Réintégrer les anciens yakuza dans la société japonaise

Hirosue Noboru [Profil]

[22.02.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Alors que les organisations mafieuses japonaises ne cessent de voir leurs effectifs diminuer, leurs ex-membres continuent à avoir beaucoup de mal à réintégrer la société. Acculés, cela les conduit dans certains cas à commettre des crimes et délits. Et si l’on essayait de porter un autre regard sur eux et de mettre en place des structures d’accueil ?

Des effectifs en baisse, pour une raison

Selon un rapport de mars 2017 de l’Agence nationale de la police, les organisations mafieuses (Bôryokudan) comptaient 18 100 membres à la fin 2016, une baisse de 10 % sur le chiffre de l’année précédente, 20 100. C’était la première fois depuis 1958 que leurs effectifs passaient sous la barre des 20 000.

Depuis la mise en place des arrêtés municipaux d’exclusion des organisations mafieuses dans tout le pays en 2010, 4 170 personnes ont quitté leurs rangs, notamment grâce au soutien que leur a offert la police. Ces arrêtés ne constituent pas une législation, mais agissent de la même manière, car ils ont été introduits dans toutes les préfectures. Elles limitent les activités des Bôryokudan à se procurer des fonds, et leurs membres ont par conséquent de grandes difficultés à en vivre. (Voir notre article lié : Les yakuza ne seraient-ils plus que l’ombre d’eux-mêmes ?)

Entre 2014 et 2015, j’ai mené, pendant environ un an, une enquête sous forme d’entretiens au sujet de 11 anciens yakuza de l’ouest du Japon. Cela m’a permis d’apprendre qu’il est beaucoup plus facile pour eux de les quitter qu’autrefois, et ce, pour une raison simple. Ceux qui partent ne sont plus soumis à des représailles. Ces ex-membres avec qui je me suis entretenu m’ont souvent expliqué qu’ils avaient pris cette décision parce qu’ils avaient eu un enfant, ou parce que le chef de leur bande avait pris sa retraite…

Mais en arrière-plan se cachait une même motivation : la difficulté de joindre les deux bouts. Depuis la mise en place des arrêtés, ces personnes ne bénéficient plus du droit garanti aux citoyens par l’article 25 de la Constitution japonaise, « un niveau minimum de vie matérielle et culturelle ». Il n’y a rien d’étonnant à ce que leurs rangs se dépeuplent puisque leurs membres ne gagnent plus de quoi assurer la subsistance de leur famille.

Une réintégration difficile dans la société

Parmi les 4 170 personnes ayant bénéficié pendant les sept dernières années d’une aide à quitter les organisations mafieuses, seules 90, c’est-à-dire environ 2 %, avaient retrouvé un emploi. Toutefois, il n’existe aucune information sur la durée pendant laquelle ces personnes l’avaient occupé.

Le Comité de promotion de la lutte antiviolence de la ville de Kita-Kyûshû a mené en juillet 2016 une enquête auprès des entreprises locales, à laquelle environ 60 % d’entre elles n’ont pas répondu. Et 80 % de celles qui s’y sont soumis déclaraient ne pas souhaiter employer des ex-membres d’organisations criminelles. Cela a le mérite d’être clair.

Cependant, même si ceux-ci réussissent à trouver un travail, il est à craindre qu’ils soient mis à l’écart par leurs collègues. Cela peut constituer un obstacle important à leur retour dans la société.

M. Oyama est un des personnes que j’ai interviewées. Il a obtenu un diplôme d’aide-soignant depuis qu’il a quitté le clan mafieux. Pendant sa formation, il a fait l’objet de menaces de la part de ses camarades d’études. Lorsque des somnifères avaient disparu sur leur lieu de travail par exemple, ses collègues l’ont immédiatement soupçonné.

Le quotidien Nishi-Nihon shimbun a publié le 27 décembre 2016 un article intitulé « La réalité de la difficile réintégration dans la société d’un ex-yakuza », dans lequel était mentionné le cas d’un homme ayant trouvé du travail dans une société de travaux électriques, grâce à la recommandation d’une connaissance. Ses collègues le soupçonnaient systématiquement lorsque des objets disparaissaient sur son lieu de travail, et l’insultaient de diverses manières. Il avait fait preuve de patience pendant trois ans, jusqu’à ce que, de colère, il finisse par s’en prendre physiquement à l’un de ses supérieurs. Ne lui restait plus alors que la démission… Je connais un grand nombre de cas de personnes ayant subi des discriminations de ce genre.

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  • [22.02.2018]

Écrivain, chargé de cours à la faculté de lettres de l’université Kurume. Né en 1970 à Fukuoka, il est titulaire d’un doctorat en sociologie de l’université municipale de Kita-Kyushu. Spécialiste de sociologie criminelle, il est notamment l’auteur de Yakuza to kaigo (Yakuza et soins de dépendance, Kadokawa Shinsho, 2017), Yakuza ni naru riyū (Pourquoi devient-on yakuza, Shinchō Shinsho, 2016).

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