Changements en vue dans la situation de la péninsule coréenne

Les relations Japon-Corée du Sud dans un tournant 

Politique

Qu’il s’agisse de la question du statut de l’île de Takeshima ou du problème des « femmes de réconfort », les relations entre le Japon et la Corée du Sud connaissent un certain nombre de frictions récurrentes. Le présent article explore les options, en vue de construire une relation stratégique qui bénéficierait aux deux côtés.

Un cycle de frictions à répétition

Depuis un an environ, les relations entre le Japon et la Corée du Sud connaissent un certain nombre de discordes. Si le point le plus chaleureux des relations bilatérales a eu lieu vers octobre 1998, quand le Premier Ministre japonais de l’époque Obuchi Keizô et le Président coréen Kim Dae-jung déclarèrent que les deux pays allaient signer un accord de partenariat. Depuis lors, ces relations ont à vrai dire échoué à évoluer, et semblent même avoir régressé. Nous pouvons même parler de 14 « années perdues » pour les liens entre le Japon et la Corée du Sud.

Il nous suffit de regarder en arrière pour nous apercevoir que les relations nippo-coréennes étaient plutôt bonnes au moment où Roh Moo-hyun est devenu président de la République de Corée en 2003. Mais un certain nombre de problèmes ont pris de l’ampleur dans la seconde moitié de son mandat, en premier lieu le litige territorial concernant le groupe d’îlots appelé Takeshima en japonais et Dokdo en coréen. Le président Roh a alors modifié sa ligne, pour une position dure qui a virtuellement conduit à une situation de guerre diplomatique. Le président Lee Myung-bak succéda à Roh en 2008, et de nouveaux espoirs de relations amicales germèrent. À cette époque, le gouvernement Lee semblait décidé à suivre une ligne pragmatique en matière de relations internationales, dans le moment même où, au Japon, un nouveau gouvernement dirigé par Hatoyama Yukio, réputé adhérer à une vision progressiste de l’histoire, se mettait en place.

Malheureusement, ces espoirs furent de nouveau déçus. Certes, pendant le mandat du président Lee les deux pays se sont accordés à élargir les arrangements monétaires, mais aucun progrès sensible n’a été atteint dans aucun autre domaine. Des discussions ont bien eu lieu en direction de l’établissement d’un accord de marché commun, mais les efforts pour les mener à bien ont été très insuffisants. En revanche, des frictions se sont répétées chaque fois qu’un officiel japonais faisait une déclaration sur « Takeshima, partie intégrante du territoire japonais ».

Les demandes de compensation et le problème de la Vision de l’Histoire refont surface

Le dernier round en date de ces frictions récurrentes s’est trouvé relancé de façon assez surprenante en août 2011. C’est un arrêt de la Cour Constitutionnelle de la République de Corée qui a mis le feu aux poudres. Dans un arrêt rendu en août 2011, la Cour Constitutionnelle a estimé le gouvernement coréen coupable de ne pas exiger la résolution du contentieux sur les compensations demandées par les anciennes « femmes de réconfort » utilisées comme esclaves sexuelles sous l’occupation japonaise de la péninsule coréenne. La question des exigeances coréennes en réparation a fait l’objet d’un traité bilatéral en 1965. Depuis lors, le gouvernement japonais soutient que cet accord met un terme à tous les problèmes antérieurs, alors que le gouvernement coréen persiste à dire que des questions comme celles des anciennes « femmes de réconfort » survivantes ne sont pas couvertes par le traité. La Cour Constitutionnelle a jugé que le gouvernement sud-coréen violait la Constitution en laissant en suspens cette question sans ouvrir de négociation avec le Japon au nom des « femmes de réconfort ». La Cour a donc exigé que le gouvernement entame de telles négociations.

Le comité coréen pour les « Femmes soumises à l’esclavage sexuel par l’armée japonaise » organise régulièrement des rassemblements devant l’Ambassade du Japon à Séoul, rassemblement connus sous l’appellation : « Manifestations du mercredi ». En septembre 2011, le comité annonça le projet de dresser une statue représentant une jeune fille coréenne en costume traditionnel à proximité de l’ambassade, en hommage aux « femmes de réconfort ». Tokyo adressa une protestation à Seoul, mais celle-ci fut ignorée et la statue fut inaugurée en décembre de la même année. Le Premier Ministre japonais Noda Yoshihiko aborda cette question peu après, à l’occasion d’un sommet avec le Président coréen Lee à Kyôto. Noda demanda le retrait de la statue, et le président Lee répondit que ce qui était important était que le Japon s’engage de façon constructive à donner réparation aux anciennes « femmes de réconfort », clôturant la rencontre dans une atmosphère amère.

