Pour une meilleure intégration des résidents étrangers au Japon : entretien avec le gouverneur Suzuki Yasutomo

Société

L’Association nationale des gouverneurs (NGA) du Japon a présenté au gouvernement national la requête formelle d’une politique globale visant à une meilleure intégration des résidents étrangers au sein de la société nippone. Nous nous sommes entretenus avec le gouverneur de la préfecture de Shizuoka, Suzuki Yasutomo, au sujet de la proposition de la NGA.

Suzuki Yasutomo SUZUKI Yasutomo

Gouverneur de la préfecture de Shizuoka. Né en 1957 à Hamamatsu, préfecture de Shizuoka. Après avoir obtenu son diplôme à l’Université Keiô, il a étudié à l’Institut Matsushita de politique et de management. Il a intégré une société de planification commerciale et travaillé comme fonctionnaire au sein d’une organisation d’action politique,avant d’être élu à la Chambre des représentants. Il a représenté la circonscription n°8 de Shizuoka pendant deux mandats, puis a brigué le poste de maire de la ville de Hamamatsu, fonction qu’il a occupée pendant quatre mandats. Il a été élu gouverneur de la préfecture en 2024.

La mise en place d’une loi fondamentale

En juillet 2025, l’Association nationale des gouverneurs (NGA) a émis une proposition officielle appelant le gouvernement central à élaborer une série de politiques renforcées concernant les résidents étrangers domiciliés dans le pays. Suzuki Yasutomo, le gouverneur de la préfecture de Shizuoka, qui a dirigé le projet de la NGA visant à élaborer cette proposition, en explique les points essentiels.

« La proposition appelle l’exécutif à définir les résidents étrangers domiciliés au Japon comme des résidents et membres de communautés locales, et à développer un cadre politique systématique traitant leur recrutement, leur installation et leur intégration sociale en tant que travailleurs au sein de ces communautés. Elle recommande également la création d’une loi fondamentale clarifiant les principes du gouvernement concernant les ressortissants étrangers, ainsi que la mise en place d’un centre de commandement permettant de coordonner ces mesures par le biais des ministères. Nous envisageons ce centre de commandement comme une agence qui gèrera de manière centralisée des domaines tels que l’enseignement de la langue japonaise, les questions liées au travail et les conditions de vie. »

La proposition laisse également entendre que le gouvernement doit jouer un rôle actif dans la création de ces systèmes, explique le gouverneur Suzuki. « Pour le prochain Programme d’emploi pour le développement des compétences, elle réclame des discussions sur l’ajout de nouveaux domaines basés sur les besoins régionaux. Avec la diminution de la main-d’œuvre due au déclin démographique, la coexistence avec des personnes étrangères est devenue un problème à l’échelle nationale. C’est pourquoi, la NGA a soumis cette proposition au gouvernement national. »

Suzuki Yasutomo insiste sur la nécessité de considérer les ressortissants étrangers au Japon non plus en tant que simple main-d’œuvre immigrée, mais en tant que résidents de communautés locales. « Les discussions gouvernementales se concentrent trop sur les étrangers en tant que main-d’œuvre. Il est vrai que le Japon accepte des étrangers dans des cadres professionnels mais tout comme les citoyens japonais, certains vivent ici et sont confrontés à de nombreux problèmes au quotidien. Le personnel des gouvernements locaux est en contact avec eux chaque jour. Les débats à la Diète et les discussions gouvernementales ont tendance à perdre de vue cette réalité. »

Les cinq points clés de la proposition de la NGA

  • Les étrangers doivent être considérés comme résidents du Japon
  • Le gouvernement national doit prendre ses responsabilités et non plus laisser cette question à la charge des gouvernements locaux.
  • Des dispositions à long terme doivent être mises en place pour la création de mesures visant à accueillir les étrangers, telles que l’enseignement de la langue japonaise.
  • Extension des domaines de formation et d’emplois pour répondre aux besoins régionaux.
  • Mise en place d’une loi fondamentale et organisation d’un centre de commandement.

Des doubles standards à l’origine de dissonances

Suzuki Yasutomo, dont le parcours politique comprend également un passage à la Chambre des représentants, met le doigt sur des problèmes dans l’approche officielle des questions liées aux personnes étrangères. « Je pense qu’il y a une double norme sous-jacente. En surface, le gouvernement affirme qu’il n’adoptera pas officiellement une politique visant à encourager l’immigration, mais en même temps il accepte les travailleurs étrangers pour compenser la pénurie de main-d’œuvre au Japon. » Résultat : les politiques concernées et la question de leur financement restent vagues. Le fardeau de cette dissonance est ainsi supporté par les gouvernements locaux.

