Stérilisations forcées au Japon : les victimes demandent justice

Yonemoto Shôhei [Profil]

[13.09.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 繁體字 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

Entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les années 1970, 16 000 Japonais atteints de maladies mentales ou de handicaps ont été stérilisés de force au nom de la « Loi de protection eugénique » promulguée par la Diète le 28 juin 1948. Ce texte a fini par être abrogé en 1996, mais les dirigeants de l’Archipel n’ont pas fait preuve de beaucoup de compréhension pour les souffrances des victimes ni d’empressement pour les dédommager. Les actions en justice intentées récemment pour obtenir des réparations et des excuses officielles ont attiré l’attention du public sur l’attitude de la société japonaise face à un problème qui relève de la justice sociale et des droits de l’homme.

Le 30 janvier 2018, une femme d’une soixantaine d’années stérilisée de force en 1972, à l’âge de 16 ans, en vertu de la Loi de protection eugénique, a intenté une action en justice contre l’État japonais au tribunal de district de Sendai, en demandant un dédommagement de 11 millions de yens (environ 82 880 euros) et des excuses officielles. Sa démarche, une première au Japon, a poussé plusieurs victimes à suivre son exemple. De nouvelles actions sont en cours à Hokkaidô et Tokyo, et d’autres seraient semble-t-il en préparation. Malheureusement, plus d’un demi-siècle après les faits, les preuves sont bien souvent insuffisantes et les victimes ont du mal à obtenir gain de cause devant la justice.

L’Allemagne et la Suède ont déjà été confrontées au problème de l’indemnisation par l’État de personnes stérilisées de force dans le cadre d’une politique eugénique nationale. Mais comparé à ces deux pays, le Japon se distingue par un certain nombre de particularités déplorables, notamment le caractère anachronique de la Loi de protection eugénique, abrogée seulement en 1996, et le manque de détermination des autorités pour venir en aide aux victimes.

Les lois de stérilisation de l’Allemagne nazie

Entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe, les idées à l’origine de l’eugénisme étaient très répandues dans les pays industrialisés. Les pratiques eugéniques étaient censées appliquer la théorie de l’évolution et les lois de la génétique afin d’améliorer l’espèce humaine ou plus concrètement le patrimoine génétique de la nation, en évitant les dégradations dues à l’hérédité. À l’époque, la plupart des gens considéraient que le caractère et les facultés d’un être humain dépendaient étroitement de ses gènes, un point de vue que les développements les plus récents de la science semblaient confirmer. L’eugénisme avait pour principal objectif d’éviter la diffusion de « gènes de mauvaise qualité », et la stérilisation forcée faisait partie des moyens efficaces pour y parvenir. Toutefois, pour mettre ce système en pratique, il fallait d’abord se doter de lois adéquates.

La tendance associe systématiquement l’eugénisme avec les nazis, mais les Allemands sont loin d’être les seuls à avoir mis cette théorie en œuvre. En fait, les États-Unis sont le premier pays au monde à s’être doté de lois eugéniques en 1907. La « Loi de prévention d’une descendance atteinte de maladie héréditaire » (Gesetz zur Verhütung erbkranken Nachwuchses), votée en Allemagne en 1933, peu après l’accession des nazis au pouvoir, s’est largement inspirée de la législation autorisant la stérilisation en Californie.

Une grande partie des individus stérilisés de force étaient des gens atteints de maladies mentales considérées comme héréditaires. Les pratiques eugéniques étaient souvent appliquées dans le cadre de programmes d’aide sociale avec l’idée qu’elles permettraient d’éradiquer ce type de pathologie et d’améliorer la société. Les stérilisations devaient être effectuées sur des personnes atteintes d’affections mentales à caractère héréditaire, mais comme la génétique en était encore à ses débuts, les diagnostics étaient souvent peu précis.

Les théories et les interprétations sous-jacentes à ce type de pratique ont été très vite étendues à toutes sortes d’autres handicapés mentaux mais aussi à des personnes alcooliques. Au final, un grand nombre de gens ont été victimes de ce traitement abusif.

En Allemagne, la stérilisation devait en principe se faire avec le consentement de l’intéressé, mais la loi autorisait aussi les médecins et les directeurs d’établissements de santé et de prisons à déposer une demande dans ce sens au « tribunal spécial d’hérédité » (Erbgesundheitsgericht) dont les décisions avaient un caractère obligatoire et pouvaient être appliquées de force. Les nazis ont profité à fond de ce système qui leur a permis d’effectuer quelque 375 000 stérilisations sous la contrainte. Au total, 0,5 % de la population allemande a été stérilisée du temps du IIIe Reich.

  • [13.09.2018]

Né en 1946 dans la préfecture d’Aichi. Professeur invité au Centre inter-universitaire pour l’amélioration de l’enseignement Komaba (KOMEX) de l’Université de Tokyo, et à l’Institut de recherches sur l’humanité et la nature (RIHN) de Kyoto. Spécialiste de l’histoire des sciences, de bioéthique et des problèmes liés à l’environnement planétaire. Diplômé de la faculté des sciences de l’Université de Kyoto. A été chercheur à l’Institut des sciences de la vie de Mitsubishi-Kasei, une filiale du conglomérat Mitsubishi, et professeur adjoint au Centre de recherches sur les sciences et les technologies de pointe.

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