En outre, le système judiciaire coréen a porté un nouveau coup à la doctrine japonaise selon laquelle toutes les questions d’indemnisation ont été réglées par l’accord de 1965. Le point en question ici porte sur la légalité de l’annexion de la péninsule coréenne par le Japon en 1910 et l’administration du territoire sous la loi japonaise jusqu’en 1945, période pendant laquelle des travailleurs coréens ont été enrôlés de force par des entreprises japonaises. La position coréenne officielle est que cette annexion était illégale et invalide, ce qui ouvre la porte à demande en dommages intérêts de la part de ces anciens travailleurs forcés. En mai 2012, dans un arrêt qui a inversé toute la jurisprudence antérieure, la Cour Suprême de la République de Corée a jugé que les entreprises japonaises concernées avaient l’obligation d’indemniser les dits travailleurs coréens pour salaires non payés. Cette décision a conduit à une bataille juridique autour de visions contraditoires de l’histoire, fournissant des motifs de s’interroger sur la validité de la voie politique tracée par le Traité de 1965 sur les Relations Fondamentales entre le Japon et la République de Corée. Pousée jusqu’au bout, cette logique pourrait même forcer à l’annulation et à la renégociation du Traité.

La résurgence de ce problème historique a porté un coup de frein à la coopération nippo-coréenne en matière de sécurité. Des articles dans la presse sud-coréenne ont ainsi diffusé l’idée que la révision par le Japon de sa Loi Fondamentale sur l’Énergie Atomique en 2012 ouvrait la porte au développement d’armes nucléaires, et que le Premier Ministre Noda voulait modifier l’interprétation de la clause de renonciation à la guerre de la Constitution japonaise de manière à permettre des actions militaires pour défense collective. Il ne fait aucun doute que les Coréens redoutent de voir le Japon s’engager dans une voie qui lui permettrait de redevenir une puissance militaire. En réaction au mouvement de son opinion publique, le gouvernement coréen a effectué un revirement d’attitude. Alors qu’il se préparait à signer avec le Japon un Accord de Sécurité Générale d’Informations Militaires (GSOMIA) pour juin 2012, il mit le sujet de côté à la dernière minute. Derrière cette décision se trouve la pensée qu’il serait plus prudent d’agir précautionneusement en matière de coopération de sécurité, dans une période où de nombreuses personnes, en souvenir du passé d’agression du Japon, sont d’avis que le Japon a échoué à exprimer des remords sincères pour ses mauvaises actions passées et chercherait à redevenir une puissance militaire.

Le Président fait le « voyage à Dokdo »

Cette méfiance a conduit à un durcissement significatif de la position du président Lee concernant la question historique. Le 10 août 2012, le président Lee a effectué une visite à Dokdo (Takeshima), qu’il a fait suivre d’une déclaration selon laquelle si l’empereur du Japon voulait se rendre en Corée, il devait d’abord formuler des excuses pour l’oppression coloniale du Japon. Quand un chef de gouvernement agit de la sorte, on ne peut que se demander ce qu’il a en tête. Du point de vue du gouvernement Lee, la frustration devant l’attitude attentiste du Japon sur le contentieux des femmes de réconfort a sans doute atteint son point d’ébullition, ce qui a encouragé l’usage d’une « thérapie de choc ». Ce n’est qu’à cette condition que l’on peut espérer comprendre le sens de ce « Voyage à Dokdo », qui avait toujours été considéré jusqu’à présent comme un geste tabou dans le jeu diplomatique.

C’est en 1905 que le Japon a réaffirmé sa prétention territoriale sur l’île de Takeshima, en l’incorporant officiellement à la préfecture de Shimane. Depuis le président Roh, Seoul affirme que cela n’était que la première phase de la stratégie conduite par le Japon pour annexer la Corée en 1910. En d’autre termes, le différend territorial est considéré comme faisant partie intégrante du problème historique. La position de Tokyo est qu’il s’agit de deux problématiques distinctes. Dans cette optique, il est fortement douteux que le voyage du président Lee à Dokdo aide le Japon à s’approcher d’une attitude positive en ce qui concerne la question des femmes de réconfort. Bien au contraire, ce geste n’aura fait que renforcer la ligne dure présente depuis longtemps au Japon, ce qui ne peut avoir que des conséquences négatives sur les efforts visant à résoudre la question historique. En l’espèce, Seoul a mal joué une carte sur le tapis de l’histoire, dont il eut pu faire un meilleur usage.

