La question de l’abdication de l’empereur

L’historique du choix des noms d’ère au Japon

Société

Le décompte des années dans le système japonais procède par noms d’ère. L’ère actuelle s’appelle Heisei ; elle a débuté en 1989, quand l’empereur Akihito a succédé à son père. Une nouvelle ère commencera quand son héritier montera sur le trône. Le présent article expose l’arrière-plan historique de ce système et les modalités de son application aujourd’hui.

Gengô : le système des noms d’ère

L’éventualité de l’abdication de l’empereur Akihito a mis en évidence la question du choix du prochain nom d’ère (gengô, ou nengô) à établir lorsque son successeur montera sur le trône. Il semblerait qu’un certain nombre de propositions aient déjà été avancées.

Aujourd’hui encore, l’utilisation de calendriers fondés sur d’autres ères que celle de l’Occident est loin de constituer une exception. Le calendrier musulman est largement répandu dans tout l’Islam, tandis qu’en Thaïlande le décompte officiel des années part du début de l’ère bouddhique. Taïwan utilise l’ère Minguo (« République »), qui commence en 1912, année de la fondation de la République de Chine, et en Corée du Nord, l’usage de l’ère Juche, qui débute elle aussi en 1912, année de la naissance de son premier dirigeant, Kim Il-sung, cohabite avec celui de l’ère occidentale. En Asie de l’Est, les pays anciennement vassaux de la Chine utilisaient traditionnellement les noms d’ères chinois pour le décompte des années. Quand un pays avait son propre système de datation, cela voulait dire qu’il n’avait pas le statut de vassal. Il y avait aussi des pays qui se servaient du système chinois dans leurs relations extérieures mais suivaient chez eux leur propre calendrier.

Dans le Japon prémoderne, il arrivait qu’un nouveau nom d’ère soit adopté pour marquer l’accession d’un nouvel empereur au trône. Cependant le changement du gengô pouvait tout aussi bien se faire en d’autres occasions, par exemple à la suite d’une catastrophe naturelle. Une ère pouvait chevaucher partiellement deux règnes, comme dans le cas de l’ère Keiô, qui a commencé en 1865, sous l’empereur Kômei, et s’est achevée en 1868, pendant le règne de l’empereur Meiji. Dans le système actuel, adopté en 1889, le changement du gengô se produit seulement lors de l’intronisation d’un nouvel empereur. Le tableau suivant, qui donne les noms des ères et des empereurs régnants depuis 1848, montre les divergences entre ces deux chronologies.

Noms des ères et des empereurs régnants depuis 1848

Noms d’ère Années Empereurs
Kaei 1848-1855 Kômei
Ansei 1855-1860 Kômei
Man’en 1860-1861 Kômei
Bunkyū 1861-1864 Kômei
Genji 1864-1865 Kômei
Keiô 1865-1868 Kômei, Meiji
Meiji 1868-1912 Meiji
Taishô 1912-1926 Taishô
Shôwa 1926-1989 Shôwa (Hirohito)
Heisei 1989- Akihito

Note : Dans le système actuel, les empereurs reçoivent à titre posthume le nom de leur ère. C’est ainsi que le père et prédécesseur de l’empereur actuel, connu à l’étranger sous le nom d’empereur Hirohito pendant son règne, est désormais appelé empereur Shôwa. Au Japon, l’empereur n’est pas désigné par son nom personnel, même pendant son règne ; on l’appelle Tennô heika (Sa Majesté l’empereur) ou Kinjô Tennô (l’empereur actuel).

Aux yeux de certains, l’adoption du modèle « un nom d’ère par empereur » exprime l’idée que l’empereur exerce son contrôle jusque sur le temps. Dans le cadre de ce système, l’empereur décidait du nom de l’ère et celle-ci prenait fin à sa mort. Le nom de l’ère en est venu à être perçu comme un symbole de l’époque, c’est le sentiment qui émane, par exemple, du roman Kokoro (en français, Le pauvre cœur des hommes) de Natsume Sôseki.

Après la défaite du Japon à l’issue de la Seconde Guerre mondiale et l’adoption de la nouvelle Constitution, la Loi de la maison impériale a été révisée et le système du gengô s’est trouvé privé de fondement juridique solide. Le nom d’ère Shôwa est resté dans l’usage courant, mais les appels à l’abolition du système se sont multipliés. C’est seulement en 1979 que le nom Shôwa a retrouvé son statut légal, avec le passage de la Loi sur les noms d’ère, suivi de la publication de directives officielles détaillant la marche à suivre pour choisir un nouveau nom d’ère.

Le décès de l’empereur Shôwa, survenu en 1989, a mis fin à l’ère du même nom. Le nom actuel, ère Heisei, a été choisi en conformité avec ces dispositions démocratiques de l’après-guerre, selon lesquelles la décision est prise non pas par l’empereur mais par le cabinet.

