L’influence des consommateurs âgés sur le marché japonais

Les habitudes de consommation des Japonais âgés

Économie Société

Quelle est la situation exacte des Japonais âgés ? Sont-ils riches ou bien pauvres ? À l’heure où le vieillissement de la population de l’Archipel est tel que l’insolvabilité à un âge avancé devient un phénomène préoccupant, Kumano Hideo tente d’apporter des réponses à ces questions à travers une étude fondée sur des statistiques.

Des dépenses de consommation en hausse

Depuis plus de dix ans, la consommation chez les personnes âgées de l’Archipel est en hausse, en dépit de la morosité économique ambiante. D’après mes estimations, entre 2003 et 2014, les dépenses de consommation des ménages de la tranche d’âge de 60 ans et plus ont augmenté à un rythme annuel moyen de 3,1 %. Ce taux a été un peu plus élevé – 4,4 % par an – entre 2010 et 2014, ce qui a contribué à gonfler les chiffres de la consommation générale des ménages pendant les années consécutives à la crise financière mondiale de la fin des années 2000.

La consommation des ménages japonais dont le chef de famille est âgé de 60 ans ou plus a été estimée à 115 mille milliards de yens pour l’année 2014. Ce qui veut dire qu’elle a constitué 48 % de la consommation générale des ménages(*1) et 24 % du produit intérieur brut (PIB) nominal du Japon (Figure 1).

Mais ces chiffres étonnants ne rendent guère compte des changements démographiques en cours dans l’Archipel depuis de longues années. Les dépenses de consommation des jeunes générations ont en effet diminué de façon considérable. Entre 2003 et 2014, la consommation des ménages dont le chef de famille a moins de 60 ans a baissé de 1,9 % par an. Ce qui veut dire que la consommation globale des particuliers a stagné. Entre 2003 et 2014, elle a enregistré un taux annuel de croissance d’à peine 0,1 %.

L’augmentation des dépenses de consommation des personnes âgées s’explique par la place grandissante de cette tranche d’âge dans la démographie de l’Archipel. Mais si les Japonais âgés tendent à consommer de plus en plus, ce n’est pas le cas de la population japonaise prise dans son ensemble. Le montant moyen des dépenses de consommation pour les ménages de moins de 60 ans s’élève à 275 000 yens par foyer, alors qu’il est seulement de 230 000 yens pour les ménages de 60 ans et plus. Dans la plupart des ménages de moins de 60 ans, le chef de famille est actif et non pas retraité, comme dans la tranche d’âge de 60 ans et plus. Plus le temps passe, plus les ménages à revenus élevés âgés de 50 à 59 ans sont nombreux à intégrer la tranche d’âge des 60 ans et plus, ce qui contribue à faire baisser la consommation moyenne par foyer. En fait, le vieillissement de la population pèse de tout son poids sur la croissance économique du Japon.En théorie, il suffirait que les revenus des ménages de la tranche d’âge de 60 ans et plus augmentent pour que la croissance reprenne. Cependant, on voit mal comment cela pourrait être le cas dans l’avenir, dans la mesure où les prestations d’assurance sociale sont en train de diminuer. Le système de retraite public japonais prévoit une indexation des pensions sur le coût de la vie, mais cette majoration est réduite par un ajustement sur certains indicateurs macroéconomiques. C’est pourquoi on doit s’attendre à ce que le pouvoir d’achat des retraités diminue au fur et à mesure de l’augmentation des prix.