Les relations bilatérales à un tournant structurel


L’examen de l’attitude de Seoul vis-à-vis de l’administration japonaise au fil des années révèle une sorte de schéma récurrent. Aux premiers temps de son mandat, tout gouvernement coréen a tendance à se montrer amical. Mais avec le temps, voyant que les résultats escomptés ne se matérialisent pas, la déception s’accumule. À la fin, lorsque le président n’est plus qu’un canard boiteux, il devient difficile de retenir les expressions de forte antipathie contre le Japon, et sa majorité cherchera même à exploiter les sentiments anti-japonais dans une tentative de redresser sa popularité. Tel est le mécanisme qui a généré des frictions dans les relations nippo-coréenne d’un gouvernement sur l’autre, et de façon particulièrement sensible dans le cas des gouvernements Roh et Lee. L’existence de ce cycle dans les sentiments coréens envers le Japon est indéniable.

Est-ce à dire que nous devrions considérer les frictions actuelles comme une phase attendue dans un cycle continu ? Un regard plus large sur les relations bilatérales, englobant la période de la guerre froide jusqu’à l’amertume montante de ces dernières années, nous pouvons voir que le climat a radicalement changé. Cela me porte à penser que les relations entre les deux pays sont arrivées à un tournant structurel. Je résumerais les changements structurels des 25 dernières années en 5 points : (1) L’équilibre des pouvoirs s’est stabilisé. (2) Des valeurs communes se sont diffusées au sein des élites des deux pays. (3) Les liens nippo-sud-coréens se sont diversifiés à de nombreux niveaux et sous des formes multipolaires. (4) Les intérêts communs se sont équilibrés tant au niveau qualitatif que quantitatif. (5) Un nouveau sentiment d’identité a émergé grâce aux expériences de coopération qui se sont accumulées. Je vais maintenant développer brièvement chacun de ces points.

(1) Le Japon et la Corée du Sud se rapprochent rapidement d’une situation d’égalité en termes de puissance économique, et la présence sud-coréenne dans le concert international a gagné du poids, conduisant à une convergeance en termes de poids diplomatique.

(2) Le développement économique durable qu’a connu la Corée du Sud en a fait un pays plus démocratiquement avancé. De ce point de vue, le Japon et la République de Corée se distinguent dans la région de l’Asie orientale en tant que deux pays fermement attachés aux valeurs de la démocratie libérale.

(3) Une structure relationnelle sur plusieurs niveaux s’est développée sur une base non seulement politique et économique mais également culturelle, et s’étend bien au-delà du niveau gouvernemental ou du leadership économique. Ils incluent aujourd’hui tous les secteurs de la société civile.

(4) Il y a quelques années, la société sud-coréenne avait montré un fort intérêt pour le Japon, bien que le Japon n’ait pas montré le même degré d’intérêt pour la Corée du Sud. Plus récemment, la mondialisation en marche dans la société sud-coréenne marque un relatif déclin d’intérêt pour le Japon, alors que le Japon est plus nettement intéressé par la Corée. Autrement dit le degré d’intérêt pour le partenaire est de plus en plus égal. En outre, la mondialisation de la Corée du Sud aide à nuancer la perception du Japon dans le public. Au lieu de voir les relations nippo-coréennes en termes blanc ou noir, bon ou mauvais, les Coréens les observent dans une perspective comparatiste, prenant en compte les relations avec d’autres pays.

(5) Grâce à certains événements internationaux, dont l’accueil conjoint de la Coupe du Monde en 2002, ainsi qu’à leur coopération dans des projets d’aide internationale, les Japonais et les Coréens reconnaissent que, dans le cadre des négociations internationales, leurs intérêts se rejoignent. Il y a un sentiment croissant que le Japon et la Corée ont développé une relation et que celle-ci peut produire une richesse commune internationale si les deux travaillent ensemble.

Frictions montantes dans une relation plus égalitaire

Dans le contexte de cette transition structurelle dans les relations entre le Japon et la Corée du Sud, comment expliquer la récente montée des frictions ? Indubitablement, les deux nations deviennent plus égales et plus semblables l’une de l’autre. Les deux voisins asiatiques ont également acquis une position similaire et un niveau de puissance équivalent en tant que puissances mondiales. Par conséquent, ils ont de plus en plus d’intérêts communs en ce qui concerne le type d’environnement international qu’ils peuvent désirer. Tous deux sont des alliés des États-Unis, ce qui rend nécessaire pour chacun d’eux de coopérer, en vue de maximiser les avantages et de minimiser les coûts de cette alliance.

De même, en ce qui concerne les relations avec la Corée du Nord et la Chine, leurs politiques sont nécessairement convergeantes. Du point de vue du Japon, il serait préférable de voir la péninsule coréenne évoluer vers une unification sous la direction de Séoul, plutôt que de voir la Corée du Nord continuer à développer des armes nucléaires pour se protéger, même si elle devient de plus en plus dépendante de la Chine. Si le Japon normalisait ses relations avec la Corée du Nord, la diplomatie japonaise gagnerait en influence. Du point de vue de Séoul également, une étroite collaboration avec Tokyo est souhaitable, aussi bien pour favoriser une initiative de normalisation des relations entre Tokyo et Pyongyang que dans la mise en œuvre d’une coopération économique entre la Corée du Sud et la Corée du Nord.

