Série Histoire de l’environnement japonais à l’époque moderne
Quand les oies sauvages atteignent le Japon…

Ishi Hiroyuki [Profil]

[02.05.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | 简体字 | ESPAÑOL | Русский |

Les oies sauvages au Japon faisaient autrefois partie de l’environnement ordinaire des habitants de l’Archipel, mais une chasse inconsidérée à la fin du XIXe siècle et l’industrialisation croissante fit drastiquement baisser leurs effectifs. Penchons-nous sur l’évolution de ces oiseaux migrateurs à travers différentes périodes de l’histoire japonaise.

Au nombre des souvenirs indélébiles de mon enfance, il en est un qui date de quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand j’étais un jeune élève de l’école primaire. J’avais été évacué pendant la guerre, et le Tokyo où je suis revenu vivre était un terrain vague brûlé par les flammes. C’était un jour d’automne. Levant la tête, je vis un vol de plusieurs douzaines d’oies rieuses traverser le ciel bleu en formation serrée, échangeant des cris à mesure de leur avancée.

À cette époque, la vue des oies n’était pas un phénomène inhabituel à Tokyo, où leur arrivée annonçait chaque année le début d’une nouvelle saison. Mais entre-temps, ces oiseaux ont disparu du ciel au-dessus de la capitale, même si, depuis une dizaine d’années, j’ai entendu dire que des gens avaient vu, en différents endroits du pays, des troupeaux d’oies voler en formation serrée.

Le marais aux oies

La rivière Ishikari serpente au milieu de la plaine du même nom, dans les basses terres de l’ouest de Hokkaidô. Non loin de la rivière, se trouve Miyajima-numa, un petit marais d’une surface d’environ trois hectares. Nous sommes au début du mois d’octobre et les arbres qui entourent le marais commencent à revêtir leur parure d’automne. Une escadre d’oies rieuses apparaît soudain. La silhouette des oiseaux semble frôler la cime des arbres.

Plusieurs douzaines d’oies se déplacent en formation. Elles volent en file, puis forment une ligne qui s’étend sur le côté avant de dessiner un V. Comme une vague qui approche le rivage, les oies descendent sur le marais. Soudain, la formation se disperse en plein vol et, semblables à des feuilles tombant des arbres, les oies viennent se poser à la surface de l’eau. Elles échangent des cris aux sonorités aigues.

Baignées dans la lumière du soir, des oies rieuses de retour dans leur habitat à Miyajima-numa. (Photo : Nakamura Takashi)

Leur arrivée est le terme d’un voyage épique de 3 000 kilomètres à partir de leur point de départ, en Sibérie. Peu après, d’autres troupeaux d’oies reviennent des champs de riz des alentours, où elles picoraient des grains de riz tombés. Le marais tout entier grouille d’oies, dont la clameur est presque assourdissante. Il me revient à l’esprit un haïku de Kobayashi Issa (1763-1827). Poète prolifique, Issa aimait tant les oies qu’il leur a consacré 448 haïku. Celui auquel je pense a été composé dans la ville de Sotogahama, sur le rivage de la baie de Mutsu, dans ce qui est aujourd’hui la préfecture d’Aomori :

Kyô kara wa
Nihon no kari zo
Raku ni neyo

Dès aujourd’hui, les oies,
Vous voici japonaises.
Reposez-vous bien.

Miyajima-numa a été inscrit en 2002 sur la liste des zones humides d’importance internationale de la convention de Ramsar. Outre les oies rieuses, l’étang reçoit la visite d’un grand nombre d’espèces différentes d’oiseaux aquatiques migrateurs, dont le cygne chanteur, la grande aigrette blanche, la grande grèbe huppée et le canard souchet. L’inscription de Miyajima-numa sur la liste de la convention de Ramsar est due au fait qu’il constitue pour les oies rieuses l’étape la plus septentrionale et la plus spacieuse du Japon, ainsi que l’une des principales aires de transit – les sites où les oiseaux se reposent et rassemblent leur force au cours de leurs longues migrations – du monde entier. À Miyajima-numa, les oiseaux reconstituent leurs réserves nutritives avant de s’envoler pour les régions japonaises de Tôhoku ou de Hokuriku. Certains d’entre eux vont même plus loin, pour terminer leur voyage dans des sites dispersés sur le continent asiatique.

Oies rieuses à Miyajima-numa (Photo avec l’aimable autorisation du Centre des oiseaux aquatiques et des marécages de Miyajima-numa)

Le Centre des oiseaux aquatiques et des marécages de Miyajima-numa et d’autres organisations procèdent à un décompte des oies rieuses qui se rassemblent à Miyajima-numa avant de reprendre leur vol vers le nord au printemps. Il y avait moins de 500 oiseaux par an entre 1975 et 1988, si bien que, même pendant la saison des migrations, l’activité restait réduite sur le lac. Mais l’effectif a augmenté, pour atteindre 40 000 spécimens en 1997, et un nouveau record a été enregistré en 2015 avec l’arrivée de quelque 80 000 oiseaux. À partir de Miyajima-numa, les oies survolent la mer d’Okhotsk pour rejoindre la péninsule du Kamchatka, qui leur sert d’étape avant le retour final vers leurs aires de reproduction sibériennes.

  • [02.05.2018]

Journaliste et scientifique spécialisé dans l’environnement. Après un bref passage au comité de rédaction du Asahi Shimbun, il a été consultant principal pour le Programme des Nations unies pour l’environnement à Nairobi et à Bangkok. Il a également occupé des chaires d’enseignement supérieur dans les instituts de hautes études des Universités de Tokyo et de Hokkaido, été ambassadeur du Japon en Zambie et conseiller auprès de l’Agence japonaise de coopération internationale et des conseils d’administration du Centre régional de l’environnement pour l’Europe centrale et orientale (CRE) à Budapest, ainsi que de la Société ornithologique du Japon. Auteur de divers ouvrages, dont Chikyû kankyô hôkoku (Rapport sur l’environnement mondial), Kilimandjaro no yuki ga kiete iku (La disparition des neiges du Kilimandjaro) et Watashi no chikyû henreki – Kankyô hakai no genba o motomete (Mes voyages à travers le monde pour étudier la destruction de l’environnement).

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