Vers une diminution de la consommation des ménages


Jusqu’à présent, la consommation des personnes âgées a indéniablement augmenté de façon régulière. Mais on peut se demander si cette tendance va pour autant continuer par la suite. Pour tenter de répondre à cette question, je propose d’examiner les résultats des projections de population pour le Japon de l’Institut national de recherches sur la démographie et la sécurité sociale (IPSS), en ce qui concerne les Japonais de 60 ans et plus. D’après les estimations de l’IPSS, cette tranche d’âge devrait progresser à un rythme annuel de 0,4 % entre 2017 et 2025 (graphique 2). L’arrivée à l’âge de la retraite de la génération correspondant à l’explosion de la natalité enregistrée par le Japon entre 1947 et 1949 a largement contribué à l’augmentation de la population âgée, mais cette tendance ne peut que se ralentir en raison de la baisse des naissances qui s’est amorcée cinq ans après le baby boom. Si l’on ventile la consommation des Japonais âgés en 2014 par différentes tranches d’âge, on constate que les dépenses de cette partie de la population diminuent de plus en plus à partir de l’âge de 70 ans (graphique 3). Plus les ménages de cette catégorie avancent en âge, plus la consommation moyenne par foyer diminue.Par ailleurs, le nombre des Japonais de 20 à 59 ans en âge de travailler est en train de diminuer d’une façon inquiétante. Il a commencé à décroître à partir de l’an 2000 et a baissé de façon dramatique au moment de la crise économique mondiale de 2008-2009.Le Japon est donc confronté à un avenir où la catégorie des personnes âgées va cesser d’augmenter tandis que la population en âge de travailler diminue à un rythme rapide (graphique 4). Certains spécialistes pensent que pour résoudre ce problème, il faudrait encourager l’immigration. Mais la population du Japon est appelée à diminuer de 400 000 à 600 000 personnes par an entre 2015 et 2020, si bien qu’on voit mal comment on pourrait combler techniquement un tel vide par un nombre annuel équivalent d’immigrés. Dans ces conditions, on ne peut pas non plus demander aux Japonais âgés, dont l’avenir est déjà incertain, de puiser dans leurs économies pour relancer la consommation et l’avenir économique du Japon.

(*1) ^ Dépenses de consommation des ménages totales, à l’exception des loyers imputés.

L’alimentation, le poste le plus important du budget des personnes âgées

Le Japon compte 50,43 millions de ménages dont 25,66 millions – soit 50,9 % – ont un chef de famille âgé de 60 ans ou plus(*2). Une des caractéristiques des foyers de personnes âgées, c’est qu’une grande partie d’entre eux se composent d’une seule personne, dans bien des cas une femme. Les deux tiers des personnes âgées qui vivent seules sont de sexe féminin. Les Japonais vivent en effet de plus en plus vieux et l’espérance de vie pour les femmes a atteint le chiffre record de 86,8 ans en 2014.

Voyons maintenant ce qu’il en est des habitudes de consommation des personnes âgées vivant seules. Comme les comportements varient considérablement en fonction des revenus, j’ai établi un parallèle avec les jeunes célibataires de moins de 30 ans, dont les revenus et les dépenses sont du même ordre (voir le tableau ci-dessous). Les dépenses de consommation pour un mois d’une personne seule âgée de 70 ans ou plus se chiffrent en moyenne à 147 000 yens  pour les hommes et à 154 000 yens pour les femmes. Les Japonais âgés qui sont dans ce cas ne dépensent pas la totalité de leur revenu mensuel ce qui veut dire qu’ils continuent à épargner.

Tableau : Revenus et dépenses mensuels par ménage d’une personne

Ménages constitués d’un homme (en yens par mois)
Moyenne (53,1 ans) Moins de 30 ans (25,6 ans) 70 ans et plus (77,6 ans)
Dépenses de consommation 172 278 155 619 146 821
  Alimentation 44 279 37 167 37 012
  Logement 27 592 39 118 15 508
  Eau, électricité, gaz, fioul 10 465 7 882 12 520
  Habillement et chaussures 5 305 5 117 3 277
  Soins médicaux 5 278 1 194 7 203
  Transports 6 280 7 700 3 894
  Téléphone, Internet 7 494 6 808 5 522
  Culture et loisirs 23 260 24 610 20 162
  Invitations et cadeaux 12 049 8 530 14 786
Revenu 304 083 299 750 218 250
Épargne 10 847 000 1 926 000 14 354 000
Dettes 2 025 000 2 699 000 477 000
Pourcentage de propriétaires 50,9 % 9,3 % 77,5 %
Ménages constitués d’une femme (en yens par mois)
Moyenne (63,3 ans) Moins de 30 ans (24,7 ans) 70 ans et plus (77,2 ans)
Dépenses de consommation 167 163 161 811 154 146
  Alimentation 34 920 37 167 33 170
  Logement 20 184 42 447 15 432
  Eau, électricité, gaz, fioul 11 614 8 486 12 255
  Habillement et chaussures 9107 9072 6 999
  Soins médicaux 8351 3 239 8 358
  Transports 4 566 5 834 3 462
  Téléphone, Internet 6 828 9 669 5 231
  Culture et loisirs 19 165 19 199 18 335
  Invitations et cadeaux 18 814 7 057 22 033
Revenu 214 917 232 417 178 500
Épargne 12 149 000 1 449 000 13 373 000
Dettes 767 000 784 000 382 000
Pourcentage de propriétaires 67,9 % 1,8 % 83,4 %

