Série Réfléchir à la guerre
Former des successeurs pour raconter Hiroshima
Un projet perpétue les témoignages des rescapés de la bombe atomique

Masuda Miki [Profil]

[06.08.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 |

À mesure que se réduit la population des victimes de la bombe atomique, appelées les hibakusha, les récits de leurs souffrances disparaissent avec elle, jusqu’au jour où il ne restera plus personne pour raconter. Afin de garder ces témoignages vivants, la ville d’Hiroshima a lancé un projet visant à former des successeurs aptes à transmettre les expériences des survivants de la bombe A.

Raconter un récit plein de souffrances

À la fin de l’automne, un petit groupe se réunit dans une salle de conférence du musée du Mémorial pour la paix de Hiroshima pour entendre une victime du bombardement atomique de la ville raconter ce qui s’est passé ce jour-là. L’année précédente, la visite historique de la ville par le président des États-Unis Barack Obama avait fait la une des journaux (voir notre article lié). Mais aujourd’hui, le musée baigne dans son atmosphère coutumière de tranquillité quand la quinzaine de personnes qui constituent le public tournent leur attention vers la conférencière. Cette dernière est nettement plus jeune que les gens qui ont rempli le même rôle jusque-là.

Le silence s’établit dès que Hosomitsu Norie, membre des successeurs des victimes de la bombe A, prend la parole. « Étant née en 1963, je n’ai pas vécu personnellement le bombardement atomique de Hiroshima », explique-t-elle sans détour. « Mais les hibakusha m’ont transmis leurs histoires et mon rôle est de continuer à les partager avec le public. »

Hosomitsu Norie fait partie des quelque 90 narrateurs formés dans le cadre du programme « Successeur de l’héritage de la bombe A », un projet conduit par la ville de Hiroshima en vue de préserver les récits des rescapés de la bombe atomique. Ce jour-là, c’est l’expérience vécue par Kasaoka Sadae, une hibakusha de 85 ans, qu’elle raconte.

Hosomitsu Norie s’adresse à son public au musée du Mémorial pour la paix de Hiroshima.

La conférencière commence par planter le décor de l’histoire en expliquant à l’assistance comment, dans le désespoir des derniers jours de la Seconde Guerre mondiale, plus de 8 000 élèves de 7e et 8e année de l’enseignement secondaire ont été mobilisés à Hiroshima pour démolir des bâtiments en vue de créer des coupe-feu. D’un ton posé, elle nous fait savoir que 6 300 de ces jeunes gens sont morts dans l’explosion nucléaire.

Le matin du 6 août 1945, Kasaoka Sadae, alors âgée de 12 ans, se trouvait au domicile familial, à trois kilomètres et demi de l’endroit où la bombe atomique a explosé. Hosomitsu Norie raconte l’expérience que Sadae a vécue.

« Les parents de Sadae, sortis de bonne heure pour donner un coup de main aux travaux de démolition, s’étaient dirigés vers une zone située à un kilomètre de l’endroit où allait tomber la bombe. La jeune fille prit son petit-déjeuner avec sa grand-mère, fit la vaisselle et étendit le linge à sécher dans l’arrière-cour. Elle venait de rentrer et se tenait debout devant une fenêtre qui faisait face à la direction de l’explosion quand celle-ci s’est produite. »

Hosomitsu Norie marque un temps d’arrêt pour faire grimper le suspense, puis elle reprend son récit en enchaînant les événements à un rythme accéléré.

« Un éclair d’une beauté étonnante, teinté d’orange comme un lever de soleil, envahit son champ de vision. L’instant d’après, une gigantesque explosion fracassait la fenêtre, la transformant en un mur d’éclats de verre. Le choc de l’explosion lui fit perdre conscience. Lorsqu’elle revint à elle, elle porta les mains à la tête et fut tout étonnée de la trouver mouillée. »

C’est avec tout son corps que Hosomitsu Norie s’exprime en racontant l’expérience de Kasaoka Sadae.

La tête de Kasaoka Sadae avait été entaillée par les morceaux de verre projetés dans la pièce, explique la narratrice. Elle avait échappé de peu à de graves blessures en se baissant instinctivement et en se couvrant les yeux et les oreilles avec les mains. Mais elle n’avait pratiquement pas conscience de ses coupures car ses sens s’étaient engourdis. Entraînant sa grand-mère derrière elle, elle rejoignit un abri voisin. Un peu plus tard, quand elles revinrent toutes deux à l’air libre, c’est un paysage dévasté qui s’offrit à leurs yeux.

« Les poteaux électriques penchaient dangereusement et les lignes pendaient ; des briques et autres décombres jonchaient le sol. La seule explication venant à l’esprit des survivants était qu’il y avait eu un raid de bombardiers. Ils ne pouvaient pas imaginer qu’il existait une arme capable de produire à elle seule une dévastation d’une telle ampleur. »

Une photo de l’armée américaine prise en novembre 1945 montre le Palais des expositions commerciales de la préfecture de Hiroshima (devenu plus tard le Dôme de la bombe atomique) gravement endommagé ainsi que la destruction du centre ville. (Avec l’aimable autorisation du musée du Mémorial pour la paix de Hiroshima)

Hosomitsu Norie informe le public, captivé par son récit, que les parents de Sadae ont été tués par l’explosion. Pour finir, elle raconte les problèmes de santé, notamment furoncles et anémie, que Sadae a connu suite au bombardement, et parle de son mari, lui aussi hibakusha, dont le décès à 35 ans d’un cancer de la moelle épinière l’a laissée toute seule pour élever leurs deux enfants.

  • [06.08.2018]

Journaliste et écrivain. Elle suit un master d’études journalistiques à l’université de Cardiff. Elle démarre une carrière free-lance après être avoir travaillé pour des journaux japonais comme le Yomiuri Shimbun. Actuellement, elle écrit principalement pour des publications en ligne.

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