« Par exemple, le fardeau de l’enseignement de la langue japonaise et des services de conseil dans la vie quotidienne pour les résidents étrangers est plus lourd pour les plus petites municipalités. Le nombre de travailleurs étrangers continuera d’augmenter au Japon avec l’élargissement des domaines couverts par le programme de visas pour Travailleurs qualifiés spécifiés et l’introduction du Programme d’emploi pour le développement des compétences. » Le gouverneur de Shizuoka note que des règles plus flexibles permettent à des travailleurs étrangers de changer plus facilement d’emploi, avec le risque que de nombreux étrangers se concentrent dans les grandes villes et que les zones non urbanisées se retrouvent confrontées à une pénurie de main-d’œuvre. Le gouvernement doit faire face à cette réalité et à ses responsabilités en mettant en place un centre de commandement et en élaborant une loi fondamentale, ainsi qu’en garantissant une aide financière continue. »

Le gouverneur Suzuki énumère un certain nombre d’initiatives spécifiques nécessaires au niveau municipal. « Dans les régions moins peuplées du Japon, un soutien des résidents étrangers est nécessaire dans des domaines tels que l’éducation, la santé, le conseil, la fiscalité et la sécurité sociale. Dans la préfecture de Shizuoka, nous avons mis en place des services de conseil multilingues pour les étrangers. En ce qui concerne l’enseignement de la langue japonaise, nous avons lancé des initiatives telles que le « zéro désinscription », dont l’objectif est de maintenir les enfants de ces personnes dans un cadre scolaire, le soutien à l’enseignement supérieur ainsi qu’à l’orientation professionnelle, le développement de programmes spéciaux dans les écoles et la coordination de professeurs de japonais.

L’enseignement du japonais : un lourd fardeau

L’enseignement du japonais pour les résidents étrangers, souligne le gouverneur Suzuki, est un objectif politique essentiel. « La langue est à la base du travail et de la vie quotidienne. Nous avons été les témoins de cas où des travailleurs étrangers perdent leur emploi et ne peuvent en retrouver un en raison de compétences linguistiques limitées. Certains ne comprennent par ailleurs pas le système fiscal et accusent des retards dans leurs paiements. Un manque d’information peut être à l’origine d’une forme d’instabilité dans leur vie. Le mieux est certes qu’ils apprennent le japonais avant leur venue, mais certains pays comme l’Allemagne proposent des cours sur la langue et les coutumes locales pendant un certain temps après leur arrivée. L’enseignement de la langue japonaise aux étrangers est aussi important pour la société nippone. »

Les enfants en particulier ont besoin d’un soutien solide dans le domaine de l’enseignement du japonais, explique le gouverneur, afin qu’ils ne finissent pas en marge de la société. « Des enfants livrés à eux-mêmes, sans aucun soutien, peuvent être la source de problèmes d’ordre social. Mais un soutien approprié pourra leur permettre de devenir des membres productifs de la communautés. Il est nécessaire pour les autorités nationales de définir clairement les rôles respectifs du gouvernement central, des gouvernements locaux et du secteur privé afin de bâtir des fondations financières et politiques stables. »

Malgré cela, explique le gouverneur Suzuki, le budget national pour le soutien dédié aux résidents étrangers est insuffisant et l’aide apportée aux municipalités s’est vu réduite. « Dans la proposition de la NGA, nous appelons à la mise en place permanente d’un système de subventions national étendu. Les travailleurs étrangers étant recrutés au niveau national, le gouvernement devrait faire face à ses responsabilités et clarifier les ressources à la fois politiques et financières. »

Il est temps que Tokyo prenne ses responsabilités

La proposition de la NGA a été annoncée en juillet 2025, juste après les élections à la Chambre des conseillers. Les politiques à l’égard des résidents étrangers étaient alors un sujet particulièrement délicat. « Notre association a entamé les discussions sur la proposition en novembre 2024, explique le gouverneur Suzuki, et elle a été adoptée lors d’une réunion de la NGA fin juillet 2025. Cette adoption a coïncidé avec l’attention portée aux politiques concernant les résidents étrangers en raison du scrutin qui s’est tenu ce mois-là. »

Le gouverneur de Shizuoka, Suzuki Yasutomo (à gauche), remettant la proposition de la NGA au vice-secrétaire général du Cabinet, Aoki Kazuhiko, à Tokyo, en juillet 2025. (Jiji)
Le gouverneur de Shizuoka, Suzuki Yasutomo (à gauche), remettant la proposition de la NGA au vice-secrétaire général du Cabinet, Aoki Kazuhiko, à Tokyo, en juillet 2025. (Jiji)