Source : Enquête nationale sur les revenus et les dépenses des familles en 2014, Ministère des affaires intérieures et des communications

Les dépenses pour la nourriture constituent le poste le plus important du budget des Japonais âgés. On considère en général que le coefficient d’Engel, c’est-à-dire la part du revenu consacrée à l’alimentation, est élevé chez les personnes âgées. D’après une enquête réalisée en 2014 par le ministère des Affaires intérieures et des Communications, il en va de même pour les jeunes de moins de 30 ans. En revanche, les dépenses pour l’alimentation de ces deux catégories de la population diffèrent du point de leur contenu. Les personnes seules âgées ont une nette préférence pour le poisson, les légumes et les fruits frais alors que les jeunes célibataires de moins de 30 ans achètent peu ce type de denrées et mangent souvent en dehors de chez eux. Et on constate la même tendance chez les ménages de deux personnes et plus.

Santé, invitations et cadeaux : des postes importants dans le budget des personnes âgées

Les Japonais âgés consacrent une part moins importante de leurs dépenses au logement, aux transports, à l’habillement et aux chaussures. La majorité d’entre eux étant propriétaires, ils paient nettement moins pour se loger que les jeunes de moins de 30 ans qui sont très peu nombreux à posséder l’endroit où ils vivent et réservent une bonne partie de leur budget à leur loyer. Les Japonais âgés de sexe masculin dépensent très peu pour leur habillement et leurs chaussures. Et si leurs frais de transports sont aussi réduits, c’est probablement parce qu’ils préfèrent marcher pendant de longues heures plutôt d’emprunter un véhicule pour se déplacer. Les hommes de 70 ans et plus marchent chaque semaine en moyenne 37 minutes par jour(*3), ce qui est considérable par rapport à la moyenne générale, évaluée à 25 minutes. De toute évidence, les Japonais âgés cherchent à rester en bonne santé en marchant régulièrement.

En revanche, les dépenses de consommation de la population âgée de l’Archipel sont élevées en ce qui concerne les soins médicaux. Les personnes âgées déboursent davantage pour la pharmacie et les consultations médicales que les jeunes de moins de 30 ans et les sommes qu’elles destinent aux produits diététiques et aux compléments alimentaires arrivent juste après par ordre d’importance. En fait, cette catégorie de la population consacre relativement beaucoup de temps et d’argent pour se maintenir en forme.

Les personnes âgées ont la réputation de jouir d’une vie active pleine de loisirs, où les voyages et le shopping tiennent une grande place. Mais cette image est semble-t-il davantage le résultat des campagnes de publicité d’entreprises qui cherchent à leur vendre leurs produits et leurs services que de la réalité. Il est vrai qu’entre 60 et 65 ans, un grand nombre de Japonais dépensent allégrement leur argent pour des voyages et des séjours organisés. Mais au fur et à mesure qu’ils prennent de l’âge, ils ont tendance à limiter les frais en ce qui concerne la culture et les loisirs.