Si l’empereur Akihito abdique, un souhait qu'il avait laissé entendre, un nouveau nom d’ère sera adopté. Dans la suite de ce texte, je vais expliquer les changements survenus dans le système du gengô, le déroulement du débat qui a mené à ces changements et les procédures qui présideront au choix du nom de la prochaine ère.

L’adoption de la formule « un règne, un nom d’ère »

C’est sous le règne de l’empereur Meiji (1867-1912) que le gouvernement a instauré la formule « un règne, un nom d’ère ». Ainsi l’adoption d’un nouveau nom d’ère aura lieu quand – et seulement quand – un nouvel empereur montera sur le trône. C’est le système qui était alors en usage en Chine sous la dynastie Qing. Après la restauration de Meiji de 1868, au cours de laquelle le shogunat a été aboli et le pouvoir impérial restauré (le nom de l’ère a également changé, pour devenir Meiji), le gouvernement a entrepris de moderniser le pays. Les gens pensent qu’il s’est agi d’une occidentalisation, ce qui est vrai à bien des égards, mais cette modernisation impliquait aussi l’adoption de diverses procédures empruntées à la Chine des Qing, le grand voisin du Japon sur le continent asiatique. La compilation des annales de chaque empereur est elle aussi une pratique issue du modèle Qing. Ce genre de compilation avait déjà eu lieu au Japon avant cette époque, mais à l’ère Meiji, le ministre de la Maison impériale avait rédigé la chronique du règne de l’empereur Kômei, et cette pratique s’est perpétuée pendant les règnes suivants jusqu’à celui de l’empereur Shôwa.

Au début de l’ère Meiji, le nom de l’ère en cours dans la Chine des Qing était Tongzhi. Elle a été suivie par les ères Guangxu et Xuantong, chacune correspondant
à un règne unique. En 1912, la première année de l’ère Taishô au Japon, la dynastie Qing a été renversée par la révolution Xinhai, qui a instauré la République de Chine. Un nouveau nom d’ère, Minguo (« République ») a alors été adopté. Comme il n’y avait plus ni empereur ni règne, il est resté en usage sous les présidences successives. L’ère a connu une brève interruption en décembre 1915, quand le président Yuan Shikai s’est autoproclamé empereur et a adopté Hongzian comme nom d’ère, mais ce règne impérial ne durera que trois mois avant que la république ne soit rétablie, de concert avec le nom d’ère Minguo. Ce nom est toujours en usage à Taiwan, où l’année 2017 s’appelle Minguo 106.

Les modifications survenues au fil des ans

Le système de gengô « un règne, un nom d’ère » faisait partie des dispositions de la Loi de la maison impériale adoptée en 1889, en même temps que la Constitution de l’Empire du Japon (communément appelée Constitution de Meiji). Mais à l’origine, ce système est entré en vigueur au titre d’une ordonnance émise par le gouvernement en 1868, à la restauration de Meiji. Le système a été modifié en 1909 au titre des Réglementations présidant à l’accession au trône. Elles stipulaient explicitement que d'une, le nom de l’ère devait être changé immédiatement après l’accession d’un empereur au trône, de deux, que le choix du nom de l’ère relevait de la décision de l’empereur, et enfin que ce nom devait être annoncé par voie de rescrit impérial. Je noterais que ce système n’était pas exactement similaire à celui en usage dans la Chine des Qing, où la nouvelle ère ne commençait que l’année suivant la mort du précédent empereur.

Suite à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Loi de la maison impériale a été abrogée et une nouvelle version a été adoptée en 1947 dans le cadre de la Constitution d’après-guerre. Mais la nouvelle loi ne contenait aucune disposition relative aux noms d’ère. Dans les premières années de l’après-guerre, des voix se sont élevées pour remettre en question le bien-fondé de la monarchie, ou pour appeler à l’abdication de l’empereur Shôwa. D’autres encore réclamaient l’abolition du système des ères. En effet, en 1950, par exemple, le Conseil du Japon pour la science a soumis au Premier ministre, au président de la Chambre des représentants et au président de la Chambre des conseillers une proposition recommandant l’adoption du système occidental de décompte des années. Le Conseil pour la science affirmait que les noms d’ère ne faisaient pas sens du point de vue scientifique et n'avaient pas de fondement juridique, et ne convenaient guère à une démocratie, dans la mesure où ils étaient intrinsèquement liés au régime impérial d’avant-guerre. La même année, un projet de loi pour l’abolition des noms d’ère a fait l’objet d’un débat au sein d’une commission de la Chambre des conseillers, et il semble bien que le public se soit lui aussi emparé de la question.

