L’énergie nucléaire confrontée à un tsunami de litiges

Shizume Saiji [Profil]

[04.04.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Le 11 mars 2011, un séisme de magnitude 9 a déclenché un tsunami qui a mis hors service le système de refroidissement de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, provoquant un accident catastrophique dont les retombées continuent de se faire sentir sept ans plus tard. Le reporter scientifique Shizume Saiji examine ici les suites juridiques de la fusion des réacteurs, depuis les plaintes déposées contre l’État et l’opérateur de la centrale jusqu’au foisonnement d’initiatives visant à l’arrêt définitif des activités nucléaires au Japon.

Les retombées juridiques de l’accident survenu en mars 2011 à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi se poursuivent, à mesure de l’avancée de plusieurs dizaines de procès actuellement traités par le système judiciaire japonais. Les décisions auxquelles aboutiront les tribunaux pourraient avoir un impact profond sur la politique énergétique du gouvernement et sa conception de la prévention des risques.

Ces procès peuvent se répartir en deux grandes catégories. La première regroupe toutes les actions intentées en vue de désigner un responsable, notamment un grand procès en pénal et beaucoup de poursuites civiles provenant de victimes qui cherchent à obtenir des indemnités de l’État et de la Compagnie d’électricité de Tokyo (Tepco), le propriétaire et exploitant de la centrale. Dans le second groupe se rangent les actions en justice visant à bloquer ou arrêter définitivement les opérations d’autres centrales que Fukushima Daiichi (dont les réacteurs ont été fermés), sous prétexte qu’elles menacent gravement la sécurité. Dans la suite de ce texte, nous nous livrons à un bref examen de ces affaires et de leurs conséquences.

Un danger prévisible ?

Si l’on en croit l’avocat Managi Izutarô, qui est en charge du plus grand recours collectif contre Tepco et l’État, une trentaine de procès de ce genre passent actuellement devant les tribunaux de toutes les régions du Japon. La majorité des plaignants sont des évacués de Fukushima qui ont porté plainte à partir du lieu où ils sont allés se réfugier après l’accident.

Dans le même temps, l’ex-PDG et deux anciens vice-présidents de Tepco doivent répondre en pénal, devant le tribunal du district de Tokyo, à des accusations de négligence professionnelle ayant entraîné la mort et des blessures. À l’origine, le parquet de Tokyo avait refusé d’engager les poursuites, mais la situation a basculé quand cette décision a été annulée par une commission de révision composée de citoyens ordinaires.

Dans toutes ces affaires, les questions essentielles auxquelles la justice doit répondre sont les suivantes : Tepco et l’État étaient-ils en mesure de prévoir les risques encourus par la centrale de Fukushima en cas de tsunami d’une ampleur équivalente à celui déclenché par le grand tremblement de terre de l’est du Japon ? Et s’ils avaient pris des mesures de prévention des risques, ces dernières auraient-elles pu effectivement servir à éviter la catastrophe ? L’« État », en l’occurrence, n’est autre que la défunte Agence de la sûreté nucléaire et industrielle (ASNI), l’organisme de contrôle chargé de l’inspection et de l’autorisation des installations nucléaires jusqu’en septembre 2012, avant d’être remplacé par la Commission de réglementation de l’énergie nucléaire.

La construction de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi a commencé en 1967, quand l’ambitieux programme de développement de l’énergie nucléaire adopté par le gouvernement a pris son plein élan. La sismologie et la simulation des tsunami ont considérablement progressé entre temps, mais à l’époque, l’estimation retenue pour la hauteur potentielle maximale d’un tsunami sur le site de Fukushima Daiichi dépassait à peine trois mètres. Autrement dit, au moment de la construction des installations, ni Tepco ni les pouvoirs publics n’étaient en mesure de prévoir que des vagues de 10 à 15 mètres de haut allaient un jour déferler sur la centrale.

Toutefois, la pensée des scientifiques a évolué à mesure qu’ils collectaient et analysaient des données sur l’activité sismique et les tsunami au Japon et aux alentours. Dans un rapport publié en juillet 2002, une commission publique de sismologues estimait à 20 % les probabilités qu’un tremblement de terre de magnitude 8 déclenche un redoutable tsunami au large du littoral nord-est du Japon au cours des trois décennies suivantes. En conséquence, l’ASNI a demandé à Tepco d’effectuer une simulation de tsunami pour Fukushima Daiichi et d’autres centrales, mais Tepco a refusé et l’ASNI n’a pas insisté.

Tepco a fini par obtempérer en 2008, et la conclusion de sa simulation était qu’un tsunami consécutif à un fort séisme atteindrait une hauteur de 15,7 mètres, suffisante pour inonder la centrale de Fukushima Daiichi. Pourtant, Tepco n’a rien fait pour réduire le risque (par exemple en renforçant les digues de l’installation, ou en prenant d’autres mesures pour protéger les générateurs de secours), et il a attendu le début de l’année 2011, soit quelques semaines avant la catastrophe, pour informer l’ASNI des conclusions de l’étude.

  • [04.04.2018]

Reporter scientifique, Kyodo News. Né dans le département de Chiba en 1973. Entre à Kyodo News en 1996. Nommé éditeur adjoint aux questions nucléaires en 2017. Effectue de nombreux reportages sur l’énergie nucléaire, la préparation aux séismes et l’accident de Fukushima Daiichi. Auteur de la série d’articles Hyôryû suru sekinin : Genshiryoku hatsuden o meguru rikigaku o ou (Une responsabilité à la dérive : comprendre la dynamique du nucléaire) publiée dans le mensuel Kagaku (Science).

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