Ce qui est plus surprenant, c’est que la baisse des dépenses ne touche pas le domaine des invitations et des cadeaux offerts à des personnes ne faisant pas partie du ménage. Si les jeunes de moins de 30 ans consacrent très peu d’argent à ce poste, les personnes âgées y accordent presque autant d’importance que durant leur vie active. Les cadeaux constituent une des grandes composantes de cette partie de leur budget. Et il faut sans doute y inclure les nombreux présents que les grands-parents offrent volontiers à leurs petits-enfants. Il semble aussi que les Japonais âgés ont tendance à vouloir régler l’addition quand ils sont de sortie. On notera que les dépenses pour l’alimentation sont plus importantes chez les femmes que chez les hommes dans le poste des invitations et des cadeaux.

(*2) ^ Enquête générale sur les conditions de vie en 2014, Ministère de la santé, du travail et des affaires sociales.

(*3) ^ Enquête sur la façon dont les Japonais utilisent leur temps, 2010, Institut de recherches sur la radiodiffusion et la télévision de la NHK.

L’insolvabilité : une réelle menace pour les Japonais de 70 ans et plus

Pour finir, je voudrais évoquer les inégalités économiques auquel sont confrontés les Japonais âgés. Quand on parle de clivage économique, on s’accorde en général à reconnaître l’existence d’un déséquilibre lié à l’absence d’égalité des chances dans la recherche d’un emploi permettant à chacun de faire valoir ses capacités. Mais les avis divergent en ce qui concerne l’inégalité des résultats. On avance souvent l’argument que les gens qui ont travaillé sans rechigner durant leur jeunesse ne devraient pas avoir de difficultés pour vivre quand ils deviennent vieux.

Dans la société vieillissante de l’Archipel, l’inégalité des résultats est en train de devenir un problème majeur. 54 % des Japonais âgés de 70 ans et plus ont un revenu annuel inférieur à 2 millions de yens(*4). La proportion des personnes ayant un faible revenu est de 17 % pour la tranche d’âge de 65 à 69 ans et de 11 % pour celle de 60 à 64 ans. La multiplication des faibles revenus dans la tranche de 70 ans et plus montre que beaucoup de Japonais âgés ne peuvent plus compter sur un revenu professionnel et sont entièrement tributaires de leur pension de retraite publique. Le nombre des ménages dont le chef de famille est âgé de 70 ans et plus et qui disposent d’un revenu total annuel inférieur à 2 millions de yens a augmenté de 1,4 fois au cours des cinq dernières années et de 2,2 fois en l’espace de dix ans. Il est passé de 200 000 en 2004 à 320 000 en 2009, et à 450 000 en 2014 (Figure 5). Quand le marché du travail a été frappé par la crise, beaucoup de jeunes japonais ont perdu leur emploi et sont tombés dans la catégorie des faibles revenus. Mais depuis quelques temps, leur nombre est en train de décliner. À présent, ce sont les personnes âgées de 70 ans et plus qui ont tendance à passer dans la tranche des petits revenus parce qu’elles ne sont plus en mesure de travailler et ne disposent plus que de leur pension de retraite. Le problème de l’insolvabilité des Japonais âgés fait actuellement l’objet d’un vaste débat dans l’Archipel. Quoi qu’il en soit, il tend à prouver que la multiplication du nombre des personnes âgées qui rencontrent des difficultés financières est due au fait que les pensions de retraite ne répondent plus à leurs besoins.

Le gouvernement japonais a annoncé qu’il avait l’intention de créer une société où chacun pourrait jouer un rôle actif. Pour que ce mot d’ordre se réalise pleinement, il faudrait qu’il trouve des solutions qui éviteraient aux personnes âgées de 70 ans et plus d’être confrontées à des difficultés matérielles. L’une de ces mesures consisterait à ce que les organismes publics créent des emplois permettant à des gens de 50 à 69 ans de continuer à travailler après 70 ans sur la base du volontariat. L’aide publique accordée par l’État après l’âge de la retraite a ses limites. Le Japon doit faire preuve de souplesse pour ajuster son système social aux besoins de la population vieillissante de l’Archipel.

(D’après un texte original en japonais du 6 novembre 2015. Photo de titre : JijiPress.)

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(*4) ^ Enquête sur les revenus et les dépenses des ménages de deux personnes et plus en 2014, Ministère des Affaires intérieures et des Communications.

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