Les relations de Séoul avec la Chine limitent sa marge de manœuvre en direction d’un renforcement de sa coopération avec Tokyo. Les liens économiques entre la Corée du Sud et la Chine se renforcent et Séoul se trouve dans une position où elle n’a pas d’autre choix que de demander à Beijing d’user de son influence sur Pyongyang pour améliorer les relations entre Corée du Nord et du Sud. Dans le même temps, néanmoins, Séoul, dans le but d’établir en Asie orientale un ordre qui bénéficie à la Corée du Sud et au Japon, doit aider à persuader Beijing de se comporter en grande puissance responsable. Et ce n’est qu’en coopérant avec Tokyo que les deux pays peuvent gagner suffisamment d’influence pour avoir un effet sur la Chine. Il ne fait aucun doute que la diversification des liens entre les deux pays sur plusieurs niveaux et sous des formes multipolaires, et l’expérience de l’évolution quand les deux pays collaboraient, ont favorisé la coopération de Séoul dans cette direction.

Inutile de dire que la coopération nippo-sud-coréenne ne fleurira pas toute seule. Il y a des limites à leur communauté d’intérêts, et certains aspects de leurs relations présentent un résultat à somme nulle, quand un côté ne peut obtenir de bénéfices de cette relation qu’en empêchant l’autre côté d’obtenir les mêmes. Dans les cas où la rivalité des deux pays est jugée importante, la coopération peut se voir refusée. Même si les deux parties peuvent attendre un bénéfice de la coopération, ce bénéfice peut s’avérer déséquilibré, ce qui conduira à une décision contraire à la coopération au motif que le creusement de l’écart résultant n’est pas souhaitable. Dans cet ordre de choses, non seulement il est plus facile de choisir la voie de la coopération quand les bénéfices réalisés sont supérieurs à ceux attendus d’une approche unilatérale, mais ces bénéfices ne doivent pas être mutuellement exclusifs et le pays en position supérieure doit accepter de voir les écarts différentiels se réduire.

La confiance mutuelle est indispensable

Pour que la coopération aille de l’avant, la relation des deux parties doit reposer sur la confiance mutuelle. La coopération n’est pas une option facile à choisir quand existent un manque de confiance et la peur que l’autre va essayer d’obtenir un meilleur gain que soi. Considérons par exemple l’Accord de Sécurité Générale d’Informations Militaires (GSOMIA) et l’Accord de fourniture mutuelle des matériels militaires et des services (ACSA). Ces deux accords auraient servis les intérêts du Japon autant que de la Corée du Sud au sein de leur alliance avec les États-Unis d’Amérique et dans leurs relations avec les autres pays, y compris la Chine et la Corée du Nord. Néanmoins, du point de vue de Séoul, ces avantages ont paru relativement réduits mis en rapports avec les désavantages qui apparaîtraient dans le cas où le Japon s’engagerait sur la voie de redevenir une puissance militaire.

Dans le même ordre d’idée, pensons au boum de la culture pop coréenne, symbolique de l’évolution de relations multipolaires à différents niveaux. La perception de ce phénomène dépend de si vous vous trouvez au Japon ou en Corée. Les Japonais y voient un phénomène d’influence grandissante de la culture coréenne dans la société japonaise et ont tendance à croire que celui-ci favorise le rapprochement des deux pays. Mais les Coréens le considèrent comme un phénomène global, et ne voient pas en quoi cela illustre un rapprochement des deux pays. En d’autres termes, la densification des échanges culturels ne signifie pas que ceux-ci participent inconditionnellement au renforcement de la confiance mutuelle entre les deux pays.

Dans ce qui précède, j’ai montré que, à un moment de grands changements portant sur la structure des relations nippo-sud-coréennes, l’explication des frictions dans les relations bilatérales du seul point de vue du cycle de la politique intérieure coréenne rencontre ses limites. Nous avons vu aussi que ces changements structurels ne sont pas en soi la principale cause des frictions, et que les effets dépendent des choix que font les acteurs politiques. Dans cette optique, la nature des décisions politiques prend toute son importance. Réfléchissons maintenant aux conditions nécessaires de choix politiques susceptibles d’ouvrir de nouvelles possibilités et maintenant envisageables en raison des changements structurels dans les relations bilatérales que nous avons identifiées.

