Le « divorce posthume », une déclaration d’indépendance des femmes

Tangi Mizuho [Profil]

[07.12.2017] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Les divorces posthumes, qui dissolvent légalement les liens de parenté créés par le mariage après la mort d’un conjoint, sont en augmentation. L’affaiblissement de la conscience des femmes mariées de faire partie de le ie [mot qui signifie à la fois « maison » et « famille »] de leur époux, et la détermination des femmes à ne pas vouloir la charge de leurs beaux-parents dépendants y sont pour beaucoup.

Les divorces posthumes sont en progression au Japon. Le divorce n’est en principe possible que lorsque les deux parties sont d’accord, mais qu’en est-il alors lorsqu’un des époux est décédé ? Si le conjoint survivant veut mettre fin à ses liens de parenté avec les parents et les frères et sœurs du défunt, il peut les dissoudre légalement en présentant à l’état-civil un document appelé « dissolution des liens de parenté créés par le mariage ».

Cette démarche est simple : il suffit d’être muni d’un document d’identité, de l’acte de décès de l’époux, d’indiquer le nom, l’adresse, l’adresse de l’état-civil du conjoint défunt, et d’apposer son sceau sur la demande. La démarche ne nécessite aucun consentement ni approbation de tiers. Il n’y a pas de délai maximum à respecter, et elle peut être faite à n’importe quel moment après le décès. La famille de celui-ci n’a pas le droit de s’y opposer, et elle n’en est pas non plus informée.

Le divorce posthume se conclut officiellement par cette simple procédure. Mais cela ne fait que quelques années que son utilisation s’accentue. On ne parlait d’ailleurs pas de « divorce posthume » mais de « dissolution des liens de parenté créés par le mariage », et c’était une démarche si peu usitée que certains employés des services d’état-civil en ignoraient l’existence.

D’après les statistiques du ministère de la Justice, le nombre de cas était en légère augmentation jusqu’en 2013, avec 2 167 cas au total. La progression s’est ensuite accélérée à partir de 2014 : 2 202 cas, puis 2 783 en 2015, soit presque 600 de plus. En 2016, le total était de 4 032, presque 1,5 fois le total de l’année précédente, et quasiment le double comparé à il y a 3 ans. Il est à noter que la majorité des demandeurs sont des femmes.

Une vision différente du mariage selon les générations

Un des facteurs qui expliquent cette rapide progression est une différence de perception générationnelle.

Les familles paysannes d’avant-guerre constituaient le modèle traditionnel de la famille japonaise, un peuple agricole. Ces familles, autres que celles de métayers, étaient propriétaires depuis des siècles de la terre qu’elles cultivaient et vivaient de l’agriculture qu’elles pratiquaient avec leur parenté. Pour empêcher le morcellement des terres et des biens qui étaient la base de la subsistance de cette « famille-maison », le ie, la succession était unitaire au profit du fils aîné.  La hiérarchie qui existait le plaçait à son sommet. C’est lui qui commandait. Et à l’ère Meiji, le Code civil établissait le système du ie sur la base du modèle patriarcal. Les fils aînés se transmettaient le rôle de chef de famille, la terre et les biens, et les femmes qui les épousaient devenaient membres de la famille de leur époux en quittant la leur.

Ce système a été aboli par le Code civil modifié de 1947, mais cette conception a profondément marqué les personnes ayant grandi avant la guerre ainsi que celles de la génération suivante (les personnes âgées de 75 ans et plus aujourd’hui). Pour la plupart d’entre elles, une femme qui se mariait quittait son propre foyer familial et intégrait celui de son époux. Pour ces générations, il allait de soi qu’elle vive sous le même toit que ses beaux-parents et travaille dans l’entreprise familiale, le cas échéant, s’occupe de toutes les obligations vis-à-vis de la parenté de sa famille de mariage et assiste ses beaux-parents lorsqu’ils deviennent dépendants. Elles attendaient la même attitude de leurs enfants, et espéraient naturellement que la femme de leur fils assumerait à son tour ces tâches.

Par ailleurs, la part du secteur primaire, essentiellement l’agriculture et la pêche, dans l’emploi – presque 50 % de la population active y travaillait avant la guerre – a commencé à diminuer à partir de 1955, pour passer sous la barre des 10 % vers 1985. De plus, depuis la période de forte croissance de l’économie, les jeunes ruraux ont migré vers les villes pour y trouver du travail ou effectuer leurs études. La famille nucléaire, composée des parents et des enfants, s’est imposée comme le modèle dominant, et les notions de ie et d’intégration à la famille de l’époux ont perdu de leur vigueur.

Aujourd’hui, beaucoup de femmes ont un emploi, et les femmes mariées qui continuent à travailler comme les hommes tout en élevant leurs enfants et s’occupant de leur famille ne sont plus exceptionnelles. Continuer à assumer le rôle attendu jadis des épouses, c’est-à-dire de remplir leurs obligations vis-à-vis de leurs beaux-parents, leur paraît difficile tant sur le plan matériel que psychologique.

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  • [07.12.2017]

Journaliste free-lance, designer. Elle travaille comme graphiste et directeur artistique dans une imprimerie et une agence de publicité et s’établit à son propre compte en 2015. Ses thèmes de prédilection vont de la cuisine à des manifestations diverses ainsi que les sujets liés aux seniors, comme les cérémonies funèbres et la dépendance aux soins.

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