Suzuki Yasutomo admet que les gouverneurs ont essuyé de nombreuses critiques. Certains les accusaient d’élaborer une politique de traitement préférentiel envers les étrangers. « Je dirais, cependant, que le but de la proposition était d’exhorter le gouvernement national à prendre des mesures au lieu de laisser les politiques à l’égard des étrangers entre les mains seules des municipalités. Je pense que des règles strictes devraient être appliquées lors de l’acception de ressortissants étrangers sur le territoire japonais, et qui plus est, leur nombre devrait être réglementé. Ce que dit notre proposition, c’est que si nous acceptons ces personnes sur le territoire, le gouvernement doit prendre ses responsabilités et veiller à ce qu’ils puissent vivre aux côtés des membres japonais des communautés locales. »

Le Japon a également besoin de discussions réfléchies, qui reposent sur des données, explique le gouverneur Suzuki. « Le Japon est parmi les pays les plus strictes en ce qui concerne l’accueil des ressortissants étrangers. Si certains prétendent qu’ils sont « favorisés », il convient d’examiner la situation dans laquelle cela se produit exactement, en nous basant sur des preuves. À plus long terme, on peut dire que le nombre de crimes commis par les étrangers a considérablement diminué. Les incidents isolés dans certaines zones ne devraient pas être utilisés pour affirmer que la situation sécuritaire du pays dans son ensemble se détériore.

Lors de l’élection présidentielle du Parti libéral-démocrate en octobre 2025, un débat a eu lieu sur la question de la nécessité ou non d’un renforcement des restrictions sur l’immigration et les résidents étrangers. Une application stricte de la loi est certes nécessaire, admet le gouverneur Suzuki. « Cependant, si la première exigence est simplement de « réprimer », la situation s’apparente à une forme d’exclusionnisme. Il faut tout d’abord clarifier notre approche basique et établir une organisation centrale. Et ensuite, et ce n’est qu’à ce moment-là, des mesures coercitives devront être prises contre les étrangers qui ne respectent pas les règles. »

Ceux qui ont privilégié une ligne dure envers les étrangers lors de l’élection du chef du PLD devront adopter des politiques réalistes une fois au pouvoir. Lors de la réunion de la NGA qui a eu lieu au mois de juillet, explique Suzuki Yasutomo, les gouverneurs souhaitaient ardemment s’opposer à l’exclusionnisme. Ils craignaient que le Japon, après avoir activement fait venir des travailleurs étrangers, ne semble prendre soudain cette direction.

S’interroger sur les normes internationales

Suzuki Yasutomo fait remarquer que sous le gouvernement du Premier ministre Ishiba Shigeru, des discussions ont été entamées sur les politiques d’intégration et les quotas d’entrée pour les étrangers. « La pénurie de main-d’œuvre dans les secteurs tels que lessoins de santé, le tourisme et la manufacture sont graves » avertit-il. Fermer les portes du territoire à des travailleurs étrangers aurait un impact considérable sur les économies régionales et le quotidien de leurs populations. Bien sûr, il est nécessaire de réguler le nombre de travailleurs entrant dans le pays et de leur apporter un soutien pour qu’ils puissent s’intégrer, notamment par le biais de conseils linguistiques et culturels. Des mesures régulières, qui s’inscrivent dans la permanence, sont la clé de la réduction des frictions et de la stabilité des communautés. »

Maintenant que la nouvelle administration de Takaichi Sanae est en place, Suzuki Yasutomo exprime ses espoirs sur le plan politique. « J’aimerais que les doubles standards cessent. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) définit les immigrants comme des « personnes étrangères autorisées à rester pendant une durée de 12 mois ou plus ». En vertu de cette définition, un grand nombre de travailleurs étrangers au Japon sont considérés comme des immigrants. La société japonaise étant de plus en plus dépendante de la main-d’œuvre étrangère, continuer à prétendre que le pays n’accepte pas les migrants et laisser ces besoins politiques sans réponse conduira inéluctablement à une confusion d’ordre social. J’invite fortement le gouvernement national à mettre en place un système où il fera pleinement face à ses responsabilités ».

Évolution de la population étrangère au Japon

Sources des données

(Photo de titre : le gouverneur de Shizuoka, Suzuki Yasutomo, architecte de la proposition de politique relative aux étrangers de l’Association nationale des gouverneurs. Nippon.com)

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