Pour sortir du cycle des frictions

Voici ce que l’on peut dire concernant le contexte des décisions politiques qui ont généré des frictions. Du côté coréen, l’émergeance d’une situation nouvelle — une égalité plus grande et un meilleur équilibre des relations avec le Japon — a provoqué une certaine confusion. Surestimation des intentions et capacités du Japon, et sous-estimation quand celui-ci ne répond pas aux attentes formulées ont gonflé simultanément. Il n’est pas surprenant que la population coréenne ait accepté la thèse que le Japon continue à viser un avenir de grande puissance militaire, et cette perception a dorénavant atteint le niveau d’une condition que rien ne pourrait remettre en cause.

Dans le même temps, l’image du Japon dans la société coréenne est en pleine mutation. Le Japon est en train de perdre son image de modèle ou d’objectif à atteindre. L’image dominante qui la remplace est l’image assez radicale d’un pays auprès duquel les Coréens n’ont plus rien à apprendre. Du fait qu’ils croient à présent que le Japon n’est pas capable de jouer un rôle qui serve les intérêts de leur pays, les Coréens sont d’avis qu’il n’y a rien à en attendre. Cette attitude d’indifférence vis-à-vis du Japon, à la place de l’attitude précédente de l’aimer ou le haïr, est particulièrement sensible au sein de la jeune génération. Tel est la toile de fond derrière la tendance des Coréens à se focaliser uniquement sur les questions historiques, même actuellement, quand bien même d’autres questions importantes sont à considérer dans les relations bilatérales.

Du point de vue japonais en revanche, la transition structurelle a créé un contexte dans lequel la Corée du Sud est perçue comme ayant une plus grande importance stratégique qu’elle n’avait dans le passé. Dans le même temps, cependant, la coopération nippo-coréenne décroche parfois à cause de la posture entêtée et passive adoptée par le côté coréen, qui conduit les Japonais impliqués à conclure que décidément la Corée ne changera jamais. Ce sentiment peut facilement dégénérer en résignation et en sentiment qu’il n’y a pas grand chose à attendre d’une coopération avec les Coréens. Au lieu de chercher à réaliser les potentiels d’une coopération, les Japonais présument que travailler ensemble s’avèrera à coup sûr difficile et ne générera pas facilement de nouvelles possibilités. On a même parfois l’impression que les Japonais se sont résignés à voir tous les conflits résultants des relations avec les Coréens destinés à escalader.

Ceci étant, quelle autre option réaliste et efficace existe-t-il en réalité ? Si notre objectif est de maintenir et d’améliorer la présence diplomatique du Japon en Asie orientale, il sera difficile, dans l’environnement actuel, de trouver une voie plus efficace que celle de faire passer la coopération nippo-coréenne à un niveau supérieur. Et la même chose peut être dite du point de vue coréen.

La coopération pour faire face à la Corée du Nord


Dans ce contexte, nous devons alors nous demander si une véritable coopération bilatérale est réellement aussi difficile à mettre en œuvre que cela. Certes, les récentes escalades tendent à confirmer l’impression que faire passer la coopération nippo-coréenne à un plan supérieur risque d’être tout sauf facile. Et pourtant, des choix sont encore faisables. Le Japon peut se sentir résigné, mais la diplomatie n’a certainement pas épuisé toutes les possibilités de convaincre les Coréens que le Japon pouvait jouer un rôle important pour leur pays, tout en dissipant la méfiance qui a surgi du fait de la coexistence de la surestimation et de la sous-estimation vis-à-vis de leur voisin dont j’ai parlé tout à l’heure.

Certes, certains domaines laissent peu de place à la négociation, comme par exemple un différend territorial, surtout quand toute marge de manœuvre a été éliminée par la carte de la question historique jouée contre tout compromis. Mais dans d’autres domaines, cependant, ne reste-il pas un peu d’espace pour des propositions audacieuses, sur la question des femmes de réconfort et d’autres touchant à la vision de l’histoire, qui occasionnent des frictions qui pourraient être évitées pour la société japonaise ? Et si de telles propositions ne suffiraient pas à convaincre les Coréens que le Japon a changé, quid de réfléchir sur son passé ? La société coréenne aussi doit réévaluer le Japon sous un jour plus raisonnable, au lieu de succomber à des réactions extrêmes de surestimation et de sous-estimation. Un tel changement est souhaitable non seulement parce que cela aiderait le Japon, mais aussi bien pour la Corée du Sud elle-même qui souffre de ne pouvoir évaluer objectivement les avantages qu’elle peut tirer du Japon.

Un front sur lequel Tokyo et Séoul sont toujours en mesure de coopérer efficacement est celui des relations avec Pyongyang. Dans les pourparlers à six, Tokyo et Séoul se retrouvent relégués au second plan comparativement à Beijing, Moscou et Washington, en raison de la dépendance croissante de Pyongyang sur Beijing, et la priorité qu’elle accorde à ses relations avec Washington. Si Tokyo et Séoul travaillent en étroite collaboration à normaliser les relations entre le Japon et la Corée du Nord, et à promouvoir la coopération économique entre Corée du Sud et Corée du Nord, ils peuvent augmenter leur présence aux yeux de Pyongyang.