En janvier 1977, le Parti socialiste japonais s’est lancé dans la préparation d’une proposition de loi sur l’abolition du système des gengô, mais le Parti libéral-démocrate au pouvoir a contre-attaqué. La Loi sur les noms d’ère est passée en juin 1979, et les directives pour la sélection des noms d’ère ont été adoptées en octobre de la même année. C'est le plus court texte de loi japonais, avec un contenu qui se limite à deux phrases : « 1. Le nom d’ère sera déterminé par une ordonnance émise par le cabinet.  2. Le nom d’ère ne sera modifié qu’en cas de succession au trône impérial. »

Le processus de sélection d’un nouveau nom d’ère

Le processus de sélection d’un nouveau nom d’ère en remplacement de Heisei va suivre fondamentalement les mêmes modalités que celles qui, en 1989, ont présidé au changement de Shôwa en Heisei. La Loi sur les noms d’ère stipule que le prochain nom doit être déterminé par une ordonnance émise par le cabinet ; les détails du processus sont exposés en ces termes dans les directives, ci-dessus mentionnées, pour la sélection des noms :

1. Prise en compte des noms proposés

(1) Le Premier ministre choisira des personnes de grand discernement et les chargera de suggérer des noms adéquats pour la nouvelle ère.(2) Cette responsabilité sera confiée à plusieurs personnes.(3) Le Premier ministre demandera à chacune d’entre elles de proposer deux ou trois noms.(4) Ces personnes en charge accompagneront leur présentation d’une explication, portant notamment sur la signification et l’origine des noms.

2. Tri des noms proposés

(1) Le directeur général du bureau du Premier ministre procédera à l’examen et au tri des suggestions de nom émanant des personnes chargées de les formuler et rendra compte au Premier ministre des résultats auxquels il est parvenu.(2) Pour l’examen et le tri des propositions, le directeur général du bureau du Premier ministre se conformera aux critères suivants : le nom doit (a) avoir un sens en adéquation avec les idéaux de la nation, (b) être composé de deux idéogrammes, (c) être facile à lire, (d) ne pas avoir été utilisé auparavant comme nom d’ère ou nom posthume d’un empereur et (e) ne pas être d’usage courant.

3. Sélection des propositions préliminaires

(1) Le secrétaire général du Cabinet, le directeur général du bureau du Premier ministre et le directeur général du bureau du cabinet pour la législation se rencontreront, sous la direction du Premier ministre, pour examiner minutieusement les propositions de noms retenues et en sélectionner plusieurs qui serviront de propositions préliminaires.(2) Les propositions préliminaires seront discutées en séance plénière du Conseil des ministres. En outre, le Premier ministre sollicitera également les avis des présidents et des vice-présidents des deux Chambres.

4. Choix du nouveau nom d’ère

Le cabinet émettra une ordonnance sur le nouveau nom d’ère.

Le poste de directeur général du Bureau du premier ministre n’existant plus, on ne sait pas clairement à qui incombera la responsabilité au sein du Bureau de cabinet, mais le nouveau nom d’ère sera probablement choisi conformément aux procédures exposées ci-dessus. Contrairement à l’époque où la Constitution de Meiji était en vigueur, la volonté de l’empereur n'est désormais plus prise en considération.

L’abdication et le nom d’ère

Si l’empereur actuel abdique, cela modifiera le principe selon lequel le changement du nom d’ère intervient uniquement au décès d’un empereur. Ce sera une rupture modérée avec le passé, dans la mesure où un nouveau nom d’ère sera adopté à l’intronisation d’un empereur. L’abdication exigera la mise en place de nouvelles dispositions, mais pas le changement du nom d’ère.

Il semble qu’un certain nombre de propositions de noms auraient déjà été formulées. Pour dire les choses autrement, la première étape du processus exposé ci-dessus serait en cours. Le nom de l’ère actuelle, Heisei, prenait son origine dans des passages de deux classiques de la littérature chinoise, le Shinji, ou Mémoires du grand historien, et le Shu Jing ou le Classique des documents. Le prochain nom sera probablement composé de deux idéogrammes tirés d’ouvrages classiques chinois. Et parmi les gens qui participent actuellement au processus de sélection figurent sans doute des chercheurs en philosophie chinoise et en histoire orientale ainsi que des spécialistes en chinois classique. Toutefois, aucune règle n’exige que le futur nom soit emprunté à la littérature chinoise classique.

Un siècle et demi s’est écoulé depuis le début de l’ère Meiji et l’adoption par le Japon de la coutume chinoise d’adopter un nom d’ère par règne. Aujourd’hui, beaucoup de questions se posent à nous et nombre de changements se profilent en ce qui concerne la monarchie japonaise, notamment l’éventualité de compiler une chronique impériale portant sur le règne de l’empereur actuel. Le changement de nom d’ère peut nous offrir une bonne opportunité de repenser les dispositifs en vigueur.

(D’après un original publié en japonais le 27 avril 2017. Photo de titre : le secrétaire général du Cabinet Obuchi Keizô annonce l’adoption du nom d’ère Heisei le 7 janvier 1989. Jiji Press)

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