Dossier spécial Le Japon à l’ère des migrations planétaires
La survie du secteur agricole japonais est dans les mains des travailleurs étrangers

Aoyama Hiroko [Profil]

[27.02.2019] Autres langues : ENGLISH | 日本語 | ESPAÑOL | العربية | Русский |

L’ouverture du pays aux travailleurs agricoles étrangers non spécialisés constitue la mesure la plus récente et la plus spectaculaire prise par le gouvernement japonais pour faire face aux pénuries de main-d’œuvre qui menacent la survie du secteur agricole. La journaliste Aoyama Hiroko met en lumière les forces qui sont à l’œuvre derrière l’évolution récente de la politique et souligne que des efforts doivent être consentis à l’échelle du secteur si le Japon veut devenir une destination de choix pour les travailleurs agricoles migrants.

Dans la dernière version du document « Politique fondamentale de gestion et de réforme économiques et budgétaires », le gouvernement du Premier ministre Abe Shinzô a dévoilé son projet d’accueillir des travailleurs étrangers peu qualifiés dans les secteurs d’activité confrontés à une pénurie aiguë de main-d’œuvre, notamment l’agriculture. Compte tenu des difficultés dans lesquelles se débat ce secteur, ce changement de cap arrive à point nommé. Mais les nouvelles lois sur l’immigration ne pourront garantir l’avenir de l’agriculture qu’à la seule condition qu’elles s’accompagnent d’efforts en vue d’améliorer la productivité et d’assurer des conditions de vie et de travail décentes.

Le bouleversement du secteur agricole

Pendant le plus gros de la période d’après-guerre, les petites exploitations familiales ont dominé l’agriculture japonaise, mais la composition de ce secteur s’est mis à changer rapidement. Les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à prendre leur retraite, souvent sans avoir de successeurs.

Le gouvernement, qui souhaitait apporter un soutien et un nouveau dynamisme à cette activité, s’est résolument engagé dans la consolidation des terres agricoles et leur prise en charge par des opérateurs soucieux de rentabilité. Au cours de la dernière décennie, l’effectif des « agriculteurs de base » – autrement dit les opérateurs indépendants dont l’agriculture constitue l’activité principale – est tombé de plus de 2 millions d’individus à guère plus de 1,5 million (chiffre de 2017), soit une chute d’environ 25 %.

La majorité des fermes japonaises restent certes la propriété des familles qui les exploitent, mais l’agriculture industrielle est en plein essor. Entre 2011 et 2017, le nombre des exploitations gérées par des entreprises est passé de 14 000 à 23 000 – soit une augmentation de 60 % – et le gouvernement s’est donné pour objectif d’atteindre le chiffre de 50 000 exploitations industrielles d’ici 2023.

Cette évolution s’est accompagnée d’une augmentation du nombre des employés agricoles permanents (par opposition aux membres des familles et aux travailleurs saisonniers). L’effectif de ces employés est passé de 180 000 à 240 000 entre 2011 et 2017. Et pourtant l’agriculture industrielle à grande échelle connaît un essor tel qu’il faudra davantage de travailleurs pour l’alimenter.

En avril 2016, l’Association des entreprises agricoles du Japon et d’autres acteurs clés du secteur ont mis sur pieds une commission chargée de formuler et de promouvoir des mesures conçues pour soulager la pénurie de main-d’œuvre agricole. Selon cette commission, la restructuration du secteur agricole a progressé plus rapidement que la capacité des producteurs à recruter des travailleurs japonais. Elle estime la pénurie actuelle à environ 70 000 employés à plein temps et prévoit que la demande non satisfaite va atteindre le chiffre de 130 000 dans les cinq prochaines années.

L’industrie agricole n’est pas restée les bras croisés pendant que s’aggravait la pénurie de main-d’œuvre. Les producteurs se sont résolument lancés dans une politique d’embauche couvrant tout le spectre social et tournée notamment vers les femmes, les retraités et les handicapés. De nombreuses exploitations se sont équipées de machines high-techs et se sont converties à la technologie numérique — en introduisant par exemple des robots et des drones —, de façon à faire des économies de personnel et à renforcer l’efficacité. Il se trouve toutefois que la compétitivité de l’agriculture japonaise repose dans une large mesure sur l’excellence de produits issus d’une culture et d’un traitement à forte intensité de main-d’œuvre. La mécanisation a certes fait des progrès considérables dans certains domaines, tels que la riziculture, mais la culture des fruits et légumes reste lourdement tributaire du travail manuel.

  • [27.02.2019]

Journaliste spécialisée dans l’agriculture. Contributrice régulière aux colonnes du Mainichi Shimbun et du Asahi Shimbun. Née dans le département d’Aichi. Diplômée de l’Université de Kyoto pour les études étrangères en 1986. Se spécialisée dans l’agriculture en 1999, après avoir travaillé pour l’Office du tourisme japonais et effectué des études à l’Université Yonsei de Séoul. Auteur de nombreux ouvrages sur l’agriculture.

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