Repartir de « plus bas que zéro » sous de nouveaux gouvernements

Les prochaines élections présidentielles sud-coréennes, qui ont lieu tous les cinq ans, le président sortant ne pouvant reconduire son mandat, auront lieu le 19 décembre prochain. Le parti Saenuri (Ex-Grand Parti National) a d’ores et déjà désigné son candidat, M. Park Geun-hye, fille aînée de l’ancien président Park Chung-hee (1963-1979) et actuelle députée à l’Assemblée Nationale coréenne. Le Parti démocratique unifié, principal parti d’opposition, a finalement choisi Moon Jae-in, député et directeur de la Fondation Roh Moo-hyun comme candidat. L’inconnue de ces élections reste le degré de coordination qui existera entre Moon Jae-in et Ahn Cheol-soo, un professeur à l’Université Nationale de Séoul extrêmement populaire parmi les jeunes Coréens, qui a annoncé son intention de se présenter en indépendant.

Bien qu’il soit trop tôt pour faire des pronostics, Mme Park maintien actuellement son avance en tête de la course. La scène politique coréenne peut être grossièrement divisée entre conservateurs, qui votent Saenuri, et progressistes, dont les faveurs vont aux partis d’opposition. Mais Mme Park a brouillée les pistes en prenant ses distances avec le président Lee et en conduisant son parti vers le centre. Dans le domaine économique, Mme Park soutient la « démocratie économique » et la sécurité sociale, alors que dans le domaine des relations avec la Corée du Nord, elle est favorable à un engagement plus actif avec Pyongyang. De ce fait, il devient difficile de dicerner les différences entre les positions respectives du parti au pouvoir et des partis d’opposition.

Les frictions nippo-coréenne prennent de plus en plus d’importance dans le cadre du jeu politique intérieur coréen. Bien qu’il semble peu probable que ces frictions deviennent un enjeu majeur dans ces élections, le prochain gouvernement, quel qu’il soit, ne manquera pas de subir de fortes contraintes sur le dossier de sa politique japonaise dès sa prise de fonctions. Cette nouvelle administration pourrait inverser la tradition en maintenant une attitude rigide envers le Japon dès le début de son mandat. Néanmoins, on peut préjuger qu’un départ d’une position en retrait serait au contraire la meilleure façon d’élargir le champ des possibles pour aller de l’avant.

Le Japon, quant à lui, s’attend également à une élection prochaine. Les électeurs ne devraient pas tarder à être appelés aux urnes pour des élections générales. Aucun parti ne devrait en sortir avec une confortable majorité, mais on peut s’attendre à un débat sur la conduite à tenir dans les différends territoriaux. En l’absence de solutions de rechange originales, il est probable que de nombreux électeurs se placeront derrière les candidats et les parties qui favoriseront la fermeté.

On ne peut s’empêcher de ressentir une certaine inquiétude au sujet des relations nippo-coréennes, quand même la coopération dans des domaines à faible enjeu comme le GSOMIA sont retoqués. De toute évidence, le côté japonais a besoin de faire de courageuses ouvertures concernant les questions liées aux perceptions historiques, afin d’amener à réévaluer leur jugement sur le Japon. Seulement alors il sera possible de bâtir une relation stratégique dont aussi bien le Japon que la Corée tireront le meilleur. Dans l’état actuel des choses, la question est plutôt de savoir si les deux pays sont capables de faire ce choix et de commencer à y travailler.

(Initialement rédigé en japonais en Septembre 2012. Photographie de la bannière de titre : Yoshihiko Noda [à gauche] et Lee Myung-bak lors du sommet de décembre 2011 à Kyôto. Photo : Sankei Shimbun)

