Les limites de l’assouplissement de la politique monétaire japonaise
Shirakawa Masaaki, ancien gouverneur de la Banque du Japon, répond à nos questions
[21.02.2019] Autres langues : 日本語 | 简体字 | 繁體字 |

Shirakawa Masaaki, a été le gouverneur de la Banque du Japon (BoJ) jusqu’en 2013. Nous l’avons rencontré pour qu’il nous parle de la politique monétaire du pays et du rôle joué par la banque centrale dans la promotion d’une croissance économique durable.

Shirakawa Masaaki

Shirakawa MasaakiProfesseur invité émérite en politique, économie et communication internationales de l’Université Aoyama Gakuin. Diplômé de l’Université de Tokyo. Il entre à la Banque du Japon (BoJ) en 1972, où il occupe les fonctions de chef de service au Département des affaires monétaires, puis directeur général de la succursale d’Ôita, avant d’être nommé directeur général de la banque en 2002. Il la quitte en 2006 pour un poste d’enseignant en politique publique de l’Université de Kyoto. Nommé gouverneur adjoint de la BoJ en mars 2008, puis gouverneur le mois suivant, il occupe cette fonction jusqu’en mars 2013. Il est vice-président de la Banque des règlements internationaux en 2011-2013. Il devient professeur à l’Université Aoyama Gakuin en septembre 2013, avant d’occuper sa position actuelle en septembre 2018.

Vaut-il mieux que le yen soit faible ?

——Dans le livre récent que vous avez publié, où vous racontez les années que vous avez passées à la Banque du Japon, vous parlez longuement du lien entre la politique monétaire et le taux de change, un sujet que vous ne pouviez peut-être pas aborder librement quand vous étiez à la tête de la banque centrale. Que pensiez-vous alors de l’impact de la valeur du yen sur l’économie japonaise ?

SHIRAKAWA MASAAKI  J’étais pleinement attentif aux effets du taux de change sur l’économie japonaise. Mais je savais aussi que la valeur d’une monnaie est déterminée par tout un éventail de facteurs économiques et monétaires sous-jacents, et j’avais donc le sentiment qu’il était inadéquat de parler du taux comme s’il s’agissait d’une variable indépendante. Après tout, notre marge de manœuvre était réduite, sachant que le taux d’intérêt japonais à court terme était déjà descendu à zéro et que les taux à long terme figuraient parmi les plus bas du monde. L’assouplissement de la politique monétaire n’aurait pas réduit l’écart entre nos taux d’intérêt et ceux des autres pays. C’est un point qui reste largement ignoré. Les gens continuent de croire qu’il suffit à la Banque du Japon de recourir à l’assouplissement monétaire pour faire baisser la valeur du yen.

Quand j’étais gouverneur, la politique de la BoJ était décriée sous prétexte qu’elle accélérait la désindustrialisation, à mesure que la force du yen poussait les industriels à délocaliser leur production outre-mer. Mais il est un fait que ces critiques ignorent, à savoir que, lorsque des économies étrangères enregistrent une croissance plus rapide, le choix naturel des entreprises est de produire au plus près du lieu de consommation. Les taux de change affectent certes le calendrier de ce changement, mais ils ne le dictent pas. Un facteur plus fondamental est à chercher dans l’écart des taux de croissance entre l’économie nationale et les économies étrangères.

On s’empresse souvent de montrer du doigt les méfaits d’un yen trop fort, mais moins souvent le mal que peut faire une monnaie excessivement faible. La dépréciation du yen enregistrée entre 2004 et 2007 est un bon exemple. Au cours de cette période, de nombreux fabricants de machines et d’automobiles ont certes relocalisé leurs usines au Japon ; mais on s’aperçoit rétrospectivement que ce phénomène a privé les entreprises japonaises d’une précieuse opportunité de renforcer leur présence à l’étranger, et il les a en outre affligées d’un excédent de capacité sur le marché intérieur quand la dévaluation du yen est entrée dans une phase de correction.

L’une des raisons de l’aversion qu’inspire un yen fort réside dans le fait que la voix des exportateurs japonais a en général beaucoup plus d’écho que celle des importateurs. La logique voudrait qu’il y ait autant de bénéficiaires et de partisans de la force du yen que de sa faiblesse ; mais alors que les sympathisants d’un yen fort constituent un groupe disparate de petits importateurs, les autres appartiennent à une poignée de grandes firmes mieux armées pour donner du retentissement aux souffrances qu’engendre l’appréciation du yen. Pour dire les choses simplement, la voix des exportateurs est surreprésentée.

Peut-être les gens qui travaillent pour des fabricants orientés vers l’exportation pensent-ils qu’un yen bon marché est avantageux pour eux, mais il y en a certainement d’autres, notamment dans les secteurs importateurs, qui ont avantage à ce que le yen soit fort. En tant que consommateurs, qui plus est, la baisse du prix des importations profite à tout le monde. Et pourtant les médias, qui sont censés refléter l’opinion publique moyenne, sont prompts à se lamenter au moindre signe d’une hausse du yen. Je pense franchement que c’est une sorte de tragédie nationale.

  • [21.02.2019]
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