

À l’époque, le recours immédiat au dispositif d’assurance des dépôts pour rembourser les déposants victimes d’une faillite bancaire ne faisait pas partie de l’arsenal des politiques officielles. Le gouverneur de la BoJ Matsushita Yasuo, qui rencontra la presse au même moment, insista sur ce point et appela au calme en prononçant les mots suivants: « Nous n’envisageons pas de recourir à des remboursements hâtifs. »

Au cours du même mois, on avait déjà assisté aux faillites en cascade d’établissements financiers aussi célèbres que la maison de titres Sanyô Securities, la banque Hokkaidô Takushoku et la maison de titres Yamaichi Securities, en comparaison desquels la Tokuyô City Bank était beaucoup plus petite. En dépit de la vigilance qu’on était en droit d’attendre d’eux, le ministère des Finances, la BoJ et les médias, qui s’étaient habitués aux faillites d’établissements financiers, furent pris au dépourvu.

Le quotidien Nikkei distribue une édition spéciale sur la faillite de la banque Hokkaidô Takushoku devant le siège de celle-ci à Sapporo le 17 novembre 1997. (Jiji Press)

C’est surtout devant les banques désignées comme en péril par les hebdomadaires que les gens faisaient la queue pour retirer leurs dépôts. Le MoF et la BoJ se réunirent d’urgence. Les banques reçurent alors, par l’intermédiaire des bureaux financiers locaux du ministère, l’instruction de ne pas laisser les clients former des files d’attente devant leurs succursales. Les attroupements dans la rue auraient en effet attiré l’attention et aggravé l’incertitude. « Je me souviens avoir fourni des instructions détaillées aux banques, en leur demandant par exemple de distribuer des tickets numérotés et d’utiliser leurs salles de réception », a déclaré un membre du personnel d’un bureau financier.

Les médias eux aussi étaient perplexes. Nombre de journaux, d’agences de presse et de chaînes de télévision étaient au courant que des files d’attente étaient en train de se former un peu partout au Japon devant les agences bancaires. Mais en parler aurait risqué de renforcer les inquiétudes de la population et d’ébranler les marchés. Finalement, les médias d’actualités se sont tous abstenus de rendre compte de la situation. Il n’y a eu ni collusion avec les autorités ni pressions de ces dernières. Chaque organe d’information a pris en toute indépendance la décision de se taire. La situation a commencé à revenir à la normale dans l’après-midi. Le soir venu, le MoF et la BoJ ont été informés que les déposants qui faisaient la queue devant les banques s’étaient dispersés comme la marée qui se retire.

En 1927, le Japon a été frappé par la crise financière Shôwa(*1). Une remarque faite devant la Diète par le ministre des Finances a déclenché une ruée des déposants sur les banques pour retirer de l’argent liquide. Grâce aux photographies prises à l’époque, des scènes de foules massées devant les banques sont parvenues jusqu’à nous. L’économie japonaise a en fait traversé de nombreuses crises dans la période d’après-guerre. Dans les années 1970, elle a subi les conséquences de l’abandon de l’étalon or par les États-Unis, décidé par le président Richard Nixon, et de deux crises pétrolières. Il n’en reste pas moins que le 26 novembre 1997 a été le jour le plus dangereux pour le Japon et que l’économie du pays aurait pu être réduite à néant.

(*1) ^ Alors que l’économie japonaise était en récession et que beaucoup de sociétés et de banques étaient grevées par un lourd fardeau de créances douteuses, le ministre des Finances de l’époque a déclaré intempestivement, lors d’une session de la Diète qui s’est tenue en 1927, qu’une certaine banque du secteur privé était en faillite bien qu’elle restât en activité. Suite à cela, l’incertitude financière se propagea et on assista à une ruée sur un grand nombre de banques. Après un apparent retour au calme, les incertitudes refirent surface, et Suzuki Shôten, une importante maison de commerce, fit faillite.

Tags :
  • [04.12.2017]

Commentateur de l’actualité pour Jiji Press. Né à Tokyo en 1955. Diplômé de l’Université Waseda, il est entré chez Jiji Press en 1979. Occupe son poste actuel depuis 2016, après avoir assumé successivement les fonctions de chef du bureau de Washington, chef du bureau de New York, rédacteur en chef adjoint et chroniqueur en chef. A publié divers ouvrages, dont Nichibei kome kôshô (les négociations nippo-américaines sur le riz) et Kenshô bubble shissaku (un examen de l’échec des politiques liées à la bulle spéculative).

Articles liés
Articles récents

Nippon en vidéo

バナーエリア2
  • Chroniques
  • Actu nippone