Annexe 1

Récentes frictions entre le Japon et la Corée du Sud

  Récentes frictions entre le Japon et la Corée du Sud
Août 2011 La Cour Constitutionnelle de Corée juge le gouvernement coréen coupable de violation de la Constitution en n’exigeant pas la résolution du contentieux sur les compensations prévues par le Traité de 1965 en protection des droits essentiels des anciennes « femmes de réconfort ».
Septembre 2011  Un groupe coréen annonce le projet d’ériger une statue en face de l’Ambassade du Japon à Séoul pour protester contre l’esclavage sexuel perpétré par les militaires japonais durant la période d’occupation coloniale de la Corée. Le monument, représentant une jeune fille coréenne, est dévoilé en décembre.
Décembre 2011 Le Premier minsitre japonais Noda Yoshihiko demande au Président coréen Lee Myung-bak en sommet à Kyôto de procéder à l’enlèvement de la statue. Lee répond en demandant une action positive sur la question des femmes de réconfort.
Mai 2012 La Cour Suprême de Corée juge que les entreprises japonaises ont obligation de payer les salaires impayés des travailleurs coréens forcés à travailler pendant l’occupation coloniale.
Juin 2012 Le 29 juin, la partie coréenne ajourne brusquement la signature de l’Accord de Sécurité Générale d’Informations Militaires avec le Japon prévue pour le lendemain.
Août 2012 le 10 août, le président Lee effectue une visite sur les îlots dénommés Takeshima en japonais, Dokdo en coréen. C’est la première visite sur ce lieu d’un président coréen en exercice.
Le 14 août, le président Lee déclare que l’empereur du Japon devrait présenter des excuses sincères pour l’occupation coloniale de la péninsule coréenne s’il veut visiter la Corée du Sud.
Le 15 août, dans un discours à Séoul lors la Journée de Libération de la Corée commémorant la fin de l’occupation coloniale japonaise en 1945, déclare qu’il exigera du Japon d’agir de façon responsable pour une résolution de la question des femmes de réconfort. Le 17 août, le gouvernement japonais annonce qu’il proposera au gouvernement coréen de porter conjointement le différend territorial de Takeshima devant la Cour internationale de Justice.
Le 30 août, le gouvernement coréen rejette formellement la proposition du Japon de porter conjointement le différend devant la Cour internationale de Justice. Le Japon décide de porter l’affaire devant la CIJ seul.
Annexe 2

Chronologie du différend territorial nippo-coréen

Watanabe Hirotaka (membre du comité de Nippon.com)

Les questions territoriales impliquant le Japon ont récemment pris de l’ampleur. En juillet 2012, le premier ministre russe Dmitri Medvedev a effectué une visite sur l'île de Kunijiri, provoquant des remous dans le litige des Territoires du Nord avec la Russie. Le 10 août 2012, la visite du président sud-coréen Lee Myung-bak sur l’île de Takeshima (dans la préfecture de Shimane, appelée Dokdo en coréen) a provoqué de vives réactions parmi la population japonaise. En réponse, le gouvernement japonais a immédiatement décidé de porter la question de la souveraineté de ce territoire devant la Cour internationale de Justice (CIJ). En Septembre, le gouvernement japonais a annoncé la nationalisation des îlots des Senkaku (dans la préfecture d’Okinawa) revendiqués par la Chine.

L’État japonais a toujours revendiqué que l’île de Takeshima était un territoire japonais. Néanmoins, dans les faits, l’île est effectivement contrôlée par la République de Corée  et le gouvernement sud-coréen affirme qu’il « n’existe pas de question de souveraineté territoriale » concernant cette île.

Histoire des revendications sur Takeshima

Depuis la période d’Edo, les environs de Takeshima est un lieu de pêche aux ormeaux et de chasse aux lions de mer. Au début du XVIIe siècle, le shôgunat d’Edo délivra à deux pêcheurs du fief de Tottori un permis de navigation à Ulleungdo, une île encore plus proche de la péninsule coréenne que Takeshima. Le Japon nomma cette île « Takeshima », l’île actuelle de Takeshima étant appelée à cette époque « Matsushima », marquant ainsi les débuts de la pêche aux ormeaux directement sous l’égide du shôgunat. C’est sur l’utilisation constante depuis lors et jusqu’à nos jours de l’île actuellement connue sous le nom de Takeshima comme lieu de pêche pour les pêcheurs japonais que s’assoit la revendication de l’État japonais à la souveraineté de l’île « depuis le milieu du XVIIe s. ». De fait, après le décret de séclusion nationale de 1635, le shôgunat n’a pas interdit d’exiler des condamnés sur ces deux îles.

Selon la Corée du Sud néanmoins, l’exercice de la souveraineté coréenne sur Takeshima remonte à la dynastie Silla au VIe siècle. Selon le Samguk Sagi, la « Chronique historique des Trois Royaumes » écrite en 1145, le royaume de Usan fut reçu dans l’attribution de Silla en 512. La Corée du Sud prétend que ce royaume représente un groupe d’îles centrées autour de Ulleungdo. Dans les « Remarques sur la Littérature des Royaumes de l’Est », livre de 1770, où l’on trouve écrit « Ulleungdo et Usan forment le royaume de Usan », cette île « Usan » serait, pour le gouvernement coréen, l’île de Takeshima.

