Dossier spécial Le Japon à l’ère des migrations planétaires
Réactualiser le débat sur l’immigration

Okabe Midori [Profil]

[13.11.2018] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | العربية |

Alors que le gouvernement s’apprête à inaugurer un nouveau dispositif d’accueil des travailleurs invités, conçu pour remédier aux pénuries aiguës de main-d’œuvre, le spécialiste des migrations internationales Okabe Midori plaide pour l’adoption de politiques migratoires stratégiques et équilibrées, mais aussi propices au bien-être des gens ordinaires.

Au mois de juin de cette année, le gouvernement a annoncé sa décision de procéder à des réformes juridiques et institutionnelles débouchant sur un assouplissement spectaculaire des politiques, notoirement strictes, d’accueil des travailleurs étrangers. Dans le cadre du projet du gouvernement, exposé dans la version 2018 du document intitulé « Politique fondamentale sur la gestion et la réforme économiques et budgétaires », le Japon va instaurer un nouveau statut de résidence pour les travailleurs peu qualifiés et semi-qualifiés des secteurs confrontés à des pénuries aiguës de main-d’œuvre.

Le gouvernement précise que l’accueil de ces travailleurs se fera exclusivement sur une base temporaire (un séjour maximum de cinq ans) et souligne que la nouvelle politique, qui a pour seul objectif de pourvoir à la demande réelle de ressources humaines, ne visera en aucun cas à encourager l’immigration (imin) sous la forme d’une installation permanente. Ceci dit, le cabinet envisage, semble-t-il, de prendre des mesures qui ouvriraient la voie à la résidence à long terme, notamment en proposant des arrangements spéciaux pour les travailleurs étrangers actifs dans le secteur des soins infirmiers, et en instaurant des mécanismes offrant aux personnes participant à l’actuel « Programme technique de formation interne » et aux travailleurs admis au titre du nouveau dispositif la possibilité d’améliorer leur statut de résidence et, en dernier lieu, de prolonger leur séjour.

Un débat dépassé

Jusqu’ici, beaucoup d’énergie a été dépensée en discussions pour savoir si, oui ou non, le nouveau projet du gouvernement constitue une imin seisaku, ou « politique pour les immigrants » au sens strictement littéral(*1). Il se trouve malheureusement que les préjugés anachroniques qui s’attachent au concept de imin (immigrant) privent le débat d’une bonne partie de sa pertinence.

En premier lieu, si on entend par imin seisaku des politiques visant à répondre aux besoins linguistiques et culturels des résidents étrangers, alors il est clair que le Japon, en tant que nation démocratique moderne, ne peut pas s’en passer. On peut certes avancer que les dispositions prises par le pays en ce domaine ne vont pas assez loin, mais en déduire qu’il a besoin d’une imin seisaku n’est plus une position tenable.

Ensuite, il se trouve que les résidents étrangers dont il est question ne souhaitent pas être traités comme des immigrants dans le sens traditionnel du terme. Ce qu’ils demandent, c’est un environnement dans lequel leurs différences linguistiques et culturelles soient respectées, et non pas effacées via une assimilation forcée.

Et, pour finir, le contexte international dans lequel prennent place les migrations et le travail étranger a changé. La reconnaissance mutuelle des qualifications étrangères (dans des activités professionnelles liées, par exemple, au droit et à la médecine), les accords bilatéraux de sécurité sociale et la nationalité multiple (notamment en Europe) sont en plein essor. Non seulement ces politiques et ces accords réduisent les barrières au déplacement, mais elles jettent les fondations d’une société où les migrants seront en mesure de connaître une vie stable sans pour autant devoir renoncer à s’identifier avec leur pays d’origine, à l’opposé d’une société où l’on attend d’eux qu’ils abandonnent leur identité nationale et se fondent parfaitement dans les systèmes et les institutions du pays hôte. Autrement dit, nous assistons à la formation rapide d’un environnement où les gens peuvent vivre et travailler dans un autre pays en tant qu’individus d’une nationalité étrangère, au lieu d’être purement et simplement rangés dans une sous-catégorie ethnique de la population locale. À l’ère de la mondialisation, il est intéressant d’observer l’évolution de cet attachement à une conception figée, plutôt que fluide, de l’identité nationale.

Bref, je pense que le monde fait son entrée dans une ère où les anciennes conceptions de l’immigration ont perdu leur pertinence et leur utilité, que ce soit pour les migrants eux-mêmes ou pour les pays qui les accueillent.

(*1) ^ Bien qu’on la traduise en général par « politique d’immigration », l’expression imin seisaku telle qu’elle est utilisée dans ce contexte par le gouvernement japonais semble avoir le sens plus étroit de « politique en faveur de l’immigration (permanente). » —n.d.l.r.

  • [13.11.2018]

Professeur à la Faculté de droit de l’Université Sophia, spécialiste des relations internationales et des migrations. Titulaire d’un doctorat de l’Institut des hautes études artistiques et scientifiques de l’Université de Tokyo, obtenu à l’issue d’un cycle doctoral d’études sociales et internationales avancées. Expert invité au Centre d’études internationales de l’Université de Cambridge et au Centre pour les migrations, la politique et la société de l’Université d’Oxford, ainsi que conseiller spécial auprès du ministre japonais des Affaires étrangères. Auteur de nombreux articles sur les migrations.

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