Des négociations eurent lieu à la fin du XVIIe s. entre le shôgunat d’Edo et la Corée. Tout en reconnaissant que Ulleungdo était territoire coréen, le shôgunat affirma sa position selon laquelle Takeshima était un territoire japonais. Néanmoins, la République de Corée affirme que c’est depuis lors que la souveraineté (de Takeshima) est acquise à la Corée. En 1905, le gouvernement japonais décréta le rattachement de Takeshima à la préfecture de Shimane, jugeant que le contrôle de facto de l’île par la Corée à cette époque n’était pas pérenne. Cependant, la Corée prétend que cette annexion entrait dans le « processus d’usurpation de la souveraineté coréenne et était de ce fait invalide aux termes du droit international ».

Le différend territorial est réapparu après la défaite du Japon. En 1951, la Corée du Sud demanda que le Traité de paix de San Francisco mentionne expressément l’abandon par le Japon de la région de Takeshima. Néanmoins, les États-Unis d’Amérique rejetèrent cette exigence, du fait que « cette île n’a jamais été gérée par la Corée comme une partie de son territoire, en outre, il n’apparaît pas que la Corée ait affirmé sa souveraineté sur cette île ». C’est ce qui soutient l’allégation du Japon que la souveraineté du Japon sur Takeshima est expressément reconnue par le Traité de San Francisco. Ce à quoi la Corée protesta énergiquement, déclarant que « le fait que le traité ne mentionne pas Takeshima ne signifie pas que l’île ne fait pas partie du territoire coréen ». En janvier 1952, Syngman Rhee, le président de la République de Corée de l’époque fixa unilatéralement le tracé de la Ligne Syngman Rhee sur la Mer du Japon, incluant Takeshima dans le territoire coréen. Puis en 1954, il envoya de forces de police sur l’île, qui depuis lors est donc occupée par la Corée.

Cette même année, le gouvernement japonais adressa une note verbale à la Corée, proposant de porter la question de Takeshima devant la CIJ. Alors que le Japon affirme « Takeshima fait partie du territoire japonais aussi bien au regard de l’histoire qu’au regard du droit international », la Corée refusa, arguant que « Takeshima est la première victime de l’agression japonaise en Corée. La souveraineté du territoire est coréenne, et il n’y a aucune raison pour laquelle ce serait à la CIJ d’en décider ».

Une seconde fois en mars 1962 le Japon proposa à la Corée de porter le litige devant la CIJ, lors d’une rencontre des ministres des Affaires étrangères, dans le cadre des pourparlers pour la normalisation des relations nippo-sud-coréennes. La Corée rejeta la proposition.

D'autre part, en novembre 1962, le directeur de la Division centrale d’information coréenne, M. Kim Jonpil, proposa de faire appel à la médiation d’un troisième pays. De même du côté japonais, le vice-président du parti libéral-démocrate de l’époque, M. Ôno Banboku, suggéra à titre personnel à la partie coréenne la recherche d’une voie de « co-propriété ». Ces deux voies vers une résolution du contentieux ont été étudiées, comme l’a révélé la publication de notes diplomatiques coréennes en 2005.

Le contexte de la plainte par le gouvernement japonais devant la Cour internationale de Justice

La Corée a jusqu’à présent toujours rejeté la proposition du Japon. Il est de même peu probable que la Corée du Sud réponde à l’actuelle demande de procès du Japon, le gouvernement japonais agit dans ce sens pour « faire connaître à la communauté internationale l'existence de la question territoriale de Takeshima » et « clarifier les intentions du Japon ». Le ministre japonais des Affaires étrangères M. Genba a fermement déclaré que « la responsabilité de devoir en venir à cette action en justice revient à la Corée ».

Les relations nippo-sud-coréennes furent pendant un certain temps amicales, entre autres du fait que le président Lee s’était abstenu de faire référence à des questions historiques depuis la fondation du Parti démocrate du Japon. Toutefois, en août 2011, la Cour constitutionnelle de Corée du Sud ayant jugé « inconstitutionnel » le fait que le gouvernement coréen « ne poursuive aucun effort en direction de la réparation de la négation des droits fondamentaux des anciennes femmes de réconfort par l’armée impériale japonaise », le gouvernement Lee n’a plus été en mesure de maintenir sa position modérée. Répondant à la pression intérieure, le gouvernement Lee a durci son attitude concernant la question des femmes de réconfort. L’acrimonie devint évidente lors du sommet Japon-Corée de décembre 2011, précipitant le refroidissement des relations entre les deux pays. Le Japon pour sa part maintient que « ce problème est juridiquement réglé ».

Pour la Corée du Sud, la question de Takeshima ne se limite pas à un litige territorial mais est un symbole de toutes les questions historiques liées à l’occupation coloniale par le Japon, lié à la conscience que « notre cause est juste ». Soyons sûrs que la visite du président Lee à Takeshima aura des répercussions sur les élections présidentielles coréennes de décembre prochain.

diplomatie Corée du Sud constitution Takeshima territoire